‹ Souvenirs et aventures d'un volontaire de GaribaldiChapitre 10 sur 21 · SOUVENIRS d'un VOLONTAIRE · texte numérisé non relu

SOUVENIRS d'un VOLONTAIRE

visiter les avant-postes, en poussant une reconnaissance jusque sous les murs de Capoue.

Le soir de ce même jour, nous eûmes l'alerte la plus ridicule du monde. Quelques sentinelles du corps des j)iccioti siciliens apercevant les uniformes piémontais de l'escorte royale, qu'ils ne connaissaient pas, crurent à une sortie des Napolitains, tirèrent dessus et se replièrent vers le camp en criant AU' armil

Aussitôt tout le monde fut en l'air. On chercha les Napolitains, mais on ne vit rien, car l'escorte avait disparu. Le bataillon des zouaves fut envoyé à la recherche de l'ennemi ; il courut la campagne pendant trois heures, et naturellement ne trouva rien, sauf, à la lin, un soldat des guides sardes qui expliqua le quiproquo.

Nous rentrâmes passablement fatigués, et donnant de bon cœur au diable les piccioli, cause de tout ce remue-ménage.

L'ordre vint de repasser le Voliurne pour aller rejoindre Garibaldi et Victor - Emmanuel à San Angelo, où tout était disposé pour le bombardement. Le 1®' novembre, à quatre heures du soir, le drapeau rouge fut hissé au sommet du rocher de San-Angejo ; aussitôt une fusée partie des batteries piémontaises, de l'autre côté du Volturne, annonça que le signal avait été aperçu. Le feu commença à l'instant, et la ville y répondit avec une vivacité incroyable. C'était par

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bordées qu'elle ripostait aux coups distincts et mesurés de nos pièces.

Notre division s'était établie sur le flanc du rocher et observait d'un œil curieux les courbes que décrivaient les bombes. Un projectile étaitil bien dirigé et portait-il juste, c'était un tonnerre d'applaudissements et de bravos; puis il se faisait un grand silence dans l'attente d'une nouvelle explosion.

Le bombardement continua avec vigueur jusqu'à minuit, pour recommencer le lendemain. Ce jour- là, vers les huit heures du soir, un violent orage éclata tout à coup, on eût dit que les éléments déchaînés voulait'nt se mettre de la partie; la pluie tombait à torrents, le vent avait pris une telle force qu'il déracinait et brisait les arbres. L'ouragan ne s'apaisa que le jour suivant à midi, mais nous n'en perdîmes rien, car on nous avait envoyés en avant, en prévision de l'assaut. Bienheureux qui put découvrir un abri! Nous trouvâmes d'anciens gourbis que nous avions occupés peu de temps au|)aravant, mais il n'y avait pas place pour tout le monde, et plusieurs d'entre nous durent se résigner à recevoir en plein champ les douches qui leur tombaient du ciel. Personne ne se plaignait cependant: la perspective de donner bientôt un dernier coup de collier avait mis tout le monde en bonne humeur.

Mais le siège devait avoir un dénoîîment plus pacifique.

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Dans la matinée, un parlementaire napolitain arriva de Capoue. La place demandait à capituler. Il lui fut répondu que le feu allait être suspendu pendant une heure, et que si, passé ce délai, Capoue ne s'était pas rendue à discrétion, le bombardement recommencerait immédiatement.

Au bout d'une heure, le drapeau blanc flottait sur les remparts, la place était à nous. On nous fit mettre en bataille dans la plaine, et la garnison napolitaine défda après avoir rendu les armes. Elle fut déclarée prisonnière de guerre et conduite à Naples.

Pendant ce temps, les Piémontais prenaient possession de Capoue, et je ne sais pourquoi on eut l'idée assez singulière d'en interdire l'accès aux garibaldiens. Nous éprouvions cependant le désir bien naturel de voir cette ville, qui après tout était un peu notre conquête. Je |)artis donc par un soleil magnifique qui avait succédé à l'orage de la veille, et j'arrivai, en suivant les fossés, à la porte du pont-levis qui regarde la route de Santa-Maria.

Je pus alors me rendre compte des difficultés qu'aurait présentées un assaut. Un double rang de fortifications à la Vauban défendait la place; toutes les communications des fossés étaient palissadées et garnies de pièces de gros-calibre qui croisaient leurs feux avec celles des bastions avancés. Il n'y avait pas moins de deux cents pièces de canon autour de l'enceinte de la ville,

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qui est très -petite et contient tout au plus de quatre à cinq raille habitants.

Le pont-levis était abaissé, mais gardé par un poste de bersaglieri. Des garibaldiens en grand nombre, attirés comme moi par la curiosité, étaient groupés devant la porte, en train de parlementer avec le poste. Les bersaglieri refusaient de laisser passer, nous opposant leur consigne; les garibaldiens, de leur côté, alléguaient le droit du vainqueur. Il n'y avait pas de raison pour que la discussion, posée sur ce terrain, eût jamais un terme; nous prîmes le parti de repousser tout doucement les sentinelles qui se laissèrent faire d'assez bonne grâce, et d'entrer quand même.

A partir de ce moment, le passage resta libre pour tout le monde, et il ne fut plus question de cette ridicule consigne.

L'intérieur de Capoue n'offrait nullement l'aspect d'une cité qui vient de subir les horreurs d'un bombardement. Le feu de nos batteries avait été si habilement dirigé, que la citadelle seule et une partie des bastions avaient éprouvé des dommages. Je parcourus la ville en tous sens pendant trois heures, et je vis qu'elle n'avait été atteinte que par trois bombes. L'une avait troué le mur de façade d'une maison; la seconde était tombée au nnlieu d'une rue; une troisième enfin avait entamé la corniche d'une éghse. J'avançai la tête pour jeter un regard

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dans l'intérieur du monument, il était rempli de blessés. Les habitants se tenaient enfermés chez eux et nous regardaient des fenêtres; la garde nationale, déjà organisée, était mêlée aux soldats dans les rues.

Quand je rentrai au camp, on me dit que nous devions retourner à Caserte le lendemain. Dans la soirée, nous apprîmes que tous les corps garibaldiens avaient reçu l'ordre de i>arlir pour la même destination. Qu'est-ce que tout cela pouvait signifier? Arrivés à Caserte, nous fûmes casernes au quartier dit d'Occident, formant l'aile droite du champ de manœuvre. Il y avait bien de trente à trente-cinq mille garibaldiens dans la ville.

Le bruit se répandit alors que Garibaldi allait quitter le royaume de Naples pour retourner à Caprera et qu'on nous avait rassemblés pour recevoir ses adieux.

Cette nouvelle répandit la consternation dans l'armée.

Le 9 novembre, en eifet, vers midi, les troupes se rangèrent en bataille de chaque côté de la route qui conduit de Caserte à Naples. A trois heures, les roulements des tambours et le bruit des fanfares annoncèrent l'arrivée de Garibaldi. Il passa au milieu de nous au galop ; puis, arrivé à l'extrémité de nos ligues, il revint au pas . répondant aux mille acclamations qui l'accueillaient par un salut plein de grâce et de

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noblesse. Etant ensuite allé se placer devant la grande porte du château de Caserle , il ordonna le défilé.

Jamais roi, dans toute la pompe du pouvoir souverain, n'inspira des démonstialions aussi passionnées que cet homme héroïque, qui était là à cheval avec une faible escorte, simplement vêtu d'une grossière chemise rouge comme le dernier de ses soldats. Les volontaires agitaient leurs armes en passant devant lui avec des cris d'enthousiasme tels que personne n'en entendit jamais. Plusieurs avaient des larmes dans les yeux.

A cinq heures, Garibaldi avait quitté Caserte.

De ce moment l'armée garibaldicnne avait cessé d'exister. Le chef parti, les soldats demandèrent presque tous leur congé; un très -petit nombre seulement prit du service dans l'armée piémontaise.

Pour moi, il me semblait que ce que je venais de voir était un rêve. Il est vrai que tous ces événements grandioses dont j'avais été le témoin, et auxquels j'avais pris une part des plus humbles, s'étaient déroulés avec une rapidité et un imprévu qui donnaient à la réalité les apparences de l'illusion. Ce fut sous l'impression de ces pensées que je pris le lendemain la route de Naples, où je devais m'embarquer pour la France.

Dans le cours de celte campagne de six mois, nous avions éprouvé, mes camarades et moi, bien

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des privations et des souffrances. Quelquefois même j'avais eu des heures de découragement; mais, aussitôt que je me senlais faiblir, une pensée me fortifiait : Que d'Iiommes, en ce moment, traînent une existence inutile , occupés d'intérêts égoïstes et mesquins, ou accablés sous le poids d'une oisiveté stérile ! Moi, cependant, je vois s'accomplir un de ces prodiges qui laissent une trace ineffaçable dans l'histoire ; simple comparse dans le grand drame qui se déroule en Italie, j'aurai joui du spectacle, et j'y aurai participé quoique dans la mesure la plus modeste. Parmi les vieillards parvenus au terme de leur carrière, y en a-t-il beaucoup qui retrouvent dans leurs souvenirs des jours marqués d'une aussi forte empreinte?

11 y a dans le sentiment de l'action une satisfaction intime, un attrait indéfinissable. La plupart des hommes épuisent leur vie en vagues aspirations, et reculent effrayés à l'idée de donner un corps à leurs rêves ; l'action est la pierre de touche à laquelle se reconnaissent les caractères bien trempés, et c'est ce qui explique la popularité des grands acteurs qui apparaissent de loin en loin sur le théâtre du monde. La sympathie universelle excitée par Garibaldi s'adressait à l'homme qui avait voulu, qui avait su agir. Je faisais cette réflexion à Caserte pendant qu'il recevait les adieux enthousiastes de ses volontaires. Je ia faisais aussi sur le pont du bateau

à vapeur qui me ramenait à Gènes, lorsque nous reconnûmes du large cet îlot de Caprera où Garibaldi s'était déjà retiré pour se recueillir, en attendant l'heure de rentrer en scène. Quand cette heure sonnera, de nouveaux compagnons d'armes répondront à son appel; parmi les anciens beaucoup ont dit tout bas, en le quittant: „Au revoir!"'

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