NEPTUNE ET CUPIDON
On peut braver la mort, on ne brave pas le mal de mer.
Deux heures après que le steamer eut quitté
PAR OSCAB COMETTANT. 57
le Havre, le mouvement du vaisseau était assez déterminé déjà pour inspirer à Jules les plus sombres prévisions.
— Te sens-tu incommodé parle roulis? demanda-t-il à son ami Achille.
— Non. pas du tout, et toi?
— Je ne suis pas à mon aise; j'espère que ça va se passer, mais, pour le moment . . .
Et il serra les lèvres en faisant une grimace signiticative.
— Qu'est-ce que tu éprouves donc?
— Mon cher, c'est assez difficile à dire
J'éprouve comme un malaise général... L'estomac, surtout... Je suis dans une situation analogue à celle d'un homme qui aurait pris une faible dose de vomitif.
— Oh! s'il en est ainsi, mon pauvre ami, j'ai bien peur pour toi que, le vent augmentant, la dose du vomitif ne soit bientôt trop forte.
— Tu crois?
— J'en suis pre.sque sûr.
— Quand donctrouveras-t-on le moyen d'empêcher les navires de danser leur cachucha effrénée ?
— Jamais, sans doute... Tu frissonnes, je parie que tu regrettes déjà la terre?
— Moi?... la terre?... oh! non, et je suis heureux de m'être embarqué.
— Ah çà ! voyons, avoue que ce n'est pas le
seul plaisir de voyager en mer qui t'a décidé à venir avec moi à New- York?
— Mais si, mon cher Achille, je t'assure bien, répondit Jules en jetant un regard à la dérobée vers la cabine où se trouvait la belle inconnue. Est-ce que la mer n'est pas mille fois plus belle que la terre, dans son immense étendue, dans sa puissante et terrible majesté? Et ce navire qui nous porte, n'est-ce pas le comble des merveilles?... Malheureusement, il remue de j)lus en phis... C'est surtout le tremblement de la machine qui m'incommode... Mais après tout, comme tu le disais hier, il faut que les destins s'accomplissent!
Jules Lesbeau allait être une des plus infortunées victimes de l'Océan. Le soir de ce jour, le terrible mal de mer s'empara de sa personne pour ne lui laisser qu'un seul moment de repos durant toute la traversée. Achille, dont la santé n'avait pas été dérangée par le roulis et le tangage, avait pour Jules les attentions d'une mère. Il passait les trois quarts de la journée assis à son chevet, s'efforçant de relever son courage abattu. Pour lui faire prendre patience, il lui donnait soir et matin le bulletin de la marche du steamer.
Jules était doublement malheureux de se voir cloué sur son lit de misère, car il se trouvait ainsi privé du seul bonheur qu'il enviât, celui de contempler l'objet de son amour.
Quelquefois Jules entendait la jeune fllle entrer ou sortir de la cabine qu'elle occupait en fredonnant un air de romance. Cette voix, qui lui paraissait céleste, apportait pour un instant le soulagement dans sa pauvre âme malade; mais bientôt le roulis tout-puissant venait mettre un terme à ces courts moments de félicité, et il retombait pour soupirer plus fort que jamais.
Voit-on, dans le martyrologe des amoureux anciens et modernes, une histoire plus lamentable que celle de ce pauvre Lesbeau?
Depuis six jours, cet infortuné n'avait cessé de souffrir, la nuit comme le jour, et depuis six jours il n'avait pu prendre ft-uctueitsement aucune nourriture, lorsque aux vents impétueux et à la grosse mer succéda, comme par enchanment, le calme le plus complet, le calme plat. La mer était unie comme le lac d'Enghien, et le steamer glissait sur l'immense nappe d'eau sans autre mouvement que le tremblement occasionné par le mouvement de la machine. Jules se sentit renaître à la vie, à l'espérance, à l'amour. Aidé d'Achille, qui fit auprès de lui l'office de valet de chambre, il put se lever et s'habiller après s'être fait raser par un des perruquiers coiffeurs dont tous les steamers transatlantiques sont pourvus. Il monta sur le pont, et s'assit sur un banc à quelques pas de l'endroit où la jeune étrangère, objet de sa vive et subite passion, travaillait à une tapisserie, tout en eau-
sant avec le monsieur et la dame avec lesquels nous l'avons vue jusqu'à présent.
L'infortuné Lesbeau était presque méconnaissable. Il avait, durant ces six jours de traversée, maigri de moitié, et son visage était si blême qu'on eût dit d'un homme atteint de la jaunisse. Le capitaine du bord, habitué à voir de semblables transformations, le reconnut néanmoins. Il savait parler un peu français, bien qu'il eût, en parlant cette langue, l'accent anglais des plus l)rononcés; ce qui donnait une expression comique à toutes ses paroles. Le capitaine s'avança près de Lesbeau, en lui tendant amicalement la main:
— Eh bien ! monsieur Lesbeau, êtes-vous satisfait maintenant, et commencez- vous un peu à manger?
— Ça ne va pas fort, capitaine : j'ai été horriblement malade depuis le moment du départ jusqu'à présent, et c'est grâce au calme d'aujourd'hui que j'ai pu sortir de ma cabine et monter sur le pont.
— Peut-être, reprit le capitaine, est-ce la première fois que vous traversez l'Océan. Après quelques voyages vous souffrirez moins, il faut espérer. Peut-être vous ne souffrirez plus du tout. Vous aimez la mer et tout ce qui tient à la navigation, vous me l'avez dit en arrêtant votre passage, avec un plaisir extrême, au dernier moment. La mer est absolument comme les jolies
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femmes, elle a des caprices el vous fait d'abord souffrir, mais elle finit toujours |)ar pardonner à ceux qui Taiment vaillamment comme vous l'aimez, monsieur Lesbeau.
— Est-ce que je vous ai dit que j'aimais la mer ? capitaine.
— Oh! yes.
Il est possible que j'aie pu vous dire cela . . . Quoi qu'il en soit, ajouta-t-il. en jetant un regard à la dérobée sur la jeune fille qui semblait l'écouter avec intérêt, soyez persuadé que le plaisir de naviguer a été pour bien peu de chose dans ma détermination à m'embarquer à bord de ce navire.
Réalité ou illusion il sembla à Jules que, aux dernières paroles qu'il venait de prononcer, les joues de la jeune personne s'étaient soudainement colorées du plus vif incarnat. Toujours est-il qu'il l'entendit distinctement dire à la dame placée à ses côtés:
— C'est le jeune homme qui était au Havre en face de nous, à la table d'hôte, et dont je vous ai parlé.
Ces paroles douces et brillantes à la fois apportèrent l'espoir dans le cœur de Jules en ravivant sa passion. Quel bonheur! elle l'avait remarqué, elle avait parlé de lui, elle le reconnaissait. Peut-être ne lui déplaisait-il pas! Suivant toute probabiUté même, il lui plaisait, puisqu'elle s'en était occupée: maudit mal de
mer qui l'avait empêché de la voir jusque là! Ah! si le calme pouvait durer! pensa-t-il. Au fait, pourquoi ne durerait-il pas? On a vu des traversées entières de steamer s'effectuer sur une mer plane et huilée! Après la pluie vient le beau temps, dit le proverbe; après la grosse mer vient le calme. Oh! le calme! que c'est beau le calme!
Comme Jules s'abandonnait à ces douces réflexions, le capitaine, qui s'était éloigné de quel- (flies pas et observait l'horizon, dit en s'adressant aux passagers:
— Messieurs, nous ne jouirons pas longtemps du calme; je vois venir un grain, et ce soir nous aurons du gros temps.
Jules regarda le capitaine avec des yeux langoureux qui semblaient demander grâce, comme si le capitaine eût commandé aux vents. Au même instant, une brise légère se lit sentir. C'était le prélude du grain qui allait fondre sur le steamer.
— Allons, viens dans ta cabine, dit Achille en prenant le bras de Jules pour l'aider à descendre l'escalier qui y conduisait.
— 0 mon Dieu ! mon Dieu ! exclama ce dernier en obéissant à l'invitation de son ami, comme le calme a duré peu de temps!
Le capitaine avait bien prédit. Le vent, un vent furieux, souffla en tempête toute la nuit, menaçant de faire sombrer le steamer, boulever-
sant tout à l'intérieur du vaisseau. Jules avait toutes les peines du monde à se tenir cramponné aux planches de son lit pour ne pas être jeté à terre. Un coup de roulis éteignit les lumières et brisa les attaches qui retenaient la malle d'Achille dans sa cabine. Cette malle se mit à rouler d'un côté à i'autre de la chambre en entraînant tout sur son passage. Au bruit des vagues déchaînées qui déferlaient avec rage contre le navire et le secouaient comme un homme secouerait un enfant, vint se joindre le bruit de la vaisselle cassée, des pots à eau et des cuvettes renversées. Tout cela s'accomplit dans la plus complète obscurité, ce qui ajouta encore à l'horreur de la situation. Jules se crut perdu. Il n'eut point peur, car il était brave jusqu à la témérité ; au contraire, il se trouvait heureux de mourir avec celle qu'il aimait. Seulement, il regretta dans ce moment suprême que ses forces ne lui permissent pas de se rendre auprès de sa bien-aimée pour lui faire, avant d'être enseveli dans les eaux, l'aveu de son amour.
Un instant après la chambrière parut. Elle venait, en compagnie du maiire-d'hôlel, rallumer les lanternes éteintes et assujettir la malle d'Achille, qui ne cessait de rouler dans la chambre en semant partout les effets d'habillement qu'elle renfermait.
Jules dit à la chambrière :
— Madame, pensez-vous que nous sombrions bientôt?
La chambrière se mit à rire.
-- Vous avez peur, monsieur? lui répondit-elle. '
— Oui, reprit Jules, j'ai peur. . . mais ce n'est pas pour moi.
— Dormez tranquille, monsieur, ajouta- t-elle en s'en allant, tout va très-bien à bord.
Le lendemain, la tempête était moins violente mais le vent soufflait toujours fort, la mer était tres-houleuse el Jules plus malade que jamais. Le lemj)s se maintint à peu près le même jusqu'au dixième jour. Les premières lueurs de ce jour bienheureux dessinèrent à l'horizon la terre américaine. Chacun fit ses préparatifs pour le débarquement. Jules, plus mort que vif, ne put sortir de sa cabine que deux heures avant 1 arrivée du steamer dans la baie de New- York. Au moment où il se disposait à monter sur le pont, la jeune fille pour laquelle il avait tout bravé, tout enduré, sortit de sa chambre; elle était seule et tenait à sa main une petite boîte ouverte.
En se voyant face à face avec Jules, elle eut un instant d'émotion, et fît un léger mouvement du bras. Ce mouvement fit incliner la boîte, et un petit objet s'en échappa sans qu'elle s'en aperçût.
Les femmes sont habiles à dissimuler, quel
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que soit leur âge. La jeune personne se remit aussitôt et passa devant Jules sans même paraître l'avoir aperçu. Le petit objet échappé de la boîte avait roulé jusque dans la cabine de celui-ci.
Il le chercha et le trouva.
C'était un simple anneau d'or, entouré à l'extérieur d'une natte de fins cheveux blonds. Celle qu'il aimait avait les cheveux- de la même nuance; il ne douta pas un instant qu'ils ne lui eus.sent appartenu. Cet objet devenait donc d'un prix inestimable à ses yeux, et il résolut aussitôt de s'en emparer. La femme ne lui échappait pas ainsi tout entière, et cette bague, il la conserverait aussi longtemps que sa vie. Si cet anneau eût représenté une valeur matérielle importante, peut-être se fût-il fait un scrupule d'en priver sa légitime propriétaire; mais la valeur intrinsèque de l'or était insignifiante, la petite natte de cheveux en faisait tout le prix; il le garda.
Et, en vérité, ce n'était point trop récompenser par cela les épreuves auxquelles Jules &'était volontairement soumis pour suivre celle qu'il aimait.
Lesbeau avait conservé l'espoir de ne pas perdre de vue la jeune Américaine; car elle était Américaine, et de plus il savait qu'elle se nommait Nancy. Dans le cas où elle descendrait dans un hôtel avec les personnes de sa société, n 5
Jules s'élail bien promis de descendre dans le même hôtel, espérant enfin pouvoir lui parler.
Malheureusement, dans le tumulte du débarquement, elle disparut tout à coup, et tous les efforts de notre amoureux pour la retrouver furent inutiles.
— Que les Américains sont heureux ! dit Jules en s'adressant à son ami Achille quand ils eurent mis pied à terre.
— Et pourquoi donc te semblent -ils heureux? demanda ce dernier.
— Parce qu'ils sont ici chez eux, que la mer ne les sépare pas de leur patrie, comme elle me sépare de la mienne.
— Bah! dit Achille, il n'y a que le premier pas qui coûte sur la terre et sur l'onde. Dans quelques jours tu auras oublié tes misères de voyage, et tu brûleras de rentrer en France.
— Oui, pensa Jules, cela pourrait être ainsi si mes rêves s'étaient réalisés, si celle que j'aime avait pu devenir ma femme... Mais, helas! tout espoir est perdu désormais... Un hasard extraordinaire pourrait seul me rapprocher d'elle, et je ne puis compter sur le hasard.
Et sans qu'Achille s'en aperçût , il porta la bague à sa bouche et la couvrit d'un ardent baiser. Après quoi il la plaça à son petit doigt pour ne s'en séparer jamais.
PAR OSCAR COMETTAMT.
TJITE MATiy TKOP LESTE.
Les deux amis descendirent à New- York dans le magnifique hôlel situé dans Broadway, et qu'on appelle Prescott-liouse.
Les hôtels publics et les bateaux à vapeur sont les seuls monuments qu'on trouve aux Etats- Unis. Mais il est juste de le dire, rien de plus vaste, de plus riche, de mieux ordonné, pour la commodité des voyageurs, que les hôtels et les bateaux à vapeur. Rien n'égaie le confort des hôtels américains. Jusque dans les plus petites chambres on trouve de magnifiques lavabos en marbre blanc au-dessus desquels sont fixés des robinets en métal argenté d'un éclat admirable, et d'où coulent, à la volonté du voyageur, l'eau chaude et l'eau froide. L'usage de Peau à discrétion est, du reste, général dans toute l'Amérique. A New-York, par exemple, l'excellente eau du Crotone est distribuée jusque dans le^ maisons les plus modestes, à tous les étages et dans toutes les chambres. Les locataires ne payent pour cela à la compagnie des eaux qu'une faible redevance, et on ne saurait pas plus se passer d'eau dans les maisons qu'on ne se passe de gaz. Aussi chaque maison est-
elle pourvue d'une ou de plusieurs salles de bains, et il est d'habitude générale que chaque Américain prenne tous les malins un bain de quelques minutes avant de se rendre à ses affaires. La santé des populations gagne à cette excellente coutume.
Jules et Achille s'installèrent dans un appartement composé de deux chambres à coucher et d'un salon de compagnie.
Un roulement de gong, qui se fit entendre dans les couloirs de l'hôtel, avertit les voyageurs du moment de se mettre à table pour le dîner.
Nos deux amis se rendirent dans la salle à manger. Dans cette vaste salle s'assirent autour de plusieurs tables plus de trois cents voyageurs. Le coup d'oeil était très-beau. On remarquait un assez grand nombre de dames habillées avec un luxe qui parut à nos compatriotes exagéré. Plusieurs d'entre elles étaient décolletées et parées pour le diner comme elles l'eussent été pour le bal. Jules jeta sur toutes les têtes féminines un regard d'anxiété; mais il ne vit point celle qu'il cherchait.
Quand tout le monde fut assis, un régiment de domestiques nègres prit position derrière les convives pour les servir. Un domestique en chef, nègre comme les autres et plein d'importance, commandait le service, mais sans jamais prononcer un mot.
Le dîner fut très-copieux et très -varié, com-
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me le sont tous les dîners dans les grands hôtels américains. Seulement on ne servit que de l'eau glacée pour toute boisson, suivant l'usage consacré aux États-Unis. Quelques personnes demandèrent du vin rouge, du claret. D'autres, en plus grand nombre, se lirent servir du Champagne, débouché avec bruit et qu'elles burent dès le commencement du repas , et non au dessert, comme on tait en France.
Le dîner terminé, Jules et Achille entrèrent pour un moment dans le salon public, où les habitants de l'hôtel venaient passer la soirée, causant, se promenant, cliantant, jouant du piano, parlant d'affaires et i)ariant d'amour avec une entière liberté, qui n'excluait pas du reste la plus stricte observation des convenances.
Jules avait senti disparaître, comme par enchantement, depuis qu'il était sur un terrain solide, toute velléité de mal de mer. Cela aurait pu ne pas être ainsi , car ce vilain mal poursuit quelquefois les voyageurs, au moins à l'état de vague indisposition, un jour, deux jours, et même plus longtemps encore, après le débarquement.
Combien il eût joui de tout ce qu'il voyait, et surtout de son mal passé, s'il n'eût pas eu un amour malheureux au cœur. Mais, hélas! la belle ISancy absorbait toutes ses pensées , et quand il croyait n'être pas vu, il tirait furtivement le précieux anneau de son doigt pour re-
garder plus à l'aise la petite nette de cheveux qui l'entourait: et aussi pour lire à l'intérieur le doux nom de Nancy, qui s'y trouvait gravé.
Trois jours se passèrent pendant lesquels Achille ne put arracher un sourire des lèvres mélancoliquemeat fermées de son ami.
Achille n'avait pas été longtemps la dupe des raisons données par Jules pour justifier à ses yeux son amour subit des voyages au long cours, et son embarquement si imprévu et si extraordinaire à bord de l'Arago. Achille avait surpris le secret de son ami. Il avait même cru deviner l'objet de cette passion soudaine à la manière dont Jules lui parlait de sa voisine de cabine, Mlle Nancy. Mais comme Lesbeau n'avait pas osé lui déclarer la vérité de peur d'être raillé, il voulut se montrer généreux, et fit mine de n'avoir rien deviné. Il eût vivement désiré pour son ami que cette passion aboutît à un mariage, car Achille comptait les jours pour Jules, et il savait que dans deux mois et dixsept jours, c'est-à-dire le P"" juin, l'oncle rend ezvous, sa montre en main, se trouverait, à onze heures précises, sur la place des Victoires, au pied de la statue de Louis XIV, à Paris, dans le but d'adresser à son neveu cette question solennelle au bout de laquelle étaient suspendus trois millions: „ — As-tu trouvé une femme?"
La fortune de Jules parut à Achille d'autant plus compromise, que son malheureux ami, tout
entier à sa passion pour la fugitive Nancy, et très-peu disposé en faveur du mariage en général, nous le savons, n'en épouserait certainement pas une autre.
Tout semblant désespéré, Achille résolut du moins de distraire son ami , pour lui faire oublier le plus promptement possible un si fâcheux amour.
Les journaux américains annonçaient une séance extraordinaire de l'acrobate Blondin, sur la corde roide. à deux cents pieds au-dessus des chutes du Miagara ; c'était une excellente occasion de voir les merveilleuses cataractes, et l'intrépide acrobate dont la réputation était déjà universelle.
Rien d'ailleurs ne retenait Achille à New- York. Le navire qui lui apportait ses vins et ses eaux-de-vie n'était pas encore arrivée, et n'arriverait pas avant une huitaine de jours, suivant toute probabihié. C'était plus de temps qu'il n'en fallait pour se rendre au Niagara , voir les exercices de Blondin, visiter les villes du Canada restées françaises par le cœur, Québec et Montréal, et revenir à New- York.
Achille proposa donc cette tournée à Jules, qui l'accepta comme il acceptait toute chose depuis son arrivée en Amérique, c'est-à-dire avec la plus entière indifférence.
Comme les deux amis rentraient à l'hôtel pour faire leurs préparatifs de voyage, Jules se
trouva, au détour d'une rue, en face d'un gentleman à la figure martiale, et qui pouvait avoir cinquante ans environ.
En voyant Jules , les lèvres du genlleman se contractèrent et devinrent pâles ; sa physionomie prit un caractère menaçant. Sans prononcer un seul mot, il fit un pas en avant et appliqua sur le visage de Lesbeau le plus vigoureux soufflet de l'ancien et du nouveau monde, Jules, sans défiance aucune, reçut le coup en plein visage. Il fît un demi-tour sur lui-même et faillit tomber à la renverse. Les doigts de l'agresseur se trouvèrent imprimés en relief sur la joue de Lesbeau.
— Enfin, dit le gentleman, avec une expression de satisfaction féroce, je suis vengé!
Prompt comme un tigre, Jules, fou de colère, l'œil injecté de sang, l'écume à la bouche, voulut se précipiter sur l'inconnu qui venait de le frapper si outrageusement. Achille, de son côté, un instant stupéfait, s'était remis et se disposait à prendre la défense de son ami , lorsque des personnes officieuses intervinrent. Jules et Achille furent étroitement maintenus.
Alors il arriva quelque chose de très-singulier. Le genlleman qui venait de souffleter Jules, s'approcha de lui, et lui dit avec un sentiment de profond respect :
— Monsieur, je vous fais toutes mes excuses et je vous supplie de les agréer... Je me suis
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troDipé... Vous n'éles pas la personne que je voulais frapper.
Lesbeau répondit à ces paroles par un sourire amer et plus menaçant (jue des gestes de colère.
— Monsieur, lui dit-il, êtes-vous un homme d'honneur contre qui je puisse me battre ou un misérable que je doive faire jeter en prison?
— Je vous ai fait des excuses, répondit le gentleman, j'ai manifesté hautement devant les personnes témoins de ma méprise, mes regrets profonds, je ne puis faire davantage. Maintenant, monsieur, si cette satisfaction ne vous paraît pas suffisante, voici mon nom ; il est connu pour appartenir à un honnête homme, et je me mets à votre disposition.
Achille arracha des mains du gentleman la carte que celui-ci présentait, et lut en caractères imprimés: ., Colonel Fénimor Hastings, de „Charleston." Puis, au bas et écrit au crayon: „A New -York, chez M. H. Nelford, n" 18, 5« „avenue."
— Dans une heure, monsieur, dit Achille, je serai chez vous. Je me nomme Achille Mignet, et je suis l'ami de M. Jules Lesbeau, que vous venez de frapper, et qui vous demande la réparation par les armes de cette grave insulte.
— Dans une heure, monsieur, répondit le gentleman, je me trouverai à l'adresse indiquée sur ma carte, prêt à donner à votre ami telles
1^ ^ ENTRE DEUX REISDEZ'VODS
satisfactions qu'il désirera. Ce qui ne m'empêche pas d'exprimer ici, une fois encore, mes profonds regrets pour la plus déplorable des méprises.
Le gentleman s'éloigna.
Jules Lesbeau et Achille purent alors se rendre à l'hôtel qu'ils occupaient tous deux.
— En ta qualité d'offensé , dit Mignet à son infortuné camarade, tu as le droit de choisir les armes.
— Je choisis l'épée, répondit Jules, et tu diras aux témoins de ce brûlai imbécile que c'est entre lui et moi un duel à mort.
— L'affront, ht observer Achille, n'a pas été volontaire, et il me semble que si tu blesses plus ou moins grièvement ton homme, comme je l'espère, tu pourras le considérer comme quitte envers toi.
— Je le tuerai, ou il me tuera, répondit Jules. Je ne veux pas. moi vivant, qu'un homme puisse dire jamais qu'il m'a souflleté, même involontairement.
Une heure après, Achille frappait à la porte de la maison qui portait, dans la cinquième avenue, le n° 18.
Une Irlandaise vint ouvrir.
— Dites au colonel Fénimor Hastings que la personne qu'il attend est ici.
Cinq minutes après se présentait le cçlonel.
accompagné d'un homme d'une trentaine d'années,
— Permettez- moi. dit le colonel en s'adressant à Achille, de vous présenter mon ami , M. Santiago Utrera. de la Nouvelle-Grenade.
Achille s'inclina.
— Messieurs, ajouta le colonel, je vous laisse.
— Vous savez sans doute, monsieur, dit Achille en s'adressant à M. Santiago Utrera, le motif qui m'amène?
— Oui. monsieur, répondit M. Utrera, et je m'associe du plus profond de mon cœur aux regreis bien sincères du colonel et à ceux que vous devez éprouver vous-même pour une si malheureuse méprise.
— Quand la méprise a eu pour résultat le dernier des outrages, infligé publiquement à un galant homme, les regrets sont insufÛsants. Je suis venu , monsieur, pour régler les conditions d'un duel rendu moins nécessaire.
— Parlez, monsieur.
— En qualité d'offensé, M. Lesbeau, que je représente ici, a le choix des armes.
— Cela peut être en France, monsieur; en Amérique c'est le contraire. Toutefois, j'accepte pour le colonel les armes qu'il vous plaira de choisir.
— Soit, monsieur; nous prendrons i'épée.
— L'épée, puisque vous le voulez.
— La réparation , pour être mesurée à l'of-
fense, doit être aussi sérieuse que possible, et j'ai l'honneur de vous projjoser pour mon ami un duel à mort.
— Un duel à mort, monsieur! Qu'eussiezvous donc exigé si l'offense eût été volontaire et si le colonel Hastings ne vous eût pas adressé ses excuses?
— Nous n'eussions pu exiger aulre chose, monsieur. Au reste, ajouta Achille, j'agis auprès de vous d'après la volonté inébranlable de M. Lesbeau, et non d'après mon propre sentiment et par mon initiative. Mon ami ne veut pas que, lui vivant, un homme puisse jamais dire qu'il l'a souffleté, même involontairement. Ce sont là ses propres paroles.
— Eh bien, monsieur, puisque vous l'exigez, j'accepte le combat à outrance; à moins toutefois qu'une blessure n'ôte à l'un des adversaires l'usage du bras ou de la main qui doit tenir l'épée. Dans ce cas et après que toute tentative de réconciliation aurait été vainement épuisée, on remettrait à plus tard une nouvelle rencontre.
— C'est entendu ainsi, répondit Achille.
— Seulement, nionsieur, ajouta M. Utrera, comme les lois de l'État de New- York défendent expressément le duel sous des peines que vous ne voudriez pas plus que nous vous exposer à subir, le duel aura lieu, si vous le voulez bien,
dans la chambre que j'occupe en ce moment en qualité de voyageur, à Prescott-house.
— J'accepte votre proposition, monsieur, d'autant plus volontiers que, mon ami et moi, nous habitons le même hôtel, Prescott-house.
— Quel est votre jour, demanda M. Utrera, et quelle est votre heure ?
— Demain, monsieur, à huit heures du matin.
— Demain, à huit heures, chambre n° 212; nous vous y attendrons.
Achille sortit après avoir échangé un salut courtois avec M. Utrera , qui l'accompagna jusqu'à la porte.