‹ Souvenirs et anecdotesChapitre 4 sur 56 · G. SAND · texte numérisé non relu

G. SAND

Nohant, 1867.

Un de nos plus vieux amis, Ernest L'Épine, qui, sous le pseudonyme de Quatrelles^ a donné * tant de choses charmantes au Figaro (qui fit, avec Alphonse Daudet, la Demièi*e Idole^ créée par M"* Rousseil et Tisserand à TOdéon), auteur à la plume fine et spirituelle, excellent musicien, et qui chante de façon hors ligne ses ravissantes compositions, nous présenta à M. de Morny, dont il était le secrétaire.

Le duc, qui adorait la musique, norus fit l'honneur de nous convier chez lui bien des fois. C'est au Palais du Corps législatif que M"*" de Metternich nous entendit. La princesse, dont on connaît le goût éclairé en art, nous honorait d'une bienveillante sympathie. Elle daigna parler de nous à Leurs Majestés l'Em-

pereur et Tlmpératrice, et c'est grâce à la princesse et à M™^ de Morny que nous eûmes, à cette époque, Thonneur d'être appelés aux Tuileries.

11 devait y avoir alors une grande soirée officielle à la Cour, dont, avec plusieurs célèbres artistes de TOpéra et du Théâtre-Français, nous devions faire partie, dans le programme musical. La veille, un crime atroce répandait la consternation dans tout Paris et dans la France entière. M^ Sibour était assassiné par l'abbé Verger. Aussitôt la soirée fut contremandée. Leurs Majestés voulurent une soirée intime^ pour laquelle nous fûmes demandés seuls, Edgard Ney vint chez nous et nous dit :

— Il n'y aura absolument que vous deux au programme. Ainsi donc, faites-le vous-mêmes.

Choisissez dans vos morceaux, chantés ou récités, ceux que vous savez être le plus à effet. Leurs Majestés s'en rapportent entièrement à votre bon goût.

Chose curieuse et bizarre! c'est au crime d'un prêtre fanatique que nous avons dû de

Grâce à réducation que notre cher père nous avait fait donner, et grâce aux nombreuses lectures que nous avions faites, nous eûmes de bonne heure Tamour des grandes choses, des sentiments élevés; aussi ne cherchâmesnous toujours à mettre notre modeste talent d'interprètes qu'au service d'œuvres saines et de bon goût : ce dont le public et les critiques daignèrent sans cesse nous tenir compte. Dès 18S5, notre réputation était déjà bien et dûment établie, autant dans le peuple que dans les salons les plus élégants de Paris, car, après avoir chanté plus de cinq cents fois, soit au théâtre et chez Herz ou Pleyel, nous eûmes Thonneur d'être demandés chez la marquise de Las Marismas, mère des comtes Aguado, chez la princesse Mathilde, le marquis de Talhouêt, le duc de Mouchy, le marquis de Gasteja, le duc de Bellune, et enfin aux soirées splendides données au Louvre, chaque vendredi, par le comte de Nieuwerkerke, soirées où se trouvaient réunies toutes les sommités des sciences, de la magistrature, des arts et de l'armée.

C'est là que nous fûmes présentés par le

comte de Nieawerkerke à AJfred de Musset, devant qui je chantai, un soir« son Rhin allemand et son non moins fameux Rappelle-toi!

sur la musique remarquable de ce grand artiste nommé Charles Delioux. qui est loin d'avoir la réputation que son talent mériterait. Je vois toujours la tète fine et élégante du poète. Il avait Tair d'un prince. Il nous accueillit de la façon la plus charmante. Il avait, disait-il, beaucoup entendu parler de nous et voulut bien nous faire force compliments sur notre façon de chanter. Mais quelle ne fut pas notre stupéfaction en nous apercevant, à mesure qu*il nous parlait, de son léger, élat d'ébriété; mais une ébriété de gentilhomme, et, malgré une certaine lourdeur qui voilait son beau regard, malgré sa parole un peu hésitante, il n'en conservait pas moins un air de distinction suprême. Il nous engagea àaller le voir et nous offrit son portrait,au bas duquel il écrivit ces mots :

A MM. LIONNET

Toutes mes félicitations sur votre belle interprétation de mon Rhin allemand,

ALFRED DE MUSSET

Ce portrait est placé dans notre salon, à côté d'un autre qui porte ces lignes :

Je joins de loin mes applaudissements à tous ceux: que vous recueillez.

Page 1