‹ Souvenirs et anecdotesChapitre 36 sur 56 · DUPREZ · texte numérisé non relu

DUPREZ

Je n'avais rien dit de mon projet à Déjazet; je lui ménageais cette douce surprise. Pendant les quelques nuits qui précédèrent cette représentation, il me fut impossible de fermer l'œil. Certes, j'avais bien l'habitude, du public. Mais à ridée de paraître dans cette vraie solennité, à cette cérémonie imposante dans laquelle je voyais, à l'avance, notre amie entourée de toutes les célébrités de l'art du chant et de l'art dramatique, en me figurant Témotion qu'indubitablement elle ressentirait, je craignais, tout naturellement aussi, que ma propre émotion m'empêchât d'articuler un son.

Quand Déjazet vit entrer en scène, après tous les grands artistes, ses deux amis, auxquels elle avait donné tant de preuves d'affection maternelle, elle nous tendit ses bras en pleurant! Aussi, fut-ce avec une émotion qui n'égalait que notre tendresse pour elle, que je chantai les vers de notre ami Grange :

Lorsque, ce soir, une foule idolâtre D'un art charmant et frais comme au début, A Déjazet, la reine du Théâtre, Vient, en bravos, de payer son tribut, Toi, dont la voix rajeunit et patronne De vieux refrains que nous applaudissons, Ah ! permets-nous d'offrir une couronne A Déjazet, la reine des chansons!

Oui, la Chanson en toi respire et brille.

Elle te doit son joyeux aiguillon;

De Déranger n'es-tu donc pas la fille.

De par Lisette et de par Frétillon?

Ce chansonnier, dont l'éclat t'environne.

Jadis, charmé par tes limpides sons.

Mit sur ton front un baiser pour couronne.

En te nommant la reine des chansons.

Autour de toi ce public qui s'empresse, A ton appel répond avec chaleur; A ton talent l'hommage qu'il adresse Est, à la fois, un hommage à ton cœur.

DES FRERES LIONNET. â6t

Aux malheureux toujours utile et bonoe.

De chanté tu donnas des leçons...

Pour ajouter des fleurs à ta couronne.

Longtemps encor redis-nous tes chansons!

Je laisse à penser de quelles acclamations enthousiastes fut saluée T héroïne de la soirée. Que de larmes d'attendrissement et dans la salle et sur la scène, qui était littéralement jonchée de fleurs! Puis enfin, Déjazet fut couronnée par le plus grand chanteur français.

Jamais soirée théâtrale ne fut terminée par un spectacle plus noble et plus émouvant.

contraste saisissant des choses du thé&tre !

Il y avait quelques minutes à peine que le rideau venait de se baisser. Tout à Theure encore, la salle et la scène éblouissantes do lumiëres,les diamants étincelant sur la poitrine des dames décolletées, les fleurs, les bouquets, inondant de leurs parfums enivrants toute cette atmosphère. De Torchestre au paradis, la salle bondée; tout était joie, fête et élégance.

Maintenant, toutes les lumières se sont éteintes. Partout le silence et Tombre. Il est deux heures du matin ; la pluie tombe à tor-

rents ; on l'entend crépiter sur les vitres de la coupole du théâtre ; et, pendant qu'assis tous deux auprès de Déjazet au fond de la scène, nous devisons ensemble des douces émotions de cette soirée mémorable, seul, un pompier, avec sa lanterne au poing, arpente silencieusement le théâtre.

Déjazet avait voulu que tous ses camarades partissent avant elle. Ils étaient tous là, en costumes, attendant les voitures qu'on avait été chercher pour eux, et rien n'était plus bizarre et plus original que de voir la loge du concierge, où s'étaient groupés les plus illustres artistes dans le costume de leurs principaux rôles. Je me rappelle que notre amie M"*" Marie Laurent, qui était en Marguerite de Bourgogne, impatientée de Tattente, ôta son diadème de reine, et retroussant sa longue traîne de velours, s'en alla bravement et en riant, au bras de son frère René Luguet, comédien-poète de talent.

Enfin, à deux heures et demie du matin, nous pûmes partir à notre tour. Nous donnions le bras à Déjazet. Malgré l'heure avancée,

malgré la pluie diluvienne, plus de cent personnes attendaient la chère et bonne Lisette pour la saluer une dernière fois ; et ce fut aux cris répétés de « Vive Déjazet I » qu'elle monta en voiture, avec son fils et nous.

Quelle soirée pour notre amie ! Nous la supposions brisée d'émotion... Âhl que nennil Elle était tellement heureuse de la façon merveilleuse dont tout s'était passé, qu^arrivée chez elle, à la chaussée Clignancourt, où sa famille l'attendait, elle rayonnait de joie et ne sentait pas sa fatigue. Jamais nous ne la vîmes plus étincelante d'esprit et de gaieté qu'au souper qui suivit cette soirée de triomphe pour elle.

Elle nous dit :

— Mes enfants, je veux que vous soyez tous deux âmes côtés...

— Chère amie, lui dit Hippolyte, en se mettant à table, voilà deux places qui, si elles avaient pu être mises à l'enchère pour vos admirateurs de ce soir, eussent été payées à prix d'or.

— Elles sont pour l'amitié ! répondit Déjazet. Quelque temps après la soirée des Italiens,

le Monde ///t/^/r^ reproduisait la cérémonie du

couronnement do Déjazet par Duprez. Elle nous envoya ce dessin de Morin, avec ces mots tracés au bas :

Déjazet aux frères Lionnet,

A vous deux à qui je dois le couronnement de ma carrière, la plus grande joie de ma vie.

A toujours pour vous admirer, pour vous aimer I

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