‹ Souvenirs et anecdotesChapitre 5 sur 56 · G. SAND · texte numérisé non relu

G. SAND

Nohant, 1867.

Un de nos plus vieux amis, Ernest L'Épine, qui, sous le pseudon)ane de Quatrelles, a donné * tant de choses charmantes au Figai'o (qui fit, avec Alphonse Daudet, la Dernière Idole ^ créée par M"* Rousseil et Tisserand à TOdéon), auteur à la plume fine et spirituelle, excellent musicien, et qui chante de façon hors ligne ses ravissantes compositions, nous présenta à M. de Morny, dont il était le secrétaire.

Le duc, qui adorait la musique, norus fit Thonneur de nous convier chez lui bien des fois. C'est au Palais du Corps législatif que M°*® de Metternich nous entendit. La princesse, dont on connaît le goût éclairé en art, nous honorait d'une bienveillante sympathie. Elle daigna parler de nous à Leurs Majestés TEm-

DES FRERES LIONXKT. ;«

pereur et rimpératrùv, et c*est §:rJkce à la princesse et à M^ de Momv que nous eùme:>^ à cette époque, l'hoaueur dVUre appelés^ aux Toileries.

Il deTait y avoir alors une graude soirée offieielle à la Cour^ dont, avec plusieurs célèbres artistes de TOpéra et du Théàtre-Fraui^ais^ nous devions faire partie» dans le programme muâcal. La veille* un crime atroce rêpaitdaU la consternation dans tout Paris et dans la France entière. M^ Sibour était assassiné par Tabbé Verger, Aussitôt la soirée fut coutilmandée. Leurs Majestés voulurent une soinH> intime^ pour laquelle nous fûmes demaudés seuls, Edgard Ney vint chez nous ot nous dit:

— Il n'y aura absolument que vous deux au programme. Ainsi donc, faites-le vous-uu>mos. Choisissez dans vos morceaux, chantés ou récités, ceux que vous savez être le plus à oiïot. Leurs Majestés s'en rapportent eutièrcment à votre bon goût.

Chose curieuse et bizarre I o/est au criu^o d'un prêtre fanatique que nous avons dû do

pouvoir nous montrer sous des aspects multiples, qui nous firent bien mieux connaître et apprécier de l'Empereur et de Tlmpératrice que si, au milieu d'illustres camarades, nous avions interprété un ou deux morceaux de chant seulement.

Nous composâmes un programme fort varié :

des duettis et mélodies de Gounod, de Reber, de Clapisson, puis des poésies et des chansons, tour à tour sérieuses ou gaies, parmi lesquelles j'avais eu soin de placer la chanson de Déranger : la Fortune.

Dès le premier couplet du duo par lequel nous commençâmes, l'Empereur daigna donner le signal des applaudissements, et aussitôt toute la noble assemblée de se joindre au souverain par de sympathiques bravos.

Nous apercevions, dans notre auditoire, le îomte de Nieuwerkerke, le comte Olympe Aguado, les princesses Mathilde et de Metternich, qui nous faisaient de bienveillants signes d'encouragement. Ah ! les belles soirées que ce furent là pour nous! et comme toutes les nuances fines et délicates des

DES î^ÊEIŒS LI0X3ÎET.. 87

Lors d'iu3€ sGÎittée <qm e^t lieu «en 1^63^ <ct coauM je T^mnis At chanter Ijl ehanson <de Bérang^^^ M&m heMt^ nous vîmes venir à nous le loomte Bftocioochi^ qui nous dit :

— Messieurs^ FEoipereur me charge de vous demander si vous savez le Di/eu des è^mmes gens et si voos ne pourriez pas rajouter à votre piogranmie. Sa Majesté serait Tort satisfaite que vous pussiez vous rendre au désir exprimé par Elle.

— Avec le plus vif plaisir^ monsieur le comte, répliquai-je^ je sais la chanson par cœur, et, bien que je n'en aie pas la musique^ voici notre ami, H. Maton^ le meilleur de nos accompagnateurs, qui me fera de suite T harmonie de la mélodie. Je n'ai qu'à la lui fredonner. Seulement, permettez-moi de vous faire part d'une objection, que je vous prie de soumettre humblement à Sa Majesté.

Tout à rheure, j'ai eu l'honneur d'apercé-

voir, parmi nos auditeurs, l'ambassadeur d'An-

gleterre. L'Empereur, évidemment, n'a pas

pouvoir nous montrer sous des aspects multiples, qui nous firent bien mieux connaître et apprécier de l'Empereur et de Tlmpératrice que si, au milieu d'illustres camarades, nous avions interprété un ou deux morceaux de chant seulement.

Nous composâmes un programme fort varié :

des duettis et mélodies de Gounod, de Reber, de Clapisson, puis des poésies et des chansons, tour à tour sérieuses ou gaies, parmi lesquelles j'avais eu soin de placer la chanson de Déranger : la Fortune.

Dès le premier couplet du duo par lequel nous commençâmes, l'Empereur daigna donner le signal des applaudissements, et aussitôt toute la noble assemblée de se joindre au souverain par de sympathiques bravos.

Nous apercevions, dans notre auditoire, le 3omte de Nieuwerkerke , le comte Olympe Aguado, les princesses Mathilde et de Metternich, qui nous faisaient de bienveillants signes d'encouragement. Ah ! les belles soirées que ce furent là pour nous! et comme toutes les nuances fines et délicates des

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auteurs que nous interprétions étaient saisies par cet auditoire d'élite !

Lors d'une soirée qui eut lieu en 4863, et comme je venais de chanter la chanson de Béranger, Mon habit, nous vîmes venir à nous le comte Bacciocchi, qui nous dit :

— Messieurs, l'Empereur me charge de vous demander si vous savez le Dieu des bonnes gens et si vous ne pourriez pas l'ajouter à votre programme. Sa Majesté serait fort satisfaite que vous pussiez vous rendre au désir exprimé par Elle.

— Avec le plus vif plaisir, monsieur le comte, répliquai-je, je sais la chanson par cœur, et, bien que je n'en aie pas la musique, voici notre ami, M. Maton, le meilleiir de nos accompagnateurs, qui me fera de suite l'harmonie de la mélodie. Je n'ai qu'à la lui fredonner. Seulement, permettez-moi de vous faire part d'une objection, que je vous prie de soumettre humblement à Sa Majesté.

Tout à rheure, j'ai eu l'honneur d'apercevoir, parmi nos auditeurs, l'ambassadeur d'Angleterre. L'Empereur, évidemment, n'a pas

dû se rappeler que, dans le Dieu des bonnes ffens, il y a un couplet qui se termine ainsi :

Sur nos débris Albion nous défle; Mais les destins et les flots sont changeants! Le verre en main, gaîraent je me confie Au Dieu des bonnes gens.

Ne vous semble- t-il pas, comme à moi, monsieur le comte, continuai-je, que cela pourrait jeter un froid, si je disais ce couplet?

Veuillez donc,je vous prie, dire à Sa^ Majesté, que je suis tout prêt à me rendre au désir exprimé par Elle, mais en lui demandant la permission de passer ce couplet.

— Ah ! monsieur Lionnet, me dit le comte en revenant vers nous, comme vous avez eu raison, et comme Sa Majesté vous sait gré du tact que Vous avez eu ! En effet, la chose eût fait un effet déplorable; mais FEmpereur vous prie de chanter cette chanson, en supprimant tout simplement le couplet en question.

Je commençai donc la chanson. Sa Majesté était fort émue. Mais quand j'en arrivai au couplet :

Un conquérant, dans sa fortune altière, Se (it un jeu des sceptres et des lois;

DES FRERES LIONXET. 3»

El de ses pieds on peut roîr la poussière Empreinte encor soi' le b&udeau des rois.

Vous rampiez tous, 6 rois qu'où déifie!

Moi, pour braver des maîtres exigeants.

Le verre en main^ ^ainH^nt j** Hie confie Au Dieu des bonnes ^rens.

rEmpereor avait de grosses larmes qui coolaient de ses yeux. Tout l'auditoire le regardait.

Nous Rous étions retirés dans un sa] on attenant à celui dans lequel nous venions de chanter^ lorsque le due de Bassano. sujvj du jeune Prince Impérial qui. alors, pou Naît bî*^« avoir six ans, vint nous faire pail de J impression produite par le deruier Wior'.*;au '

— L'Empereur- nous dil-iL ebt ravi.

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dû se rappeler que, dans le Dieu des bonnes gens, il y a un couplet qui se termine ainsi :

Sur nos débris Albion nous défle; Mais les destins et les ûots sont changeants! Le verre en main, gaîment je me confie Au Dieu des bonnes gens.

Ne vous semble-l-il pas, comme à moi, monsieur le comte, continuai-je, que cela pourrait jeter un froid, si je disais ce couplet?

Veuillez donc,je vous prie, dire à Sa-Majesté, que je suis tout prêt à me rendre au désir exprimé par Elle, mais en lui demandant la permission de passer ce couplet.

— Ail ! monsieur Lionnet, me dit le comte en revenant vers nous, comme vous avez eu raison, et comme Sa Majesté vous sait gré du tact que Vous avez eu! En effet, la chose eût fait un effet déplorable; mais TEmpereur vous prie de chanter cette chanson, en supprimant tout simplement le couplet en question.

Je commençai donc la chanson. Sa Majesté

était fort émue. Mais quand j'en arrivai au couplet :

Un conquérant, dans sa fortune altière, Se (it un jeu des sceptres et des lois;

Et de ses pieds on peut voir la poussière Empreinte encor sur le bandeau des rois.

Vous rampiez tous, 6 rois qu'on déifie!

Moi, pour braver des maîtres exigeants.

Le verre en main, gaîment je me confie Au Dieu des bonnes gens.

l'Empereur avait de grosses larmes qui coulaient de ses yeux. Tout l'auditoire le regardait.

Nous nous étions retirés dans un salon attenant à celui dans lequel nous venions de chanter, lorsque le duc de Bassano, suivi du jeune Prince Impérial qui, alors, pouvait bien avoir six ans, vint nous faire part de l'impression produite par le dernier morceau :

— L'Empereur, nous dit-il, est ravi.

Il me souvient que pendant que nous causions avec le grand écuyer de l'Impératrice, le jeune et gracieux enfant, frappé par notre ressemblance, et désireux de voir de près les deux artistes qu'il venait d'entendre applaudir, nous regardait d'un œil curieux et timide à la fois, fourré, pour ainsi dire, entre nos jambes. Notre ami Maton, déjà marié et père de famille, et qui adorait les enfants, en voyant

le jeune Prince, si mignon dans sa petite veste de velours noir, son grand col blanc rabattu à l'anglaise, et ses culottes courtes, se sentant pris de belle sympathie pour l'Enfant Impérial, alla à lui, peu soucieux et ignorant d'ailleurs des règles de l'étiquette de la cour, et lui dit, sans plus de façons, en l'embrassant à pleines joues :

— Tu sais que j'ai deux crapauds de ton âge?...

Le duc sourit et dit au jeune Prince :

— Monseigneur, veuillez, je vous prie, nous laisser un instant. J^ai à causer avec ces messieurs au sujet de la fin de leur programme.

On avait, paraît-il, beaucoup parlé à Leurs Majestés d'une aptitude que nous avons :

Celle de faire des imitations d'artistes. C'est un don que nous possédons, en effet; don amusant, je le veux bien, mais auquel nous n'avons jamais attaché la moindre importance, soucieux que nous étions, avant tout, de prouver que nous savions chanter et dire.

Les imitations n'ont jamais été pour nous qu'em hors-cFœuvre de l'art, et, autant nous

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sommes d'avis que cela peut être drôle et divertissant dans un atelier, entre amis, autant cela nous a toujours ennuyés de les faire en public. On pourra nous objecter : Pourquoi les faisiez-vous ? Ah ! dame ! c'est que, dans les concerts que nous donnions à nous deux, seuls ^ il fallait bien et le côté sérieux, et le côté gai. Quand je pense que dans ces soirées on voyait, pendant deux heures, les deux mêmes bonshommes, avec leur habit noir, et cravatés de blanc, venir, tour à tour, débiter leurs chansons ou récits, il fallait que la nature desdits morceaux fût diantrement variée, pour que le public, loin d'avoir trouvé le programme monotone, s'en allât content.

Donc, l'Empereur et l'Impératrice, qui ne raffolaient pas précisément de ce qu'on appelle la grande musique^ et qui aimaient beaucoup le drame et la comédie, honoraient assez fréquemment de leur auguste présence les théâtres de genre, et, partant, connaissaient tous nos principaux artistes, parmi lesquels ils avaient en prédilection : Fredérick-Lemaître, Samson, Régnier, Bouffé, Paulin -Ménier,

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Arnal, Grassot, Lassagne , Levassor, Gil- Pérès et Léonce. Llmpératrîce vit plusieurs fois le Courrier de Lyon^ et Lacressonnière, dans le rôle de l'infortuné Lesurques, où il était, du reste, fort remarquable, lui arrachait des larmes.

— L'Empereur exprime le désir, nous dit le duc de Bassano, de vous voir terminer la soirée par des imitations.

On ne peut se figurer combien cette dernière scène amusa l'Empereur. Quand mon frère surtout en vint à l'imitation de Grassot, dont il prenait non seulement le physique, les gestes étranges et burlesques, mais encore ce rictus fantastique qui n'appartenait qu'à lui, je remarquai que l'Empereur, tout comme certaines personnes de l'auditoire, riant, et les yeux écarquillés, reproduisait machinalement, et sans s'en rendre compte, les jeux de physionomie de l'imitateur. Mon Dieu, que c'est drôle! me disais-je en moi-même, en observant les têtes de nos illustres auditeurs, et jusqu'au jeune Prince Impérial, qui essayant de reproduire avec sa petite main le geste du

célèbre comique, avançait la lèvre inférieure, et grassotait : Gnoiiffy gnouffy gnoiiff!

La soirée se termina sur un éclat de rire, et le duc de Bassano, au moment où nous nous préparions ànous retirer,vintànous et nousdit :

— Messieurs, Leurs Majestés vous prient de rester encore quelques instants; Elles désirent vous féliciter Elles-mêmes.

En effet, nous vîmes venir à nous, pendant que tout le monde restait debout, l'Empereur et l'Impératrice qui, de la façon la plus bienveillante, daignèrent nous remercier :

— Messieurs, nous dit l'Empereur, vous m'avez tour à tour ému, charmé et amusé.

Mais je tiens, avant tout, à vous féliciter d'avoir eu le bon goût de vous faire les interprètes de notre grand chansonnier. J'adore les chansons de Béranger, et c'est la première fois que je les entends par de vrais artistes. Il en est une, entre autres, qui, selon moi, est le chef-d'œuvre du chansonnier national : les Souvenirs du peuple. Combien j'aimerais l'entendre, interprétée par des diseurs comme vous. La savez- vous par cœur?

SiJUVENIRS ET ANECDOTES

— Oui, sire, répondis-je; j'en connais tous les couplets, mais quant à Tair de la chanson, je n'en ai jamais su que le refrain, que notre mère chantait bien souvent.

— Je vais, répliqua TEmpereur, à notre grand étonnement, vous dire l'air du couplet.

Et, simplement, sans se préoccuper de sa voix un peu gutturale, l'Empereur .se mit à nous chanter, ou plutôt à nous fredonner devant l'Impératrice :

Mes enfants, dans ce village. Suivis de rois il passa.

Voilà bien longtemps de ça :

Je venais d'entrer en ménage.

A pied grimpant le coteau, Où pour voir je m'étais mise, 11 avait petit chapeau Avec redingote grise.

Près de lui je me troublai, 11 me dit : Bonjour, ma chère.

— Il vous a parlé, grand'mère !

11 vous a parlé !

Je regardais l'Impératrice. Elle était fort émue, fort attendrie.

— Vous savez sans doute, continua l'Em-

pereur, en s'adressant à Hippolyte, une autre chanson de Béranger : T'e)i souviens-tu? qui est, après les Souvenirs du peuple^^ celle que je préfère.

Nous nous regardions, mon frère et moi, assez gênés, n'osant pas relever Terreur du souverain, qui se trompait d'auteur, lorsque, à notre grande surprise, Flmpératrice prenant la parole, dit d'un ton gracieux et charmant à Napoléon III :

— Pardon, Sire... mais Votre Majesté con^ fond... La chanson : Teii souviens-tu? n'est pas de Béranger, mais bien d'Emile Debraux.

— Vous en êtes sûre, Madame?

— Oh ! absolument, Sire ! ... Du reste, demandez plutôt à MM. Lionnet si je n'ai pas raison.

Et comme nous paraissions étonnés :

— Mon érudition vous surprend, Messieurs, nous dit rimpératrice en souriant. Sachez donc que M""® de Metternich et moi, nous aimons beaucoup les chansons populaires, et parfois, nous feuilletons ensemble la Clé du Caveau y les œuvres de Béranger, de Désau-

giers, de Pierre Dupont, de Nadaud, et c'est

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à nos recherches que je dois d'avoir pu rendre à César ce qui lui appartient!...

Nos illustres camarades qui, comme nous, ont eu rhonneur d'être appelés aux Tuileries, savent combien étaient grandes, pour les artistes, la bienveillance et Taménité de Leurs Majestés , devant lesquelles nous parûmes bien des fois depuis lors, car FEmpereur et rimpératrice daignaient beaucoup aimer le nK)deste genre que nous interprétions.

•Ainsi que nous en avons prévenu nos lecteurs dans les premières pages de ce volume, le récit des incidents auxquels nous avons été mêlés personnellement^ dans notre carrière, sera, de-ci, de-là, interrompu par la relation d'anecdotes relatives à ce que nous avons pu lire, reteiiir, ou recueillir de diverses mains amies. Et cela, nous semble-t-il, rompra, de façon intéressante pour nos lecteurs, la monotonie qu^il y aurait à leur parler exclusivement de nos faits et gestes. C'est ainsi que soudai-

nement, et au moment où nos lecteurs s'y attendront le moins, nous passerons tour à tour du plaisant au sévère^ ou du sévère au plaisant.

Cham, on le sait, était d'une des premières familles de France, et fils du comte de Noé.

Le fin et célèbre caricaturiste avait adopté le pseudonyme de Cham, lorsque, dans sa jeunesse, il avait pris la profession de dessinateur,

Aimé de tout le monde, car il était aussi bon que rempli d'esprit, Cham avait une façon à lui de lancer le mot avec un flegme et un accent britanniques qui en doublaient la drôlerie.

Le comte et la comlesse de Noé recevaient souvent dans leur logis de la rue NoUet, aux BatignoUes. Chaque semaine ils réunissaient un noyau d'amis intimes.

Un certain soir que nous étions priés à dîner chez eux, avec la comtesse Dash^ Labiche, Pierre Véron, Charles Lecocq, Nadaud et quelques autres amis^ la comtesse Dash, placée visà-vis du maître de la maison, lui dit en riant :

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— Eh! eh! nous vieillissons, mon cher Cham; il me semble que votre front se dégarnit. . .

— Non, comtesse, répond Cham, avec le plus grand sang-froid; je me sens toujours aussi jeune. Seulement, je vais vous dire...

Comme je suis très grand, mes cheveux sont pris de vertige et ils tombent!...

Après le dîner, et comme on nous avait demandé de chanter, j'aperçois sur le piano deux fort belles coupes en verre craquelé :

— Pourquoi, cher ami, dis-je à Cham, avez-vous ces deux lourdes coupes sur votre piano? Elles ne peuvent qu'assourdir le son...

— Je ne sais, mon cher Lionnet... C'est une idée à ma femme^ qui s'est dit sans doute que de la sorte, tous les artistes qui se font entendre chez nous auront une voix de cristal!

Un certain jour de l'année 1885, j'entrai chez les frères Escudier, les éditeurs de musique, pour leur demander une mélodie d'Ernest Boulanger, que je devais chanter à une

soirée que donnait Roger, le ténoi ''e TOpéra.

— Justement, nous parlions de ^ s à l'instant, mon cher Lionnet ! me dit m n Escudier. Venez donc dans notre arriè^ ^f xgasin; vous vous trouverez avec un comp ^iieur de grand talent, qui vient de nous faire entendre des choses délicieuses, et auquel nous vous citions, comme artiste, pour interpréter certaines de ses œuvres.

J'entrai, et je vis, assis au piano, un homme de trente-cinq ans environ, portant toute sa barbe noire, élégamment taillée, et dont la physionomie distinguée me frappa tout d'abord. L*œil, plein de flamme, brillait de finesse et d'esprit, son front large et découvert décelait la profondeur de pensée d'un homme de génie ; mais, en outre de ces qualités attractives, il régnait surtout dans ce visage, merveilleux d'expression et d'intensité vitale, un tel sentiment d'aménité, de bienveillance, que je me sentis captivé, envahi par une sympathie aussi vive que soudaine.

— Anatole Lionnet, dit Léon Escudier, en me présentant à l'artiste, dont j'ignorais le

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nom. Puis, il ajouta : M. Charles Gounod.

J'avais vu représenter plusieurs fois, à l'Opéra, la Sapho, cette œuvre magistrale, que le jeune maître avait faite en collaboration avec Emile Attgier, et je fus saisi d'une émotion profonde en me trouvant en présence du compositeur, pour lequel j'avais une grande admiration.

Lui, simplement et me tendant cordialement la main :

— Mon cher Lionne t, me dit-il, je vous ai maintes fois entendu, ainsi que votre frère, et je disais tout à l'heure à MM. Escudier que je voudrais vous connaître pour vous demander d'interpréter quelques-unes de mes mélodies, qui, je l'espère, vous conviendront. Du reste, vous arrivez à propos; je vais vous les faire entendre.

Aussitôt, Gounod se mit au piano et me chanta la Venise, d'Alfred de Musset :

Dans Venise la rouge, Pas un bateau qui bouge, Pas un pêcheur dans Teau, Pas un falot!

Je commence par dire que cette musique est admirable. Le rythme de l'accompagnement, imitatif au possible, vous berce et peint merveilleusement le calme du soir dans les lagunes; mais ce qui me frappa etme charma tout autant que l'œuvre, ce fut l'art prodigieux avec lequel Gounod chantait. Nous connaissions Delsarte, Duprez, Ponchard, Faure etDarcier, et j'avais quelques raisons pour ne pas m'enthousiasmer facilement, mais je fus littéralement empoigné et par l'habileté du virtuose et par le talent du maestro. Il avait un accent, une note personnelle à lui, une façon large de phraser, qui en faisaient un des chanteurs les plus émouvants que j'eusse jamais entendus.

— Quel talent vous avez, Monsieur! m'écriai-je.

— Eh bien! mon cher enfant, me dit-il, dans un fin et charmant sourire, et pendant que nous étions seuls au piano ; vous avez entendu ce que MM. Ëscudier viennent de vous dire de mes œuvres, avec tant de bienveillance. — Ils les trouvent intéressantes... mais ils ne les veulent point éditer, car elles leur paraissent trop diffi-

ciles, trop peu accessibles au public. Ils ne méconnaissent point la valeur de mes compositions, mais ils ne les croient pas de vente, et, dès lors, n'osent point se risquer à faire la dépense de la gravure. Quand on pense, ajoulart-il, non sans une légère pointe d'amertume, que, en dehors de la Nonne sanglante, il n'y a de gravés de moi, jusqu'à ce jour, que deux morceaux de Sapho : ma lyre immortelle et la Chanson du Pâtre; et encore, à mes frais; ils sont en dépôt chez Colombier, rue Vivienne. Tenez! continua-t-il, parmi mes dernièreschansons^il en est une, que j ai composée sur des paroles de Béranger, et que sûrement vous connaissez : Mon habit. C'est une de mes œuvres de prédilection, qui vous irait très bien.

Et Gounod, se mettant au piano, me fit entendre une musique pleine de mélancolie et de charme, s'adaptant on ne peut mieux aux vers touchants du célèbre chansonnier. On ne saurait rien rêver d'un style plus fin, d'un sentiment plus pur et plus naïf à la fois.

— Donnez-moi cette chanson, dis-je à Gounod, après l'avoir déchiffrée. Je la ferai

entendre ce soir chez notre ami Aimé Millet, le statuaire. Il y a une réunion d'artistes, parmi lesquels doivent se trouver Victor Massé, DelîouXjHignard, Goria, Lefébure-Wély, Herman, etc. Elle obtiendra du succès; je vais la bien travailler en rentrant, et, demain, j'irai trouver Heugel, qui, j'en suis certain, vous la prendra.

Je me hâte de dire que Gounod n'en étaitpas, fort heureusement pour lui, à attendre qu'un éditeur lui achetât une mélodie quelques louis pour pouvoir manger. A rencontre de maints compositeurs de talent, comme j'en ai connu quelques-uns, et qui ont eu des débuts fort pénibles au point de vue pécuniaire, celui qui, plus tard, devait être une des grandes gloires musicales de la France, était, dès lors, dans une situation qui le mettait entièrement à l'abri du besoin; mais il n'en était pas moins pénible et dur pour un homme de haute valeur comme lui, de n'avoir pas au moins la satisfaction de voir ses œuvres gravées, sinon à ses propres frais. Et cependant, le maître avait eu cette bonne fortune de rencontrer une interprète admirable.

j|me viai»(jot, qui, dans son culte pour le beau, propageait ces œuvres remarquables, inconnues alors, qui, depuis, ont eu tant de succès, et qu'on nomme le Soir, le Vallon, Chant d'automne, la Pensée des morts^ et tant d'autres. Mais, ainsi que le disaient à Gounod les éditeurs : le moindre flon-flon, comme vente, eût bien mieux fait leur affaire. C'est cruel! mais, c'est ainsi. N'avons-nous pas vu, depuis, certaines musiquettes d'opérettes avoir des centaines de représentations, et maintes insanités de café chantant se vendre à cent mille exemplaires? Hélas, le jeune maître n'avait eu jusqu'alors qu'un succès d'estime avec les beautés de premier ordre que renfermait ^a/^Ao. C'était flatteur, mais peu productif.

Le lendemain, j'allai trouver Heugel et lui fis entendre Mon habit,

— C'est charmant ! me dit-il; mais pas commode à bien chanter ; et puis, le morceau est surtout fait pour les délicats... Ce n'est guère de vente...

Toujours! toujours la question de vente; c'était là le Aîc!

— Vous engagez-YOus à chanter cette mélodie?

— Partout, lui répondis-je ; Gounod me fait l'honneur de me la dédier, ce dont je suis très* flatté; et songez, ajoutai-je, que vous aurez également l'honneur, si vous la lui achetés^, d'avoir été le premier à éditer une œuvre de cet homme de génie.

Mon enthousiasme, je dois le dire, laissait assez froid l'éditeur, qui consentit cependant à graver cette mélodie.

— Eh bien ! puisque vous devez faire connaître ce morceau en le chantant dans vos concerts, dites à Gounod qu'^ cette condition seulement, je lui en offre cent francs.

Je revins annoncer la chose au maître.

Encore une fois, il n'en était pas à cent francs près, et n'avait nullement besoin de cette petite somme. Mais enfin, c'étaient les premiers cent francs qu'il touchait pour une œuvre de lui, et il en était joyeux comme un enfant.

— Edité par Heugel,«me voilà lancé ! me dit-il. Et le morceau fut gravé, avec cette dédicace :

A mon ami Anatole Lionnet.

Ce fut, pour moi, qui connaissais et admirais le talent du maître, une des grandes joies artistiques de ma vie. J'ajoute que Gounod daigna toujours me savoir gré de cette intervention, dont j'avais surtout personnellement à me réjouir (mais il est parfois certains riches généreux!) et que depuis lors, il-s'est constamment souvenu de l'humble interprète auquel il devait cette première négociation.

En peu de temps, nous fûmes liés fort intimement. Gounod, qui, en dehors de son immense talent, est bien un des plus grands charmeurs que je connaisse, comme causeur et comme homme d'esprit, nous avait, mon frère et moi, entièrement conquis par sa bienveillance simple et pleine de cordialité. Il nous honorait d'une sympathie artistique, d'une amitié qui établit bien vite de fréquents rapports entre nous. J'allais, moi surtout, causer chaque jour avec cet esprit d'élite dont la flamme faisait se développer et s'élever mes aspirations enthousiastes de jeune artiste.

Que d'heures charmantes, passées en conversations merveilleusement intéressantes,

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un coDcert chez Herz, qui était fort suivi par un élégant public de vrais dilettantes.

Quelques jours avant le concert où, pour la première fois, nous devions faire entendre fœuvre du maître, nous étions chez lui. Nous venions de répéter ensemble, lorsque Gounod, qui daignait se montrer satisfait de notre exécution, nous dit :

— Mes enfants, je vous offre une chose:

c'est de vous accompagner moi-même ce morceau à votre soirée chez Herz.

Le cœur nous battit bien fort à cette flatteuse proposition ; nous étions aussi émus que joyeux d'un tel honneur. Gounod, jusqu'alors, n'avait jamais paru en public, et cette marque d'estime et de sympathie artistique, offerte par lui, nous avait, on le comprend, rendus heureux au possible. L'avant- veille de notre concert, nous reçûmes le mot que voici.

Paris, samedi 21 avril 1855.

Mes chers amis.

Le ministre de rinstruclion publique vient de me faire demander, pour me confier une mission musicale dans les déparlements, qui exige que je parts

nird- Sun. 1. IL ♦*> ti'in r— îc?<t »> vj-ofc- ;* "/«^miutcn »" mit?*- nm & thit^ c.id -*r». rmniïi^ v T^»^^. ' ;ivaî> n'^i'^

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Tf«in a T:»ns,

Ce fut doac Têlève préféré du «wiînv. U* jeune Georges Bizel, qui nous «ccom(Mt:n;fi ot^" morceau, d'one assez grande difliouUô jHHir )o pianiste: mais le futur auteur de Ofrmths hiou qu'il ne fût encore, pour ainsi din\ qu'un enfant, jouait déjà du piano comme QuidanI ou Thomé.

Musicien consommé, il avait dos doigts d'une agilité prodigieuse. Nous fûmes morvcilleusement secondés par lui. Le duo do Gounod et Véron eut un suco{»s loi» quo lonio la presse musicale le constutu.

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un concert chez Herz, qui était fort suivi par un élégant public de vrais dilettantes.

Quelques jours avant le concert où, pour la première fois, nous devions faire entendre l'œuvre du maître, nous étions chez lui. Nous venions de répéter ensemble, lorsque Gounod, qui daignait se montrer satisfait de notre exécution, nous dit :

— Mes enfants, je vous offre une chose:

c'est de vous accompagaer moi-même ce morceau à votre soirée chez Herz.

Le cœur nous battit bien fort à cette flatteuse proposition ; nous étions aussi émus que joyeux d'un tel honneur. Gounod, jusqu'alors, n'avait jamais paru en public, et cette marque d'estime et de sympathie artistique, offerte par lui, nous avait, on le comprend, rendus heureux au possible. L'avant-veille de notre concert, nous reçûmes le mot que voici.

Paris, samedi 21 avril 1855.

Mes chers amis,

Le ministre de Thistruction publique vient de me faire demander, pour me conOer une mission musicale dans les déparlements, qui exige que je parte

lundi matin sans retard ; je ne serai à Paris que samedi soir. 11 m'est donc refusé de vous accompagner, ilotre duo à votre concert, comme je vous Tavais promis et comme je me Tétais promis. Mais rien n'est perdu : si vous y consentez, mon eAfant Bizet me rendrait bien le service de vous accompagner ce morceau, et vous n'y perdriez pas, soyez-en sûrs.

Képondez-moi de suite à ce sujet, afin que nous nous entendions sans délai. Vous savez, mes chers enfants, si je serai privé en n'assistant pas à votre concert; mais, vous le voyez, c'est bien indépendant de ma bonne volonté.

Tout à vous,

CHARLES GOUNOD

Ce fut donc l'élève préféré du maître, le jeune Georges Bizet, qui nous accompagna ce morceau, d'une assez grande difficulté pour le pianiste; mais le futur auteur de Carmen, bien qu'il ne fût encore, pour ainsi dire, qu'un enfant, jouait déjà du piano comme Quidant ou Thomé.

Musicien consommé, il avait des doigts d'une agilité prodigieuse. Nous fûmes mer-veilleusement secondés par lui. Le duo de Gounod et Véron eut un succès tel, que toute la presse musicale le constata.

L^année suivante, nos auditeurs habituels nous redemandèrent ce morceau; et c'est alors que Gounod fit pour nous une chose qui nous alla droit au cœur.

— L'an dernier, mes chers enfants, nous dit-il, j'ai eu le regret de ne pouvoir tenir la promesse que je vous avais faite ; mais comme, cette fois, je serai à Paris pour votre concert, c'est moi qui vous accompagnerai.

Et, en effet, nous eûmes enfin lajoie de voir se réaliser l'offre du maître.

Dans l'intervalle de 1855 à 1856, il faut dire que Gounod avait été fait chevalier delà Légion d'honneur. Quand il parut sur l'estrade, chez Herz, avec le ruban rouge à sa boutonnière, son entrée fut saluée par un tel tonnerre d'applaudissements, que nous en fûmes tout troublés et que quelques minutes s^écoulèrent avant que notre émotion nous permit de commencer. Enfin, nous pûmes nous remettre, et l'œuvre de Gounod obtint un succès d'enthousiasme. Le maître dut reparaître trois foi^ en scène, ramené par ses deux reconnaissants interprètes.

A quelque temps de là, Gounod me dit un soir :

— 11 est une chose à laquelle j'ai songé, et qui me tenterait. Je voudrais faire, pour votre frère et vous, un petit opéra-comique, une pastorale. Je vous ai entendu chanter le Voyage aérien et le Cheval et cavalier, de Nadaud, lora du bénéfice des deux sœurs de Rachel, aux Italiens. Vous possédez des qualités scéniques et de diction qui, sûrement, vous feraient réussir au théâtre. J'entrevois à l'avance une orchestration fine et délicate, que je ferais avec amour; et, depuis que je vous connais, je caresse cette idée. Je rêve pour vous deux un poème, moitié Feuillet, moitié Barrière...

— Cher ami, lui dis-je, vous savez, comme moi, que ces deux écrivains remarquables ne font pas, d'habitude, la partie versifiée, indispensable à un opéra-comique. Parmi les auteurs de talent avec lesquels nous sommes liés, je vois surtout, et avant tout, nos amis Jules Barbier et Michel Carré qui, je le crois, rempliraient ce but mieux que qui que ce soit.

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— Mais. . . je ne connais pas particulièrement ces messieurs, me dit Gounod.

— Qu'à cela ne tienne, répondis-je ; Barbier et Carré seront, tout naturellement, j'en suis convaincu à l'avance, enchantés d'entrer en collaboration avec un homme de votre valeur, et, si vous le désirez, je vais vous mettre en rapport avec eux.

J'allai, en effet, chez Carré, dès le lendemain. Je lui parlai de Gounod, dont il connaissait la Sapho.

— Je crois bien, me dit-il, que cela nous va ! Barbier, qui avait entendu Gounod chez

Augier, s'empressa de me répondre :

— Dites à Gounod, mon cher Lionnet, que nous sommes tout à lui, et très honorés d'entrer en relations avec un homme aussi éminent.

Je pris donc rendez-vous chez Gounod, et j'eus l'honneur d'aboucher ensemble ces trois hommes de talent qui, jusqu'à ce jour, n'avaient point encore collaboré.

Nous ne donnâmes point suite au projet de théâtre nous concernant, car mon frère, beaucoup plus timide que moi, redoutait la scène,

et nous abandonnâmes cette idée. Mais je vais donner à mes lecteurs, et à Barbier lai-même, qui ne l'a jamais lue, la primeur d'une lettre que Gounod nous écrivait, quelques heures après notre conversation.

Auteuil, 7 juillet 1855.

Mes chers petits,

Dites à Barbier et Caire que leurs jours et heures seront les miens. Toutefois, pour ne point retarder les négociations, je vais toujours vous prier de leur proposer les jours et heures suivants, qu'ils changeront s'ils ne leur conviennent pas.

Je serai à Paris lundi, à trois heures, rue Pigalle, 49. Si ce jour ne leur va pas, j'y retournerai le lendemain, mardi, à une heure. Remerciez ces messieurs de ma part, et dites-leur que j'ai hâte d'entrer en relations avec eux. Je souhaite fort de me montrer digne de leur confiance.

Tout à vous,

CHARLES GOUNOD

Cette lettre prouve combien était modeste Le compositeur qui, plus tard, enorgueillit la France de ses œuvres, car c'est de cette collaboration que sont nés des ouvrages tels que le Médecin malgré lui, Philémon et Baucis, la

Colombe^ Roméo et Juliette, tant d'autres... et surtout ce chef-d'œuvre immortel : Faust!

Lorsque j'eus terminé, il y a un an, cette anecdote sur les commencements de la carrière de Gounod, anecdote remplie, comme on le voit, de détails inédits et, jusqu'à ce jour, complètement inconnus de ses nombreux admirateurs, je me rendis en son hôtel, place Malesherbes,afin delalui soumettre, carje ne voulais pas qu'il y eût, dans ce récit fidèle, une seule ligne qui ne fût approuvée par lui. Nous avions pris rendez-vous pour déjeuner. Mon frère et moi, nous le trouvâmes dans son immense cabinet de travail où sont les grandes orgues sur lesquelles il compose ses oratorios.

Coiffé de son bonnet de loutre, qui encadre si bien sa belle tète de patriarche et qui s'harmonise avec sa barbe, maintenant devenue blanche, il écouta, grave et recueilli, ce que l'on vient de lire.

Après ma lecture : — Savez-vous, mon cher

GouQod, lui dis-je, que j'étais un peu bien gêné pour vous lire ceci...

— Mon cher Anatole, me répondit-il, si vous m'avez vu écouter avec une apparence d'impassibilité tout ce que vous avez bien voulu écrire d'élogieux sur votre vieil ami, c'est qu'à mesure que je vous entendais, je me faisais cette réflexion : Voilà ce qu'on lira de moi quand je ne serai plus ! Eh bien! tout ce que vous racontez sur les débuts de ma carrière est de la plus scrupuleuse exactitude. Et je me disais aussi que bien des jeunes gens, en lisant votre récit, verront qu'il ne faut jamais se laisser aller au découragement, si, comme moi, ils ont des déboires dans leurs premières tentatives en art.

Puis, il eut un mot charmant au sujet de la négociation que j'avais faite avec l'éditeur Heugel pour sa mélodie : Mon habit.

— Ah ! Dieu, fit-il, avec un sourire attendri,

si je me souviens de ces cent francs !... Je me

rappelle être arrivé tout joyeux à la maison,

en sortant de chez Heugel, et avoir jeté cinq

belles pièces d'or dans le tablier de maman.

N'est-ce pas que c'était charmant et touchant à la fois d'entendre cet homme de génie, ce vieillard de soixante-huit ans, se servir, comme un enfant, de ce mot si doux : maman !

Le maître voulut que je lui lusse encore plusieurs des anecdotes contenues dans ce volume. Je lui fis entendre, entre autres, celles de Rouvière avec la Frezzolini, et, le soir même, je recevais cette lettre de lui :

Mon cher Anatole,

Si j'en juge par les quelques fragments que vous m'en avez fait connaître, votre volume de Souvenirs ne peut manquer d'intéresser vivement la grande famille des artistes, à laquelle vous aurez appartenu, vous et votre cher frère, à tant de titres, par le talent, rintelligence et le cœur.

Dites à notre illustre Théodore de Banville, qui devrait être plus admiré encore qu'il ne l'est, combien j'ai été ému et émerveillé de ses beaux vers sur Rouvière.

C'est, à mes yeux, une des plus nobles pages de la poésie de notre temps, et l'un des plus beaux monuments de la plus belle langue française.

A vous de tout cœur,

CHARLES GOUNOD

A l'âge heureux de nos amours, mon frère courtisait M"® X.... du théâtre des Folies-Parisiennes, une superbe fille blonde, mais qui n'avait pas précisément inventé la

poudre.

Un certain soir, Hippolyte voit enfin sonner pour lui l'heure du berger.

Admis dans le sanctuaire de la beauté, des charmes de laquelle il va être l'heureux et triomphant possesseur, il laisse discrètement, dans sa chambre à coucher, T objet de sa conquête procéder à sa toilette de nuit et passe dans le boudoir de la dame, où, curieux, il se met à examiner les mille petits riens élégants et mondains de l'actrice.

Au-dessus d'une grande et riche toilette de marbre, encombrée de brosses en ivoire chiffrées, de peignes en écaille et de flacons de toutes sortes, étaient suspendues, dans leurs cadres, deux fort belles gravures. .

Par la porte, restée entr'ouverte, il dit tout haut à l'actrice :

— Tiens I tu as des eaux-fortes?

— Non, mon petit homme I répond celle-ci,

de la chambre à côté; tu peux t'ea servir...

c'est de Teau de Cologne et du Lubin.

Le lendemain de la première représenlation de la Reine Topaze^ de Victor Massé, qui fut donnée au Théâtre -Lyrique, je -rencontrai Rouvière sur le boulevard du Temple. Nous parlâmes musique et je lui fis part de Fenthousiasme que M"*° Carvalho nous avait produit dans ce rôle.

— Cher ami, me dit-il, avez-vous jamais entendu la Frezzolini?

— Non, lui répondis-je, mais nous la connaissons beaucoup de réputation.

— Eh bien ! ajoula-t-il, elle est au-dessus de tout ce qu'on a pu vous en dire. Elle a du génie... C'est une âme!... Joignez à cela des qualités physiques exceptionnelles. Elle a tout pour elle. Il m'a été donné de l'entendre en Amérique, dans tout l'éclat de son talent et de sa beauté. J'espère bienl'entendre de nouveau à Paris, où elle va faire une immense sen-

saiion, soyez-en sûr. Bien qu'artiste moimême, je n'ai jamais osé me faire présenter à elle, et j'eusse été bien heureux de la connaître pour lui dire l'impression profonde que j'ai ressentie à ses accents!

Rouvière adorait la musique et il en raisonnait fort bien. Il en était de niême pour la peinture. On sait qu'il a laissé plusieurs toiles fort remarquées; entre autres, un Hamlet où il est représenté dans ce rôle, écrit pour lui par Alexandre Dumas et Paul Meurice, et dans lequel il s'est montré comédien de premier ordre.

Rouvière était un studieux, un esprit des plus distingués. Il raffolait du théâtre de Shakespeare et de Schiller. La voix du comédien était âpre et mordante. Parfois fougueux, bizarre même, à côté d'étrangetés qui laissaient le spectateur effaré, son tempérament d'artiste convaincu lui faisait tout à coup trouver des accents sublimes soulevant la salle entière et qui lui avaient conquis de fanatiques partisans parmi les hommes les plus éminents du monde des lettres et des arts.

Nous allâmes le voir, en compagnie d'Eugène Delacroix et de Théophile Gautier, un soir qu'il jouait Hamlet, au théâtre de la Porte- Saint-Martin. J'étais allé annoncer à Rouvière que ses deux admirateurs étaient dans la salle. Les sachant là, il se surpassa. Jamais nous ne le vîmes plus beau.

Le grand artiste ne gagnait que de modestes appointements. A cette époque, le créateur d'Hamlet, de Charles IX, de Fritz Sturler (du Comte Herman), de maître Favilla, de Jacques le mélancolique, dans le Comme il vous plaira de George Sand, de don Jorge de Lara, dans les Funérailles de F honneur, de l'abbé Faria, du roi Lear, ne touchait que six mille francs par an !

Quelques années plus tard, et comme Bouvière venait de faire sa dernière création dans Jacques Burkey au théâtre Beaumarchais, la maladie survint, terrible, implacable, et terrassa le pauvre artiste. Le malheureux, qui était la sobriété même, était obligé d'absorber chaque soir une bouteille de vin blanc, pour remonter et surexciter ses nerfs. Il dut cesser ses représentations, et nous apprîmes bientôt

que Rouvière se mourait, dénué de ressources, et soigné par sa vieille sœur, presque aussi malade que lui.

Immédiatement, nous organisâmes dans notre salon, et à la hâte, une soirée artistique à son profit.

En trois jours, nous réunissions les noms de Ch. Gounod, Levasseur, Samson, Beauvallet, Bressant, Goquelin, Alexandre Batta, Morère, Caron, David et Maton; mais sans avoir pu trouver un nom de femme à joindre à ces célébrités du chant et de la diction, car plusieurs artistes éminentes, parmi nos amies, étaient prises ce soir-là dans leur théâtre.

Nous étions donc dans le plus grand embarras, lorsque je rencontrai William Busnach, qui avait su que nous organisions cette soirée. — Si vous le voulez, mon cher Lionnet, me dit-il, je puis vous avoir une bien grande artiste, dont le nom pourra aller de pair avec ceux que vous avez déjà. C'est la Frezzolini. Je connais son bon cœur, et j'ai l'honneur d'être de ses amis. Je suis convaincu à l'avance qu'elle consentira.

Cette perspective me rendit tout joyeux, fiusnach, en effet, nous envoya, le sok même, un mot nous apprenant que M"® Frezzolinî attendrait Tun de nous, le lendemain, à une heure. Je fus fort bien reçu. La Frezzolini, avec laquelle nous avions chanté dans plusieurs concerts, me dit très simplement, avec son accent italien :

— Zé né connais pas Moussieu Rouvière, mais zé sais que c'est oun grand artiste. Il souffre, il est malheureux, zé souis tout à vous.

En deux jours, cent billets à dix francs furent placés parmi nos amis. C'est dans cette soirée privée, qui fut superbe, que Gounod chanta pour la première fois sa Medjé. Sans se faire prier, le mallre interpréta trois ou quatre autres morceaux, qui lui furent demandés par l'auditoire enthousiasmé. Quant à la Frezzolini, elle se surpassa en chantant Tair de la Linda, la romance de la Rose et la Sérénade de Schubert^ en français. Aussi, quelle ovation!...

J'avais demandé à notre dévoué ami Théodore de Banville, que je savais être un des admirateurs du talent de Rouvière, s'il voulait

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bien consentira couronner cette fête artistique en composant des vers sur le grand et infortuné comédien. Bien m'en prit, car le maître, inspiré par son cœur, encore plus que par son cerveau, écrivit, pour la circonstance, Tadmirable poésie que voici, et que j'eus Thonneur d'interpréter :

Rou vière ! — Il est de ceux que Tart prend pour victimes. Il est de ceux qu'on voit se plonger dans la nuit Où le poète parle avec des mots sublimes.

Mêlant aux ouragans leurs sanglots et leur bruit.

Ces artistes, ces rois, ces lutteurs qui, sans règles, S'offrant à la tempête et cherchant ses baisers. Gravissaient la montagne où fuit le vol des aigles. En reviennent un jour, pâles, muets, brisés.

• Ils reviennent muets d'épouvante ; et la foule Indifférente, hélas! qui ne devine rien, En voyant la sueur qui sur leurs tempes coule. Murmure : a Qu*a-t-il donc, notre comédien?

« Qu'a-t-il donc?Souffre-t-il de ces chimères vaines?» — bon public, parfois tendre et parfois moqueur. Il a qu'il sent le froid aigu mordre ses veinés, Parce qu'il t'a donné tout le sang de son cœur!

Oui, c'est étrange, il est des acteurs qui succombent. Jouets de leur amour et de leur passion, Et que le Drame étreint dans sa serre, et qui tombent, Flagellés par le vent de l'Inspiration.

Nous en avons connu! Dorval échevelée,

Et Frederick versant les larmes de Ruy Blas,

Malibran qui tenait sa lyre désolée,

Rachel mourante et blanche, et lui, Rouvière, hélas!

Et lui, — car il n'est pas d'audaces impunies! Lui qui souffre à présent d'un mal triste et fatal, Parce qu'il s'enivrait au festin dés génies De ce vin enflammé qu'on nomme l'Idéal !

Shakespeare l'emportait dans la forêt hantée Que son puissant esprit peuple d'illusions, Et l'artiste, vaincu par ce grand Prométhée, Revenait devant nous en proie aux visions.

Hamlet, ô jeune Hamiet, sombre amant d'Ophélie! Pauvre cœur éperdu que cette morte en fleur Emporte dans la nuit de sa douce folie.

Non, ce n'est pas en vain qu'on touche à ta douleur.

Tu prononces des mots trop divins pour nos lèvres ! On a le front pensif et le regard flétri Dès que l'on a connu tes douloureuses fièvres, Et pour toute la vie on en reste meurtri.

Oh! que Rouvière aima ce tragique poème Dont on meurt, et combien c'était un noble jeu. Quand le peuple naïf, qui l'admire et qui l'aime. Le voyait se débattre effaré sous le dieu.

Il l'aimait aussi, lui, ce peuple dont la bouche Hait les vins frelatés que nous lui mélangeons.

El traînant devant lui le chef-d'oeiivre farouche, Il lai disait : « Voilà Shakespeare : partageons ! »

fiers combats où Thomme est vaincu par le rêve ! lutte formidable avec le grand aïeul, Où Tartiste à la fin, las d'un effort sans trêve, Succombe! Il est malade, il est pauvre, il est seul.

Seul ? — Non. A son chevet, ainsi qu'un groupe d'anges, Veillent, l'encourageant par des mots éternels. L'amitié qui se plait aù;^ délicats échanges. Et l'affection sainte et les soins fraternels.

Seul! non pas. Car vous tous, vous pour qui son génie Gomme un éclair de flamme et d'orage avait lui, A présent que du sort il connaît l'ironie.

Par l'esprit et le cœur vous êtes avec lui !

Il subit le destin que nul penseur n'évite.

Mais vous voulez du moins qu'à ce sombre moment. Bouvière, grâce à vous, puisse, pour guérir vite. Entendre encor le bruit de l'applaudissement.

Oui, nous le reverrons en sa course hardie.

Calme, apaisé, gardant son culte aux lauriers verts, Ressusciter en nous, sur la scène agrandie, La passion du drame et l'amour des beaux vers.

Béni soit-il ! Bénis soient ceux que sacrifie L'imbécile faveur du vulgaire odieux.

Et qui pensent, et dont la bouche glorifie Les poètes sacrés et la race des dieux.

Car s'ils u'oat pas suivi la trace coutumière, Si les chemins battus ont ignoré leurs pas, Ils laissent après eux des traces de lumière, Et leur nom est de ceux qui ne périssent pas.

Bénissons-les surtout d'être exilés au monde, Bénissons-les d'avoir vécu pauvres et nus.

Austères, enfermés dans une foi profonde, Pleins d'amour pour le temps qui les a méconnus!

Car dans l'éternité, qui leur garde ses fêtes, La pauvreté, les pleurs, l'injustice, l'affront, La haine, sont les purs rayons dont seront faites Les vivantes clartés qu'ils auront sur le front I

On s'imagine la sensation produite sur notre auditoire par ces vers si émus. Point n'ai besoin de dire que le cher poète fut acclamé.

Le lendemain, j'allai voir Rouvière. Je le trouvai bien changé. Ses yeux caves brillaient encore, allumés par une fièvre ardente. Je lui appris, tout en lui remettant un rouleau d'or, auquel il ne fit même pas attention, quels étaient les artistes qui s'étaient si généreusement mis à notre disposition.

Des larmes coulèrent de ses yeux en entendant les noms des sommités mentionnées plus

haut; mais quand j'en arrivai à celui de la Frezzolini :

— Oh! mon ami, me dit-il, si je pouvais la voir et la remercier avant de mourir!... Comment ! Cette femme, ce rêve de ma vie a daigné faire cela pour moi, qu'elle ne connaît pas!... Si elle savait les émotions que je lui dois, les battements de mon pauvre cœur quand je l'entendais, peut-être consentirait-elle à venir me voir à mon lit de mort!... En attendant, demandez-lui, je V0U6 prie, la faveur de l'embrasser pour moi. . .

Je partis, le cœur tout remué de cet entretien, et j'allai, le jour même, en faire part à la Frezzolini.

— Eh bien donc ! M. Lionnet, embrassez-moi pour le pauvre M. Rouvière, me dit-elle, tout émue ; et puisqu'il tient tant à me remercier, Tenez demain méprendre, vers une heure, avec une voiture, et nous irons le voir ensemble.

Le lendemain je fus exact. La Frezzolini était toute prête. Nous partunes. J'entrai seul d'abord dans la chambre du moribond. Je craignais une émotion trop forte pour Rouvière,

d'après celle que je ressentais moi-même en lui annonçant cette visite inespérée. Ce fut pour lui comme une apparition ! Le pauvre artiste ne pouvait en croire ses yeux.

— Vous ! vous, Madame !... s'exclama-t-il, le visage rayonnant et en joignant les mains. Que vous êtes belle!...

— Oh ! Monsieur, répondit-elle avec un sourire charmant et plein de mélancolie; plus maintenant! car, ainsi que vous, j'ai donné au public tout ce qu'il y avait en moi de flamme et d'amour pour mon art, et les luttes du théâtre m'ont brisée ; mais, heureuse et touchée de tout ce que vous avez dit de moi à M. Lîonnet, je suis venue vous rendre le baiser que j'ai reçu en votre nom.

Et cette femme adorable se pencha sur le front du pauvre mourant qui fondit en sanglots au contact de ce pieux et pur baiser, qui donnait à son âme cette suprême et dernière joie.

Je pleurais comme un enfant, car cette scène a été une des plus touchantes auxquelles j^aie jamais assisté.

Ce fut à propos d'un sou que nous eûmes la bonne fortune d'entrer en relations avec un homme de génie qui nous honora de sa précieuse et bienveillante amitié.

C'était en 1857. Je revenais, certain jour, en omnibus, de chez Delsarte, avec son jeune neveu, Georges Bizet, lorsqu'un monsieur d'un certain âge, qui était à mon côté, voulant payer sa place au conducteur, s'aperçut qu'il n'avait sur lui que cinq sous^ en fait de petite monnaie, et, en plus, une pièce de vingt francs.

Voulant éviter à cette personne le désagrément de changer sa pièce d'or, je lui dis en souriant :

— Monsieur, voulez-vous me permettre de mettre à votre disposition le sou qui vous manque ?

— Monsieur Lionnet, — me répond le monsieur, — bien que n'ayant pas l'honneur d'être connu de vous , j 'accepte d'autant plus votre offre aimable, que j'aurai, si vous le voulez bien, le plaisir de pouvoir m'acquitter de ma dette chez un vieil ami à moi, auquel je parlais jus-

fc» T.

tement de vous hier soir, et qui a le plus vif désir de vous connaître, vous et monsieur votre frère.

— Qui donc, Monsieur? demandai-je à mon voisin, tout surpris du ton aimable et sympathique avec lequel il me parlait.

— Rossini, me répondit simplement le monsieur.

Je devins écarlate d'émotion, et regardai mon interlocuteur, qui souriait.

— Me voici arrivé à destination , ajouta-t-il. Veuillez me donner votre adresse, Monsieur Lionnet, et bientôt vous recevrez un mot de moi qui corroborera la proposition que je vous fais de vous présenter tous deux à mon illustre ami.

Et, me tendant la main, le monsieur descendit d'omnibus, en nous saluant, Bizet et moi.

— Eh bien? qu'en dis-tu? fis-je au jeune musicien, qui, plus tard, devait devenir célèbre. Ce serait original que nous connussions le maestro, grâce à un sou...

Deux jours après, nous recevions, de mon

DES FRERES LIONNEÏ. 81

voisin d'omnibus, un billet qui nous disait :

Messieurs,

M. et M™» Rossini seront charmés de vous recevoir demain soir, si vous êtes libres, et je serai moi-même très heureux de vous présenter au maestro.

Veuillez agréer, etc.

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