SOUVENIRS D*DN VOLONTAIRE
calco avait levé le pied à la première apparence de danger; mais plusieurs de ses com|)licps furent arrêtés, et il y eut des exécutions sommaires, des applications de la loi de Lynch qu'aucune force humaine n'aurait pu empêcher.
Un jour, par exemple, un sbire élait conduit en prison au milieu des cris de fureur du peuple qui lui faisait cortège. Une femme s'approche et s'écrie:
— Je le reconnais ! c'est celui-là qui a tué mon enfant sur mes genoux !
Elle veut s'élancer, un homme en costume de matelot la retient et lui dit:
— Femme, es-lu bien sûre de ce que tu dis?
— Regarde, répond la femme, s'il ne me reconnaît pas!
Le sbire, pâle comme la mort , tremblait en effet de tous ses membres, en balbutiant:
— C'était par ordre! on pi'avait dit que c'était mon devoir !
Le matelot lâcha la femme et lui dit:
— Puis(ju'il en est ainsi, venge-toi !
Le corlége qui conduisait le prisonnier avait fait halte, cerné de tous côtés par le flot populaire. La femme se précipite ; les uns cherchaient à la retenir, les autres criaient au contraire :
— Non, non, laissez-la! qu'elle se venge! Le sbire fut traîné jusqu'au rivage et jeté à
la mer.
DE GARIBàLDI. 39
D'après la haine que montraient les Palermitains pour les agents des Bourbons , on peut juger des sentiments qu'ils professaient pour un gouvernement qui avait toléré, sinon ordonné tout un passé d'alrocilés et d'infamies. Aussi étaientce chaque jour de nouvelles manifestations; tantôt des processions de moines pour remercier le ciel de les avoir délivrés du roi Bombicella, tantôt un mannequin de François II que l'on promenait en triomphe dans les rues au milieu des injures et des clameurs furieuses du peuple. Celte grande cité de Palerme en ébullition se montrait à chaque instant sous un aspect nouveau, et les plus exigeants auraient trouvé difficilement à se plaindre de la monotonie du spectacle.
Un jour, quelques tètes chaudes proposèrent de détruire le fort de Castellamare, particulièrement odieux au peuple pour avoir servi de base d'opération aux royaux. Cette idée se répandit avec une rapidité électrique, et fut adoptée avec enthousiasme.
11 ne s'agissait plus que de savoir qui serait chargé de la démolition du fort . et c'était une question grave, car tout le monde voulait y contribuer.
Le clergé et les moines réclamaient , en leur qualité de chefs spirituels du peuple, l'honneur de donner le premier coup de pioche.
Le peuple, de son côté . alléguait ses droits de citoyen.
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Les femmes aussi voubient mettre la main à l'œuvre.
On disputa là-dessus pendant trois jours. Enfin il fut décidé que toutes les classes de la société prendraient part à la démolition du fort, selon un cérémonial convenu d'avance.
Au jour dit, le cortège se mit en marche, précédé par une avant-garde de femmes portant des drapeaux et des bannières où se voyaient les images de Garibaldi et de sainte Rosalie.
Venait ensuite la garde nationale de Palerme assez mal armée.
Derrière on portait un mannequin du roi Bombicella.
Enfin, à l'arrière garde, marchaient les moines portant des pioches, des pelles, des râteaux, des fourches. Quelques P'rançais, parmi les volontaires, se moquaient tout bas de cette fantaisie contre laquelle ils avaient plus d'une bonne raison à donner. Pour moi , avant de la condamner, je songeais au bonheur qu'avaient eu nos pères à démolir la Bastille.
Cependant nous commencions à nous ennuyer à Palerme; l'oisiveté nous pesait, et il nous tardait d'entrer en campagne, aussi reçûmes -nous avec joie l'ordre de départ. La colonne Medici, dont je faisais partie, allait marcher sur Messine, et nous aurions enfin l'occasion de voir les royaux de près. Les Palerniitains s'étaient pris pour nous d'une vive affection, et ils nous firent des
ovations d'adieu qui ne ressemblaient pas entièrement aux cris d'enthousiasme du jour de l'arrivée. Ils savaient que nous allions nous battre pour eux, que plusieurs d'entre nous mourraient sur le champ de bataille, et cette idée communiquait à leurs acclamations quelque chose de tendre, si je puis ainsi parler, qui se traduisait par ces nuances dont le peuple italien, si impressionnable et si artiste, a le secret par instinct.
Nous partîmes par un beau soit d'été, en suivant une route parallèle à la mer et bordée de tous côtés de riches maisons de campagne. C'était moins une marche militaire qu'une promenade déhcieuse parmi des orangers et des citronniers qui embaumaient l'air de leurs suaves émanations. Il faut avoir parcouru la Sicile pour comprendre tous les enchantements de cette terre bénie du ciel. A Bagarria, où nous arrivâmes à la tombée de la nuit, on s'occupa d'organiser le service des ambulances. C'était peu de chose, il est vrai, mais on ne pouvait avoir mieux pour le moment. Quelques carrioles attelées de chevaux étiques et portant des caisses de linge et de charpie, c'était tout , avec un personnel de trois ou quatre médecins ou pharmaciens, volontaires comme nous, et dont il fallait surtout louer la bonne volonté et le dévouement.
Deux jours après, nous étions à Termini, une des villes les plus considérables de la Sicile. Tout le long de la route, nous eûmes à nous défendre
des obsessions des paysans, qui tenaient absolument à s'emparer de nos cartouches et de nos armes, objet de leur admiration. Les fusils sont très-rares en Sicile, et ce peuple a été soigneusement maintenu par le gouvernement des Bourbons dans un tel état d'enfance, que tout ce qui brille l'attire et devient l'objet de sa convoitise, sans qu'il sache au juste pourquoi. Ces naïfs paysans me rappelaient les sauvages de l'Océanie qui se jetaient à la nage pour aller dérober les clous et les cuivres des vaisseaux du capitaine Cook.
A Termini , il y a un couvent de nonnes, et les couvents en Sicile ressemblent tout à fait à des prisons. Pendant que nous regardions cet édifice hérissé de grilles, nous vîmes a|)paraître aux fenêtres de jolies recluses qui frappaient dans leurs petites mains , en criant de leurs voix flûtées: Vivent les volontaires! Quelques-uns des nôtres s'approchèrent, et bientôt s'engagea entre le dedans et le d^^hors un feu roulant de marivaudages dans un bizarre jargon moitié italien moitié français, entremêlé d'éclats de rire argentins. Quant à pénétrer dans le couvent, il n'y fallait pas songer.
Les nonnes, à l'abri de leurs grilles, se moquaient de nous et disaient, en nous jetant des fleurs et des bonbons: Francesi! Francesil Bientôt même quelques petits billets, contenant des vers, des maximes dévotes ou des couplets
de chansons, tombèrent à terre au milieu de nous. A qui étaient-ils adressés? Je crois bien que personne ne le savait, pas ])lus celles qui les avaient écrits que ceux qui les avaient reçus. Les jeunes recluses les conGaient au vent du soir avec les feuilles de roses qui tombaient à nos pieds, avec les bonbons et les joyeux éclats de rire, pour les porter au dieu inconnu qui, en dépit des grilles, parlait à leurs jeunes cœurs.
Au plus fort de celte scène, nous vîmes les nonnes se retirer brusquement des fenêtres, et l'on entendit, à l'intérieur du couvent, des voix menaçantes, des gémissements et des pleurs.
Nous rentrâmes à Termini sous cette triste impression, et sans qu'aucun de nous songeât à rompre le silence.
Mais c'est surtout dans la vie du soldat que l'on peut dire que les jours se suivent et ne se ressemblent |)as. Le lendemain, assis devant un café, nous écoutions un joueur de harpe qui chantait l'hymne de Garibaldi. Tous les volontaires firent chorus et entonnèrent à leur tour la Marseillaise. Une fenêtre s'ouvrit do l'autre côté de la rue, et une dame élégamment vêtue nous dit avec le plus pur accent parisien :
— Messieurs, il y a ici un piano pour vous accompagner.
On n'eut pas besoin de répéter cette invitation. Nous montâmes dans la maison, où nous trouvâmes bonne et nombreuse compagnie. C'était
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une famille italienne qui avait longtemps habité la France. Bientôt des amis et des voisins vinrent se joindre à cette réunion, qui finit par un bal improvisé. On dansa le quadrille des Lanciers, sans compter les polkas et les mazurques; c'était à se croire dans un salon de Paris. Nos hôtes parlaient de la France avec enthousiasme, et de notre côlé nous étions heureux de retrouver sur une terre étrangère un souvenir de la patrie.
Personne ne songeait à se retirer, et je crois bien que nous danserions encore, si le bruit du tambour n'était venu se mettre de la partie; il était grand jour, et nous devions partir pour Cefalu.
De Termini à Cefalu, la roule est à peu près impraticable; il fallait gravir des montagnes à pic, et souvent nous aider de nos baïonnettes en guise de bâtons ferrés. Du reste, le pays avait l'aspect le plus pittoresque. J'avoue toutefois que je commençais à avoir assez du pittoresque, en le jugeant à mon point de vue étroit et prosaïque de piéton. Le fait est que nous avions les pieds en sang, et, pour nous achever, nous eûmes la nuit suivante l'alerte la plus ridicule du monde.
Nous venions d'entrer dans nos casernes, et, comme dit le poète :
Le doux sommeil à peine
Sur nos yeux alourdis répandait ses pavots,
quand des cris abominables nous réveillent en sursaut : / sbù-ri! i sbirril En un instant tout le monde est sur pied, nous sautons sur nos armes. Les rues adjacentes à la caserne étaient encombrées par une foule frémissante qui répétait: I shirril Dans ce tumulte, il n'y avait pas moyen de s'entendre. Où sont les sbires, cause de cet émoi? Personne ne pouvait répondre. Des patrouilles sont envoyées à la découverte, et l'on parvient enfin à tirer l'affaire au clair.
C'était un grand diable de cheval qui, en entrant à Cefalu, avait désarçonné son cavalier, pris le mors aux dents, et s'était mis à parcourir la ville au triple galop, avec des ruades, des hennissements et un bruit de ferraille tel que l'on eût cru entendre une charge de cavalerie.
Tout étant ainsi expliqué à la satisfaction générale, chacun rentra chez soi.
Nous restâmes trois jours à Cefalu ; un de mes amis mit ce temps à proflt pour tomber amoureux d'une des plus jolies femmes de la ville. Il vint me faire la confidence de cet amour, en m'assurant que Cefalu était la plus belle ville du monde, et qu'il n'existait pas de créature comparable à l'adorable personne qu'iPavait vue dans une église.
Je n'avais aucune raison de chercher à détruire cet enchantement.
Mon ami m'apprit le lendemain qu'il avait plusieurs fois aperçu la belle à sa fenêtre, et
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qu'il avait même trouvé le moyen de lui glisser un billet doux, auquel il espérait avoir une réponse le soir même.
Je lui dis que les maris de Cefalu étaient peut-être jaloux, et qu'il devait prendre garde de tomber dans quelque piège. Là-dessus, il me pria de l'accompagner pour monter la garde à quelque distance de la maison.
Le soir venu, nous partîmes mystérieusement, et je m'embusquai au coin d'une rue d'où je pouvais voir tout ce qui allait se passer. Mon ami était à peine à son poste sous la fenêtre de la dame, quand le rideau s'enlr'ouvrit; une petite main se montra et laissa tomber un sachet dans la rue. L'amoureux se saisit avec empressement de ce précieux butin, le couvrit de baisers et se sauva.
Nous allâmes au café le plus voisin examiner le sachet. Il contenait une belle image enluminée et dorée de saint Girolamo, patron de Cefalu. Au bas de l'image étaient écrits ces mots, en pattes de mouche, que je traduis littéralement: „Français impie, mais d'une jeunesse intéressante, songe à l'enfer! Je t'envoie, pour t'aider à racheter ton âme, cette gravure de l'iliuslrissime saint Girolamo. Je l'ai fait bénir hier à ton intention par le curé de la paroisse."
Mon ami, d'abord atterré, se mit à rire, et moi aussi. Je crois pourtant que ce billet n'était pas fait pour ôter toute espérance; le rôle
de convertisseur est plein d'embûches et de périls pour une femme. Heureusement pour la morale, nous n'avions pas longtemps à rester à Cefalu.
Une partie de notre petite armée devait continuer sa marche sur Melazzo, sous le commandement du général Medici; le reste avait une mission à remplir dans l'intérieur des terres. Ce fut une promenade peu divertissante, j'en conviens; des chemins impossibles, des villages misérables et d'une malpropreté révoltante, tel était le tableau que nous eûmes constamment sous les yeux. Les habitants, quoique à demi sauvages, nous témoignaient la plus grande sympathie; les moines pullulaient partout et nous demandaient l'aumône. L'état de ce malheureux pays porte hautement témoignage contre l'incurie et l'incapacité du gouvernement des Bourbons.
A Grateri, il y a un archevêque qui emmena quelques uns d'entre nous dîner au palais archiépiscopal, un palais assez modeste, soit dit en passant. A Colossano, où nous allâmes loger dans un couvent de franciscains, les bons pères, pour nous faire fêle, mirent, comme on dit, les petits plats dans les grands. Il y eut à cette occasion un festin à jamais mémorable, et comme on n'en avait pas eniore vu dans le pays, quoiqu'il se composât exclusivement de sardines, d'olives, de veau bouilli et de macaroni. Seulement, après le diner, il nous fallut assister à
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une grande procession qui avait lieu en notre honneur, et écouter une longue harangue du syndic, sans parler d'un feu d'artifice qui avait la prétention de rappeler les éruptions de l'Etna, dont on apercevait les cimes neigeuses à l'extrême horizon.
Après avoir traversé Palezzi, nous entrâmes à Petralia, précédés par la musique du pays, en tête de laquelle marchait le crieur public de la ville, un homme énorme portant de grands éperons à ses pieds nus. Ces éperons étaient probablement à l'intention de son âne, qui le suivait paisiblement avec une fidélité digne du grisou de Sancho Pança. Je ne sais trop comment notre homme pouvait s'y prendre pour chevaucher sur son âne, car ces pieds devaient alors traîner à terre.
Les paysans nous escortaient en nous prodiguant les marques de la ])his vive sympathie. Il y en eut un qui, dans le court trajet de la porte de la ville à notre caserne, trouva le temps de se lier d'une étroite amitié avec un des nôtres, le sergent Santomani. Leur affection mutuelle était devenue tellement vive en quelques instants que le paysan ne voulut à aucun prix lui permettre d'aller loger ailleurs que chez lui.
— Je ne suis pas riche, disait-il en pleurant de tendresse, mais tout ce que j'ai, je le mets de bon cœur à votre disposition. Gosi cosa, c'est au petit bonheur.
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— Je n'en demande pas davantage, répondait Santomani avec émotion.
— Vous vous contenterez du peu que j'ai, reprit le paysan. Je demeure avec mon bon ami don Seraphino, et nous n'avons qu'un lit. Je me coucherai d'un côté, Seraphino au milieu, et, en nous gênant un peu, nous dormirons trèsbien. ^
Santomani n'était pas sans quelque inquiétude au sujet de ce mystérieux camarade de lit. Qui pouvait être ce don Seraphino? Sans doute le fils du bon paysan. Santomani eut un moment d'hésitation, mais son hôte le pressait avec tant de cordialité!
Ils partirent bras dessus bras dessous.
Bientôt après Santomani revint, courant à toutes jambes. Le mystérieux don Seraphino était tout simplement le pourceau favori de la maison, et cette découverte avait amené une rupture entre le volontaire et le bonhomme, qui était resté fort étonné des délicatesses de son ami.
Voilà l'églogue sicihenne sous le gouvernement des Bourbons.
Deux jours après, nous reçîimes du général Medici l'ordre d'aller en toute hâte le rejoindre à Patti. Le même courrier nous apprît que le Tuckery, vapeur de la marine napolitaine, était passé à Garibaldi; on ne saurait dire l'impression que ce fait, bien qu'il n'ajoûlàt pas matériellement grand chose aux forces de l'insurrec- I 4