NOUVELLE
• SCAR COIETTANT.
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L'ONCLE LESBEAV.
Nous sommes au 1er mars de cette année de frimais, de vents et de pluie, 1860,
Un homme d'une soixantaine d'années sort de la rue du Mail et arrive sur la place des Victoires,
Il tire gravement sa montre et constate qu'il est onze heures moins dix minutes.
Notre personnage continue sa marche et va s'arrêter au pied de la statue de Louis XIV.
Une fois là, il jette un coup d'oeil circulaire et attend.
Cet homme se nomme Mathieu Lesbeau. Il était banquier autrefois, et a su, durant trente ans de celte profession, amasser une fortune convenable, même pour un banquier.
Mathieu Lesbeau a trois millions bien placés.
Pourtant on raconte qu'un de ses confrères, en apprenant que l'ex-banquier s'était retiré avec
trois millions, s'écria le plus naturellement du monde: „Je le croyais plus à son aise."
Mathieu Lesbeau est un personnage d'une rare espèce. C'est un gros homme toujours habillé de noir, comme le page de Marlborough, ce qui fait d'autant plus ressortir la blancheur de son invariable cravate de batiste fortement empesée et soigneusement nouée. Il parle sentencieusement, accentue chaque mot et affecte un caractère stoïque. Sa vie est réglée comme un métronome. Il ne rit jamais et ne sourit qu'après mûre réflexion. C'est un maniaque et un despote qui, avant tout, tient à passer pour un homme ponctuel et un esprit sérieux. Il se croirait déshonoré si , après avoir exprimé une opinion ou avoir manifesté un désir, il revenait jamais sur cette opinion ou sur ce désir. On sent, dans tous ses actes, percer le millionnaire habitué à commander. Trois fois veuf, il n'a jamais eu d'enfant, et le tourment secret de sa vie est de penser que le nom des Lesbeau pourrait s'éteindre avec son neveu Jules Lesbeau, dont l'antipatliie pour le mariage parait invincible. Ce qui fait que l'oncle menace de déshériter le neveu, depuis bientôt deux ans , régulièrement quatre fois par an, le 1er du mois, à onze heures précises , sur la place des Victoires, au pied de la statue de Louis XIV.
Cela demande une explication.
PAR OSCAR COMETTAIXT. 35
Il y a trois ans, Jules Lesbeau atteignit sa vingt-quatrième année.
L'oncle fit venir le neveu dans sa chambre.
— Jules, lui dit-il, tu as eu vingt-quatre ans aujourd'hui, à neuf heures trente-cinq minutes de relevée.
— J'en suis bien aise, mon oncle.
— El moi aussi, mon neveu, car cette date est celle que, depuis longtemps, j'ai fixée dans mon esprit pour mettre un terme à ta vie de garçon. Depuis l'âge de dix-huit ans que lu es sorti du collège RoUin pour entrer dans le monde, c'est-à-dire à la Maison d'Or, et rouler en calèche de louage du boulevard des Italiens au bois de Boulogne, de l'Opéra au cercle, et du cercle à je ne sais où, cela fait, si je sais compter, six ans de jelés au vent des plaisirs futiles, qui sont loin d'être le bonheur.
— Mais, mon oncle, je me trouve très-heureux comme ça, je vous assure. J'adore Paris, j'ai de bons amis et des goûts simples; avec les six mille francs de rente que je tiens de ma propre fortune, et les quinze mille francs de pension annuelle que vous me faites, je me déclare satisfait et ne demande aucun cîiangement dans ma position.
— Ah ! tu te trouves heureux comme cela ?
— Oui, mon bon oncle.
— Moi, je ne te trouve pas heureux.
36 ENTRE DEDX RENDEZ-VOOS
— Mais cependant, mon oncle, je dois mieux savoir que vous-même ce qui...
— Ne m'interromps pas, et écoute-moi avec attention. Du moment où moi, ton oncle, je te dis que tu n'es pas heureux, tu dois me croire et ne pas être heureux. La vie moyenne de l'homme est évaluée, par les statisticients, à trente-six ans. Or, je divise la vie en quatre phases distinctes. La première comprend depuis la naissance jusqu'à l'âge de six ans. Durant cette première période, l'homme ne vit encore que physiquement, pour ainsi dire, et il n'y a qu'une seule chose à lui demander, c'est qu'il grandisse sans trop pleurer. La deuxième phase embrasse depuis l'âge de six ans jusqu'à l'âge de dix-huit ans, pendant laquelle l'enfant doit acquérir les connaissances nécessaires pour se mettre à même d'entrer dans la société et d'y faire bonne figure. La troisième phase est celle qui part de dix-huit ans pour arriver à vingt-quatre. C'est le temps de tous les gaspillages, gaspillage d'argent quand on en a, gaspillage de sentiment, et gaspillage de santé, trop souvent. Puis vient la quatrième phase; c'est la phase par excellence, oîi le cœur, sentant le vide des affections éphémères, éprouve le salutaire besoin d'une affection réelle et durable, et veut le bonheur dans l'amour honnéle d'une femme aimée qui vous aime, dans la famille, dans la régularité de la vie enfin.
— Mais, mon oncle...
PAR OSCAR COMETTA?«T. 37
— Laisse- moi achever, je te prie, à moins que je ne l'ennuie...
— Oh ! mon oncle ! . . .
— De vingt- quatre ans que commence la quatrième phase de la vie, à trente-six ans que finit la vie, terme moyen, cela fait douze ans. Estce donc trop accorder aux douces félicités du coeur que leur donner douze ans? J'admels que tu vives plus de trente-six ans; je l'admets et je le désire; lu es fort, bien portant. Dieu merci! et bien constitué; mais est-ce une raison pour rogner la portion du bonheur en faveur des folles joies »'t des faux plaisirs qui ne laissent que regrets et souvent que remords dans l'âme? Mon parti est arrêté. Tu es entré aujourd'hui dans la quatrième phase de la vie d'après ma classification, tu dois te marier et je te donne ilrois mois pour le chercher une femme. Je veux qu'elle soit agréable de sa personne, je la veux jeune pour être en rapport dage avec le lien; en outre, j'exige qu'elle appartienne à une famille honnête, sinon à une grande famille. Si jelle est riche tant mieux; si sa fortune est modeste, j'y suppléerai. J'ai trois millions, tu le sais, et je ne suis plus jeune; tu es mon seul héritier, ton avenir se trouve donc assuré. Pour ce qui est du présent, je fournis au contrat quatre-cent mille francs; cela te fera vingt-six mille livres de renies, en comptant ta fortune parlicuhére. Avec cet argent, on vit heureux
àii ENTRE DEUX RENDEZ-VOUS
quand on est jeune et qu'on s'aime comme doivent s'aimer de nouveaux mariés. Mais si, dédaignant mes conseils, tu persistes à rester garçon, mon Dieu! tu es entièrement libre, mais, de mon côté, je serai libre de le supprimer ta pension de quinze mille francs et de te déshériter; ce que je ferai, tu peux en être sûr; car tu me connais et tu sais que je suis invariable dans mes décisions.
— Mon oncle, mon bon oncle, mon très-cher oncle, votre amour pour moi vous égare ; le nneux, vous le savez, est l'ennomi du bien, et puisque je me trouve heureux ainsi, pourquoi...
— Arrête! Je t'ai donné trois mois pour te chercher une femme. Nous sommes aujourd'hui au 1^"^ mai, et il est onze heures du malin. Le 1®' août prochain, tu le trouveras sur la place des Victoires, au pied de la statue de Louis XIV, j'y serai. Jusque-là il est tout à fait inutile que nous nous voyions. Je ne veux plus que lu entres chez moi autrement qu'avec une femme à ton bras.
Le 1*"^ août suivant, à onze heures précises, l'oncle et le neveu se rencontrèrent à l'endroit désigné.
— As-tu trouvé une femme? demanda M.
Mathieu Lesbeau.
— Non, mon oncle.
— C'est très-bien: dès aujourd'hui je supprime ta pension et je le déshérite.
— Au moins, mon oncle, vous me conserverez votre amitié ?
— Qu'est-ce que tu en ferais ?
— Mon oncle, ça me ferait bien plaisir: je dirais, j'ai un oncle millionnaire, il ne me donne pas un sou, c'est vrai, et il me déshérite, mais il m'aime, et ce serait pour moi une douce consolation.
— Te moques-tu de moi ?
— Oh! mon oncle!...
— Quoiqu'il en soit, je veux le conserver mon amitié.
— Vous me permettez de rester garçon ?
— Non, mais je te donne trois nouveaux mois pour te chercher une femme. En conséquence, le l^' novembre prochain, à onze heures du matin, tu me retrouveras à cette même place, disposé à t'ouvrir mon cœur ou ma bourse, ou à tenir l'un et l'autre hermétiquement fermés suivant la circonstance.
Mais, sj l'oncle était entier dans ses volontés, le neveu tenait bon de son côté , et voulait rester garçon pour ne pas rompre avec des habitudes qui lui paraissaient la félicité même.
M. Mathieu Lesbeau, espérant flécliir son neveu, lui accorda un nouveau trimestre de répit; puis successivement jusqu'à un septième trimestre. Au moment où commence ce récit va s'effectuer le huitième rendez-vous entre l'oncle et le neveu.
Nous venons de voir M. Mathieu Lesbeau tirer sa montre, constater qu'il est onze heures moins vingt minutes , et se mettre de planton au pied de la statue de Louis XIV.
A onze heures sonnant Jules Lesbeau apparut.
— Eh bien? Jules, lui demanda M. Lesbeau.
— Rien de nouveau encore cette fois, mon ■oncle.
— Toujours garçon ?
— Toujours, mon oncle.
— Et sans envie de te marier?
— Hélas! mon très-cher oncle, je voudrais bien me marier pour vous faire plaisir, et aussi, je dois le dire, pour mettre fin à vos rigueurs, car je vous avouerai que mes finances rendent le dernier soupir dans un sac qui n'est plus que l'ombre de lui-même; mais, voyez-vous, mon oncle, quand je me recueille et que je pense sérieusement au mariage, c'est plus fort que moi; il me prend un étourdissement, tout tourne, les maisons dansent la polka, les chevaux courent les pieds en l'air, et je ne retrouve mes sens que lorsque je me suis dit: „Voyons, voyons, mon oncle est bon, après tout, et puisque c'est mon bonheur qu'il désire, il me pardonnera de ne pas faire mon malheur en forçant tous les instincts de ma nature essentiellement célibataire." Plusieurs fois je suis allé dans les mairies voir marier les autres pour m'eucourager à faire comme
eux; vains efforts, j'en sortais malade et nullement décidé.
— Jules, répondit M. Mathieu Lesbeau qui donne à sa parole solennelle un ton plus solennel encore, ce rendez-vous est le huitième; tu abuses de ma patience. Néanmoins, et pour qu'il soit bien constaté que j'ai mis vis-à-vis de toi toute la longanimité possible . je veux t'accorder un dernier délai de trois mois. Le l®'" juin, à l'heure habituelle, tu me retrouveras ici. Si, à ce moment, tu n'as encore rien décidé pour ton établissement, sur ma parole d'honneur je ne te parlerai plus de ma vie et je le déshérite.
Et M. Mathieu Lesbeau s'éloigna gravement.
— Mon Dieu! mon Dieu!... murmura Jules en suivant de l'œil M. Lesbeau, est-il possible d'avoir pour oncle un animal aussi stupide et aussi entêté!... Ah! s'il n'avait pas trois millions!.,, ou si du moins il était permis de se faire chloroformer pour se marier!... Mais non; la loi, toujours rigoureuse, n'admet pas cet adoucissement, et elle exige qu'on se marie avec toute sa connaissance. Allons déjeuner pour chasser ces noires idées.