‹ Souvenirs et anecdotesChapitre 8 sur 56 · FRAGMENT D'UN DISCOURS · texte numérisé non relu

FRAGMENT D'UN DISCOURS

DU PÈRE LACOBDÂIRE, RECUEILU PAR UN DE SES ADMIRATEURS QUI A BIEN VOULU S*EN DESSAISIR POUR NOUS.

... Voici un enfant. Cet enfant, élevé chrétiennement, sait qu'il a un père qui est au ciel. U croit à ce père qui est au ciel, et il Taime.

Il a un père sur la terre, qui ne croit point au père qui est au ciel et ne ie connaît pas.

Que fera cet enfant pour rapprocher ces

deux pères, qui lui sont également chers, et

vivre avec eux dans Tunion de son cœur?

:t Assiégera-t-il son père, Tentourera-t-il de fos-

ses ou de forteresses? Non! cet enfant se

mettra à genoux et il dira :

*, — Mon père, qui êtes au ciel, j'ai un père

> sur la terre, qui ne vous connaît pas, qui ne

vous prie pas, qui ne vous aime pas. Faites que mon père qui est sur la terre vous connaisse, vous aime et vous prie !

£t cet enfant joindra les mains.

Joindre les mains, mes frères, c'est prendre les mains de Dieu dans les siennes; c'est donner à Dieu une poignée de main sacrée !

Un matin, nous étions, mon frère et moi, invités à déjeuner chez notre grande amie Déjazet. Nous arrivons rue Clavel, à Belleville, où habitait Fexcellente etspirituelle artiste, et, une fois attablés, nous sommes frappés de l'expression joyeuse répandue sur sa fine physionomie.

DES FRERES LIONNET. a5

— Qu'avez-vous donc, chère amie? lui dis-je.

Vous êtes, ce matin, gaie comme un pinson!

— Ah! je vais vous dire, mes enfants, nous répondit Taimable Frétillon; c'est que j'ai fait un rêve charmant, et cela m'a mise en belle humeur !

— Pouvez-vous nous le raconter, ma bonne Virginie?

— Maïs avec plaisir! Sachez donc, mes chers amis, que, cette nuit, j'ai rêvé que j'étais morte...

— Ah!... et c'est là ce qui vous donne l'air si guilleret?

— Certainement! mais attendez donc...

J'ai donc rêvé que j'étais morte et que j'allais tout droit en paradis. Arrivée là-haut, je me trouve dans une salle merveilleuse où l'on faisait antichambre et où, à peine entrée, je vois beaucoup de personnes qui, en m'apercevant, me reconnaissent et disent tout bas entre elles : « C'est Déjazet! »

« J'avoue que ça m'a fait plaisir et que ça m'a flattée. Chacun attendait son tour.

Au bout d'un moment, je vois apparaître un

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monsieur chauve, avec de la barbe, l'air fort aimable, vêtu d'une grande robe bleue, et qui portait des clés à sa ceinture. C'était saint Pierre. D'une voix très douce, il appelle :

« — Madame Déjazet...

« — C'est moi. Monsieur...

« — Venez, Madame.

« Il ouvre une porte... et je me trouve devant le Père Éternel qui, dès qu'il me voit, s'écrie en souriant et de l'air le plus affable :

<( — Tiens... Virginie!...»

-«Si-

Certes, nous eûmes une bien grande joie quand, par Frédéric Bérat, nous fûmes présentés à son vieil ami Béranger ; quand nous avons eu l'honneur de connaître et Rossini et Meyerbeer, Berlioz et Halévy, ces génies de l'art musical que nous admirons tant. Mais j'avoue que nous ne fûmes jamais plus heureux et surtout plus émus que le jour où^ pour la première fois, nous vîmes Victor Hugo et qu'il nous tendit ses mains.

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J'ai toujours été , pour ma part , de l'avis de Théodore de Banville, qui trouve que l'œuvre incommensurable du Titan renferme les plus grandes beautés, et comme poésie, et comme couleur, et comme harmonie.

Ce fut au banquet que Victor Hugo donna chez Brébant à la presse, et à ses interprètes de Riiy Blas^ après la reprise de cette pièce à rOdéon (où Geffroy fut si admirable dans don Salluste), que nous eûmes enfin l'honneur, tant souhaité par nous, d'être présentés au grand poète, par Auguste Vacquerie et Th. de Banville, et Dieu sait en quels termes bienveillants et flatteurs pour nous !

C'est à cette soirée que fut emporté, après une syncope, Chilly, le créateur du juif, dans le premier acte de MarieJTudor. Il mourut le lendemain.

A côté de Victor Hugo, grave et recueilli,

était assise Sarah Bernhardt. La poétique

interprète du rôle delà Reine, la grande artiste,

l'héroïne de la soirée avait le bras du poète

passé paternellement autour de son col.

Nous chantâmes la jolie chanson de Fernand

Desnoyers ^la meilleure qu'il ait faite), Madame Fontaine; puis, du maître, la chanson de Pirates^ que j'avais également mise en musique :

Dans la galère capitane,

Nous étions quatre-vingts rameurs.

et enfin la belle chanson de Ronsard, sur la remarquable mélodie de Charles Delioux:

Pourquoy donc que quand je veux, Ou mordre tes noirs cheveux, Ou bayser ta bouche aymée.

Ou toucher à ton beau sein, Contrefays-tu la nonnain.

Dedans un cloëstre enfermée?

Ah! les incomparables soirées que depuis lors nous passâmes chez Victor Hugo, avec Théodore de Banville, Armand Gouzien, Charles Monselet, Henri de Bornier et tant d'autres illustrations !

Le maître daignait nous honorer d'une bienveillante sympathie^ qui jamais ne .s'est démentie.

Je me rappelle toujours l'émotion de François Hugo, le dernier fils du poète, entendant V Hymne des transportés, cette œuvre admî-

rable, et toute de résignation, de son illustre père. J'avais mis ces vers en musique. Que de |bis n'ai-je pas chanté, chez le maître, cette belle poésie qui était devenue, pour ainsi dire, le cantique de la maison.

Je vois encore François Hugo, déjà mortellement atteint, pâle et étendu sur un canapé, entendant le premier vers du refrain:

Souffrons! chacun aura son tour!...

— Oh ! oui ! disait-il faiblement, et en levant au ciel son bel œil mélancolique.

Victor Hugo, a-t-on souvent dit, n'aimait pas la musique. Ce qui est incontestablement vrai, c'est qu'il avait en horreur les musiciens qui, pour le soi-disant besoin de leur mélodie, dérangeaient irrévérencieusement ses vers, en bissant bien inutilement des mots ou des hémistiches. Oh I à ce propos, il était implacable et ne dissimulait pas son profond dédain pour certains compositeurs qui en usaient de la sorte avec lui.

Mais quand il avait affaire à un musicienpoète qui, respectueusement, essayait de tra-

duire musicalement sa pensée, en se gardant bien de rien changer au rythme harmonieux de ses vers, il trouvait — je suis loin de dire cela pour moi, — et Armand Gouzien et M"** Lockroy sont là pour l'affirmer, il trouvait, dis-je, que l'expression de sa pensée, dans certaines de ses poésies, ne pouvait, au point de vue de Teflet, que gagner par Tinterprétation en musique.

En voici lu preuve: car il me faut bien cependant citer ce fait, que je crois intéressant pour nos lecteurs, à titre de document absolument véridique.

La première fois que je chantai devant lui, une poésie intitulée l'Enfance, que j'avais prise dans ses Contemplations et sur laquelle j'avais cherché à faire une espèce de mélopée imitative, j*eus la très grande satisfac- "1 tion de me la voir demander par Victor Hugo

trois fois de suite dans cette même soirée.

Je ne raconte point ceci pour me faire une réclame. Voilà vingt ans bientôt que le morceau est gravé, et il est pour ainsi dire absolument inconnu, sauf de quelques amis. Mais

j'avoue que le suffrage du maître fut pour moi le plus précieux des encouragements à continuer Fart de la composition.

Je sais combien le moi est chose haïssable ; mais, arrivé à la fin de notre carrière, je crois pouvoir et devoir raconter, sans crainte d'être suspect, ces divers incidents dans nos rapports intimes avec le grand poète. Et d^ailleurs, s'ensuit-il qu'il faille toujours posséder la science d'un Gounod, d*un Reber ou d^un Saint-Saêns, pour trouver une mélodie imitative et heureusement appropriée aux vers d^un grand poète?

Banville, dans un prologue qu'il m'offrit bienveillamment de faire pour ma première publication musicale, ne m'a-t-il pas fait l'honneur d'écrire, au sujet de mes modestes essais en composition, ces vers exquis :

Mesdames, le pire des maux C'est lorsqu'on fatigue la lyre Inutilement. En deux mots, Voici ce que je viens vous dire

Un chanteur, de la Muse épris, Vous offre (il est de ceux qu'on aime) De nouveaux airs, non pas appris.

Mais qu'il a composés lui-même.

Quoi ! lui-môme ! hier échanson.

Le voilà, gai, tendre ou sévère, Qui chante sa propre chanson Et qui veut boire dans son verre!

Qui, lui ! toucher au luth sacré, Dont la voix, qui tremble et s'élève, Saisit notre esprit effaré Et l'emporte au pays du Rêve!

Lutter avec les rayonnants.

Dont l'âme, éclatante d'aurores, Fait gronder les clairons tonnants Et gémir les cordes sonores !

Oh! non! mais bien loin sur leurs pas.

Devant leurs œuvres applaudies.

Pourquoi n'égrènerait^il pas Son chapelet de mélodies,

Si, palpitante encor des cieux, L'Inspiration immortelle.

En volant vers ces demi-dieux A pu l'eÛleurer de son aile?

Car au bois, où rit son berceau, La Nature, adorable fée.

Saîi do moindre pelil oiseau, Qaand il loi plait, faire uu Orphée;

Et les plus humbles d'entre nous Ont pu receToir cette grâce De dérober au vent jaloux Un chant de rossignol qui passe !

Notez bien que noire écolier N'a pas jeté sa broderie Sur des rimes de parolier Ou sur des couplets de féerie.

Ses poètes, c'est le géant, Frère de Shakespeare et du Dante, Qui terrasse l'obscur Néant, Et parle avec la mer grondante;

C'est la Muse du dernier jour'.

Cette femme qui trouve encore Des cris désespérés d'amour Et des sanglots, après Valmore !

C'est ce rêveur, Pierre Dupont, Dont la strophe aimable et docile Mystérieusement répond Aux tendres flûtes de Sicile :

1, M"c Blanchecotte .

-ir '•

C'est le pauvre poète Arvers, Qui meurt misérable, et qui trouve La gloire avec quatorze vers, Lui, mordu par la froide louve I

Enfin, c'est Clesse, — et d'Hervilly, Jeune et fou comme le sourire De mademoiselle Silly, L'aimable bacchante en délire!

Ainsi, Public, sois Indulgent.

Tu vois, sans réclames frivoles.

Qu'on en aurait pour son argent.

Rien qu'avec de telles paroles ;

Mais la musique a bien son prix, Si tu m'en crois. C'est quelque chose De vivre avec les grands esprits Et d'habiter avec la rose.

Celui qui traduisait hier, Rossini, le cygne-poète, Et Gluck, et le riant Auber, Et Gounod pleurant Juliette,

N'a pu sans doute, au pays bleu, Passer dans ce flot de génie, Sans garder, sur sa lèvre en feu. Quelques eflloves d'harmonie.

Mit-

Ce fut en 1867 que je composai ma première chanson: la Fourmilière, dont les paroles, très charmantes et très émues,sont d'Antoine Clesse, l'armurier de Mons, qu'on a surnommé le^Béranger belge. J'arpentais la rue Notre-Dame-de- Lorette, me rendant chez Lecocq, qui habitait alors rue PigalIe.Tout en marchant , me remémorant les vers du chansonnier, je me surpris à trouver une mélodie qui me sembla digne d'y être adaptée. J'arrivai chez Lecocq à qui, dès ma venue, je dis, tout fiévreux, tout ému :

— Je t'en prie, fais-moi un accompagnement sur une mélodie que je vais te chanter.

— En quel ton ?

J'allai au piano, cherchant, en fredonnant, ma tonalité :

— En la y lui dis-je.

Ah ! jamais je n'oublierai le plaisir que je ressentis à entendre ma pauvre petite mélodiette, qui me parut charmante, rehaussée de l'harmonie exquise dont, en maître habile, Lecocq venait de la parer.

En voyant ma joie, Lecocq sourit et me dit :

— C'est de toi, ça?

ft--rs

— Ma foi, oui, lui répondis-je, timidement.

— Eh bien ! ça n'est pas mal du tout. Ta mélodie déclame de façon fort juste les vers de l'auteur. Tu devrais continuer...

C'est aux encouragements de Lecocq que je dus en effet de me livrer à l'étude si intéressante, mais si dure, dans les commencements, de la composition. Il m'aida de ses précieux conseils. Quand la guerre arriva, nous étions h Bordeaux, où je travaillai ferme le traité d'harmonie de Gatel, mais c'est surtout à mon ami Adrien Barthe, l'auteur de la Fiancée //*i4Ayrfo5, réminent professeur d'harmonie du Conservatoire, que je dois les progrès que j'ai pu faire dans un art où il excelle.

Aussi, est-ce du meilleur de mon cœur que, le 1" janvier 1874, je lui adressai ce faible témoignage de ma gratitude :

Je pense à ceux que j'aime, en commençant Tannée, A votre petit nid, tranquille et doux bercail, Puisse le Ciel bénir la chère maisonnée, L'épouse et les enfanls, l'artiste et son travail !

C'est grâce à cet artiste, qui a autant de talent que demodestie, que j'ai dûl'honneurd'avoirété

interprété chez Duprez^aux séances du vendredi . On sait que Duprez et son fils Léon, qui suit si dignement les grandes traditions de son illustre père, se montrent assez difficiles dans le choix des morceaux qu'ils font exécuter dans leur hôtel de la rue Condorcet. Mes efforts et mes études me furent largement payés le jour où j'emmenai notre grande Déjazet entendre une Prière Mahométane, que j'avais déjà fait connaître à notre cher et regretté ami Victor Massé. Il me souvient, non sans attendrissement, que, déjà gravement malade, et par grande amitié pour moi, il se leva de son lit, pour juger de l'effet de ce morceau qui fut exécuté avec chœurs et orchestre. Ce fut la dernière sortie de l'illustre auteur des Noces de Jeannette. Jamais plus, depuis lors, il ne quitta son lit de souffrances !

Pour en revenir à Victor Hugo, jamais aucun des modestes succès que, dans notre carrière, nous pûmes obtenir en public, ne me

causa la joie que j'éprouvai, un soir, après avoir déclamé au maître les trois premières parties de son admirable épopée l'Expiation : Moscou^ Waterloo^ Sainte-Hélène.

L'auteur des Châtiments fut profondément êvau. Quelques amis, qui se trouvaient là, me parlent parfois de celte soirée, où nous reçûmes du grand poète la plus flatteuse et la plus précieuse des consécrations.

J'avais, dans ma jeunesse, travaillé le dessin, sous la direction de mon habile professeur de lithographie, Auguste Racinet, aujourd'hui chevalier de la Légion d'honneur, et qui a si merveilleusement illustré certains ouvrages de la maison Firmin-Didot.

J'ai fait un assez grand nombre de portraits : entre autres, ceux de Brévière, le fameux graveur; de Victor Massé, de Gcffroy, de Diaz, d'Eugène Giraud, le compagnon d'Alexandre Dumas père, dans son voyage en Espagne; Giraud, par qui nous fûmes présentés à la

princesse Mathilde, et chez lequel nous connûmes, tout jeunes comme nous à cette époque, Edouard Lockroy , Vibert, Victorien Joncières, qui, tous trois, chacun dans son genre, devaient plus tard acquérir leur haute notoriété. C'est ainsi, qu'un jour, j'ai eu la bien intéressante, mais pénible mission, de faire, à leur lit de mort, les portraits de Déjazet, de Frédérick- Lemaître et de Laferrière, et ce, en raison des liens d'amitié qui nous unissaient à la famille de ces grands artistes.

Pendant vingt ans, nous n'avons pas manqué une des premières de Frédérick-Lemaître, dans la création de ses rôles. Le grand comédien nous honorait d'une sympathie qui fut une des plus sensibles joies de notre carrière. Il nous apercevait toujours à l'orchestre, placés au premier rang, parmi ses plus enthousiastes admirateurs. Que d'émotions douces ou ter-

ribles ne lui avons-nous pas dues !...

Je vois encore, comme si c'était d'hier, l'effet prodigieux qu'il produisit, entre autres, à la

première du Crime de Faveme, au théâtre de TAmbigu, dans la scène de folie. C'était du délire! On ne se contentait pas d'applaudir avec frénésie. Jules Claretie, il m'en souvient, était placé entre nous deux. Nous nous levâmes, transportés d'admiration. On ne vit plus que des chapeaux agités en Tair.

Tous les spectateurs saluaient en criant :

« Bravo, bravo, Frederick!... »

Ah! les émouvantes soirées que c'étaient là, et combien nous en sortions stimulés par les mille nuances du jeu de ce puissant comédien !

Un jour, à diner, chez lui, avec ses fils, comme nous lui rappelions certains des nombreux et grands effets qu'il produisait dans le rôle de Ruy Blas, je lui dis :

— Cher maître, nous vous avons admiré bien des fois dans cette œuvre d'Hugo, et jamais, nous semblait-il, vous n'étiez le même, comme le sont invariablement certains comédiens de talent qui, dans telle phrase, ont, au même passage, la même inflexion de voix, le même geste. ..

— Il y a du vrai dans ce que vous dites, nous répondit-il en souriant. Selon les dispositions

DES FRERES LIONNET. lit

morales dans lesquelles je me trouvais, il mWrivait parfois^ en de certains passages d*un rôle^ de me laisser aller à mon tempérament; mais vous ne m'avez jamais vu, n'est-K^e pas, me laisser eïïnbaUer^ ni rien livrer au hasard.. . Chaque détail de mon rôle était par moi creusé, fouillé à Tavance. Il y avait, sous mon interprétation, dans mes effets, qui pouvaient ne pas paraître préparés (et c'est ce à quoi j'ai toujours visé, du reste), un travail consciencieux et approfondi du caractère de mon personnage. C*est ce que doit faire tout vrai artiste : en agissant de la sorte, il se respecte et respecte le public.

Nous lui demandâmes quels étaient, dans sa jeunesse, ses artistes de prédilection; ceux au jeu desquclsilavaitpu gagner, enles observant, quelque chose pour sa propre interprétation.

— Je dois beaucoup, nous dit-il, à Lafon (le contemporain de Talma), à Joanny, à Potier. Ah! Potier! s'exclama-t-il, quel artiste!

Parmi ceux qui jouaient alors (de 18S0 à 1870) il appréciait fort les talents de Bouffé, de Geffroy, de Lesueur, de Lafontaine, de Boutin et d'Aimée Desclée.

Lorsque nous eûmes, en 1863, le bonheur d'organiser la représentation de retraite de Ferville. c'est avec un enthousiasme attendri qu'il nous parla de son vieux camarade.

Nous avions été lui demander de faire partie de lacérémonie théâtrale où avaient accepté de paraître les plus grandes illustrations delà scène.

— Ah ! nous dit-il, quel comédien incomparable a été mon vieux Ferville! Je me rappelle que jadis, dans un drame d'Ëmpis intitulé la Mère et la Fille^ nous étions trois artistes à qui Ton reconnaissait quelque talent, Ferville, Vizentini et moi; mais celui qui, de nous trois, se montra le plus remarquable, ce jfut incontestablement Ferville !

— J'eusse été bien heureux, ajouta-t-il, de pouvoir jouera son bénéfice... par exemple, le premier acte de Don César de Bazan, avec M"* Carvalho, dans le rôle de la Maritana«

Nous eûmes l'honneur, en y chantant, de participer à la représentation en question, qui eut lieu au théâtre du Gymnase.

Il y a encore, à l'heure qu'il est, des comédiens dont le cœur bat au souvenir de cette

soirée où nous avions eu le bonheur de pouvoir réunir pour notre vieil ami les plus hautes sommités de Tart musical ou dramatique.

Nous avions été aux Tuileries annoncer cette solennité au comte Bacciochi. Le comte en fit part à l'Empereur et à Tlmpératrice, qui, immédiatement, firent retenir Tavantscène de gauche, et honorèrent, en effet, cette soirée de leur auguste présence. Toutes les loges de la galerie étaient occupées par les dames de la Cour. Leurs Majestés restèrent jusqu'à la fin de la représentation, qui ne se termina qu'à deux heures du matin.

Il me souvient que le bon vieux Ferville, que nous accompagnâmes en voiture àBellevîlle, où il habitait, sortit, donnant le bras à Montigny et à mon frère, au milieu d'une haie compacte de spectateurs qui l'attendaient et lui firent une ovation enthousiaste sur le boulevard.

Théodore de Banville avait bien voulu écrire spécialement pour nous, à l'occasion de cette soirée : le Théâtre au fusain, scène versifiée, et qui servait de canevas à nos imitations, que Ferville nous avait demandées.

Jusqu'alors, j'avais toujours fait Timitation de Frédérick-Lemaître, dans Ruy Blas; mais les œuvres do Victor Hugo étant, sousTEmpire, interdites à la scène , j'^us Tidée de demander à notre inépuisable poète Banville, de faire quelques vers siiv le grand comédien lui-même, son dieu au théâtre.

Frédérick-Lemaître était dans les coulisses, avec ses plus illustres camarades (dont nous faisions également Timitation). Tous, ainsi que lui, écoutaient notre scène, en attendant la cérémonie, dans laquelle ils allaient paraître tout à l'heure.

Nous apercevions Frederick, accoudé à un portant, et attentif.

Vers le milieu de notre scène, Hippolyle avait à dire :

— Jfei promis Frederick ! .

Et Anatole de répondre :

— Y penses-tu, méchant!

Dérober cet éclair ! parodier ce chant I . .. ^

Lors, me plantant sur ravant-scène, et avec un accent plein de conviction et de chaleur, je

continuai, mettant dans mon interprétation Tenthousiasme du poète :

Frederick! qu'il fut grand! !1 Melpomène domptée, Livrait sa torche auguste à ce grand Prométhée!... Sur son front inspiré, sur son front jeune, hélas ! Palpitaient les terreurs d'Oreste et de Ruy Blas. Son génie effaré, sans règle et sans limite, Bondissait!... et tu veux, traître, que je l'imite, Gomme, voilé de noir devant son appareil, Un photographe aveugle imite le soleil! ! !...

On voit d'ici l'effet que purent produire ces vers.La sallecroula sousles applaudissements. Je regardais Frederick, dans la coulisse, à ma gauche. De grosses larmes coulaient de ses yeux. Quand nous sortîmes de scène, il vint à nous, et prenant mes mains :

— Cher enfant, me dit-il, jusques à ce jour, bien des acteurs ont cherché à m'imiter, me parodiant dans Don César de Bazan^ et diiant : « Je viens déjouer avec des manants ; ils m'ont volé comme de grands seigneurs ! » Et cela, en exagérant les défauts de ma voix, déjà un peu emphatique. Ils faisaient rire. Moi seul ne riais pas. Laissez-moi vous dire, devant tous mes camarades, combien je suis touché

de la façon respectueuse dont vous cherchez à reproduire et mes gestes et ma façon de dire, et veuillez surtout, ajouta-il d'un ton ému et pénétré, avec cet air de grand seigneur qui lui seyait si bien, et où perçait quand même une sincère bonté, veuillez surtout exprimer à M. de Banville ma profonde reconnaissance pour les vers, beaucoup trop élogieux, qu'il a daigné me consacrer !

Et moi, pleurant en dedans, je me disais tout bas, songeant à nos vieux parents qui, de loin, dans leur coin de province, suivaient les phases graduées de notre modeste carrière :

« Pauvres chers bien-aimés, vous allez être heureux quand vous saurez ce nouveau petit succès de vos enfants ! »

Le 30 octobre 1874, nous recevions de Frederick la lettre que voici :

Mes chërs camarades et amis,

Depuis longtemps je me suis aperçu avec bonheur i que je vous étais sympathique, et que s*il était en

votre pouvoir de m'être agréable et utilCy vous n'en laisseriez pas échapper Toccasion.

Je n'ai éprouvé que de la reconnaissance, et pas la moindre surprise, lorsque mon fils Frederick m'a raconté la bonne conversation qu'il avait eue avec •' vous.

Ainsi donc, mes chers amis, le jour où il vous sera loisible de nous voir, soit chez vous, soit chez moi, et que vous voudrez bien m'indiquer votre heure, e/fe sera la mienne.

Quand vous vous mêlez d'une chose, mes maîtres, vous la faites grande et belle !

Agréez, avec l'assurance de mon amitié, mes sincères compliments et remerciements.

FRÉDÉRICR-LEMAITRE.

15, rue de Bondy.

Nous avions, en effet, songé à nous faire les organisateurs d'une représentation de retraite en l'honneur de Frederick. Nous mîmes notre projet à exécution lorsque le grand artiste tomba malade. M""** Carvalho et Faure, les plus parfaits interprètes de l'art du chant, furent les premiers à s'offrir à nous, tenant à honneur, nous disaient-ils, de prêter l'appui de leur talent à l'artiste qu'ils avaient en grande admiration. Halanzier consentit de

suite à accorder le roi des barytons, qui alors était son pensionnaire.

Nous allâmes trouver Rossi, Téminent tragédien, qui, à cette époque, avait la direction du Théâtre-Italien. Il mit sa salle entièrement à notre disposition, tous les frais à sa charge, et nous offrit de jouer un acte de Kean.

Febvre, en son nom personnel, m'avait remis la lettre suivante pour Frederick :

Cher et illustre maître,

Lionnet vient de nous faire part de la bonne nouvelle, c'est-à-dire que nous aurons l'honneur de jouer dans la représentation qui sera donnée en votre nom le dimanche 30 courant.

11 ne va y avoir qu'une difficulté, c'est de trouver des artistes pour jouer à la Comédie-Française ce soir-là, car tous voudront aller jouer aux Italiens.

Et j'espère être de ceux-là.

Recevez, en attendant le bonheur de vous revoir, l'expression de nos sentiments les plus respectueux et les plus dévoués.

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