‹ Souvenirs et aventures d'un volontaire de GaribaldiChapitre 4 sur 21 · SOUVENIRS D*UN VOLONTAIRE · texte numérisé non relu

SOUVENIRS D*UN VOLONTAIRE

tion, produisit en Sicile, et l'élan qu'il donna aux esprits.

„Quand on a vu arriver ici, m'écrivait-on de Palerme, le Tuchery avec le drapeau de l'indépendance, c'a été dans toute la ville une joie et un enthousiasme aussi grands peut-être que lors de l'entrée de Qaribaldi."

Nous rebroussâmes donc chemin; nos guides nous conduisaient par dos sentiers aimés des chèvres, en- chantant des airs traînants et monotones, populaires dans le pays, et dont le caractère arabe ne laissait aucun doute sur leur origine. Nous ne fîmes pour ainsi dire que traverser Cetalu, où deux mille volontaires de la 3. expédition, commandée par Cosenz, venaient d'arriver, et Ton nous dirigea par mer sur San^ Stephano.

Là, pas de vivres. Le corps d'armée de Ilf^ dici, qui nous précédait de quelques jours, avait épuisé les faibles ressources du pays; il ne restait littéralement rien, ou peu s'en faut. J'eus pourtant la chance, en cherchant bien, de trouver un morceau de biscuit de mer quelque peu avarié et deux tomates crues.

— Diavolo! me dit un Ilahen, vous n'êtes pas à plaindre, vous! Mais les Français savent toujours se tirer d'aflaire. Nous ne sommes bons, nous autres, qu'à composer de la niu'sique.

— Aussi montrez-vous Rossini avec orgueil aux étrangers. C'est quelque chose.

— Oui, mais vous pouvez montrer vos deux tomates.

Je lui en offris une eu considération de Rossini; il l'accepta sans façon.

— Je souhaiterais, lui dis-je, qa'eHe fût cuite pour être plus présentable.

— Moi aussi, répondit- il, et même qu'elle servît à assaisonner un macaroni.

— Saupoudré de parmesan ?

— Cela va sans dire, et arrosé de vin blanc de Marsala. Si j'en parle du reste, c'est qu'avec du macaroni on peut se passer de pain... Mais vous avez là du biscuit bien dur. Est-ce que vous ne craignez pas de vous casser les dents? Vous les avez fort belles, ce serait dommage.

— Eh bien ! prenez la moitié du danger pour vous.

— Volontiers: il faut s'entr'aider. Sh'amo frettelli.

Nous partageâmes le biscuit ; après quoi mon Italien coupa en deux un cigare, le seul qu'il eût dans sa poche, et c'est ainsi que tinit ce splendide festin. Voilà comment nous compensions ce qui manquait à notre menu par beaucoup de philosophie et de bonne humeur.

La moitié de notre division continua le voyage

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par mer, et l'autre moitié, dont je faisais partie, prit la roule de terre.

De San Stephano à Palti, les vivres devinrent encore plus rares, et les tomates crues ellesmêmes passèrent à l'état de mythe. Heureusement nous pûmes nous refaire un peu à Patti, sans quoi nous allions léguer à l'histoire une nouvelle édition du radeau de la Méduse. C'était pendant ce temps-là que les feuilles amies du gouvernement napolitain apprenaient à l'Europe que nous faisions des bombances perpétuelles et que nous scandalisions la Sicile du spectacle de nos orgies.

Patti. — Une sentinelle perdue. — Fratello. — Le canon de Melazzo. — L'ambulance de Barcelona.

— La main sanglante. — La blessure du général Cosenz. — Les buffleteries blanches. — Fusillade.

— La grande route de Melazzo. — Morts et blessés. — Garibaldi et le mourant. — Les trois commères de Melazzo. — Combat dans les rues. — Une barricade. — Un coup de crosse. — Le gourbi.

Arrivés à Patti, des préoccupations autrement graves nous firent oublier toutes nos fatigues.

Tout le monde sentait que de graves événements se préparaient; il y avait une odeur de poudre dans l'air, et la terre brûlait sous nos pieds.

Déjà dos engagements d'avant-postes avaient eu lieu à Coriola; Medici s'était porté vers Melazzo. Les divers corps de l'armée avaient opéré leur jonction, et Garibaldi était arrivé de Palerme par mer. L'heure avait sonné d'un engagement décisif.

Notre commandant reçut l'ordre d'envoyer des patrouilles le long du rivage, et d'y placer des hommes en sentinelles perdues. Je fus un de ceux qui obtinrent ces postes d'honneur. Le mot d'ordre était fratello! Me voilà donc au bord de la mer, me promenant de long en large, la carabine au bras et l'oreille au guet. Je passai toute la nuit dans cette occupation assez monotone, n'entendant que le vent et le bruit des flots. Quand il fit grand jour, voyant que l'on ne venait pas me relever, je pensai qu'une faction de huit heures était bien suffisante, et qu'on devait m'avoir oublié, à moins qu'on ne me crût avalé comme le prophète Jonas par un monstre marin. Je mis donc ma carabine en bandoulière et marchai à la découverte.

Après avoir parcouru une distance de cent mètres environ, j'aperçus tout à coup plusieurs volontaires de ma compagnie. Ils m'apprirent qu'on avait tiré le canon au loin, pendant toute la nuit, ce que le bruit de la mer m'avait sans

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doute empêché d'entendre. Je leur demandai s'ils allaient en patrouille. Ils me répondirent qu'ils faisaient une patrouille de fantaisie, que la compagnie était encore à Patti, attendant l'ordre de marcher en avant; que c'était à périr d'ennui, et qu'en conséquence ils avaient pris leur volée, à l'insu de tout le monde, pour aller un peu voir ce qui se passait, et qu'ils me conseillaient d'en faire autant.

Au moment où ils achevaient de jiarler, nous entendîmes au loin quelque chose qui ressemblait à un roulement de tonnerre.

— C'est le canon! s'écrièrent les volontaires, et ils partirent à toutes jambes dans la direction de Melazzo.

Je les suivis.

C'était le canon en effet, mais beaucoup plus éloigné que notre oreille |)eu exercée ne l'avait cru d'abord. Nous marchâmes longtemps sans rien voir et sans rencontrer âme qui vive, sauf un paysan qui s'en allait tranquillement je ne sais où, et qui nous apprit qu'il y avait beaucoup de chemises rouges à Falcona. Ma faction de nuit au bord de la mer m'avait épuisé, et je mourais littéralement de faim. Nous fîmes halte pendant une demi-heure au bord d'un ruisseau, à l'ombre d'un grand figuier dont les fruits ne nous furent pas d'un mince secours. Un de mes camarades m'avait donné un morceau de pain;

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il ne m'en fallait pas davantage pour retrouver mes jambes de vingt ans.

ïNous n'entendions plus le canon depuis longtemps. La campagne était déserte et silencieuse, mais, en approchant de Falcona, ce bruit lointain, semblable au roulement du tonnerre, se fit entendre de nouveau. Du reste, pas la moindre chemise rouge à Falcona, que les habitants avaient abandonné; il n'y avait personne dans ce village que nous traversâmes sans nous y arrêter.

Nous nous dirigeâmes rapidement sur Barcelona. A l'entrée, nous vîmes des blesSés que l'on transportait dans un grand bâtiment long, mais très-étroit, qui servait d'ambulance. Miss W..., dont j'ai déjà parlé et qui avait fait la traversée de Gènes à Trapani sur le Washington, y était installée en compagnie du docteur Ripari, et la bonne dame paraissait avoir complètement oublié pour le moment son éternel jeu d'échecs.

Là nous pûmes enfin avoir des nouvelles de la bataille. On nous aj)prit que les Napolitains, délogés de leurs avant-postes, se repliaient sur Melazzo en faisant une résistance désespérée. Nos troupes, de leur côté, q;:oique composées en grande partie d'hommes qui voyaient le feu pour la première fois, montraient un élan incomparable. Mais comme elles n'avaient pas encore la solidité et la discipline que peuvent seules donner une longue pratique de la guerre, et que

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chaque homme dans son ardeur voulait se précipiter le premier en avant, il y avait un peu de désordre.

Plusieurs corps de l'armée étaient mêlés; un grand nombre de volontaires avaient perdu leurs compagnies et s'étaient groupés, sous le feu et au hasard de la bataille, en compagnies nouvelles. Ces renseignements nous étaient donnés au milieu d'un grand tumulte; chacun parlait à la fois. Les noms de Garibaldi, de Medici, de Cosenz et du Qplonel Dunn étaient dans toutes les bouches. Plusieurs de ceux qui nous parlaient avaient leurs habits déchirés et noirs de poudre. Il y en eut un qui voulut essuyer avec sa main son visage couvert de sueur, et y laissa une large empreinte de sang; il avait reçu une blessure probablement sans s'en apercevoir.

D'autres soldats arrivèrent en ce moment, portant des blessés. Ils criaient: Vive Cosenz! Ce général venait d'être atteint d'une balle morte au dessous de l'oreille, et avait eu son cheval tué sous lui, à l'attaque d'une batterie de quatre canons. Un des soldats qui se trouvait à ses côtés pendant l'action nous apprit comment les choses s'étaient passées.

La batterie qu'il s'agissait de prendre vomissait un feu terrible de mitraille sur la division. Cosenz s'était porté en avant; c'est alors que son cheval fut tué. Il se relève, se retourne, et voit que ses soldats hésitent et semblent fai-

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blir. Il tire son sabre et court tout seul en avant; quelques hommes le suivent pour le retenir en lui criant: „Général, vous allez vous faire tuer! — Fichez-moi la paix! dit Cosenz; il faut prendre la batterie." Il fait quelques pas de plus, reçoit une balle au cou, et tombe. Toute la division s'élance, traverse comme un ouragan les buissons et les haies de cactus, et se jette sur les canons, qui sont bientôt tournés contre les Napolitains.

Nous quittâmes aussitôt Barcelona, guidés par le bruit de la canonnade et de la fusillade, que l'on entendait très-distinctemenl. Quelques-uns des soldais qui avaient transporté les blessés revinrent avec nous. Le pays était couvert de figuiers d'Inde et de champs de joncs qui masquaient la vue. Parfois il nous fallait franchir de petits parapets en terre, construits par les Napolitains pour leurs premiers avant-postes, et d'où ils avaient été successivement délogés. De temps en temps, nous rencontrions des cadavres étendus au pied des parapets: c'étaient des Napolitains; je les reconnus à leurs buffleteries blanches qui se croisaient sur la poitrine. Après avoir franchi un de ces murs en terre, nous nous trouvâmes dans une grande vigne, bordée à l'autre extrémité de cactus épineux.

Plusieurs coups de feu partirent, et un de mes camarades eut sa carabine enlevée de ses mains par une balle; en même temps, de légers

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flocons de fumée blanche, qui s'élevèrent au-dessus des cactus nous révélèrent la situation de l'ennemi.

Nous répondîmes à cette fusillade au juger, à travers les buissons, car oo ne voyait personne, et en nous jetant en tirailleurs dans la vigne. Les Napolitains faisaient feu de leur côté au hasard, cherchant à nous deviner au mouvement des feuilles, mais comme la vigne était agitée par un vent assez fort, notre marche leur échappait, et nous pûmes ainsi arriver assez près de leur embuscade sans avoir été aperçus. Le plus difficile pourtant if^stait à faire: il fallait pénétrer dans cette haie très-épaisse et défendue par des épines aiguës et dures comme le fer. En ce moment arrivèrent d'un autre côté une vingtaine de Siciliens criant: Avantil avanti! Ils se jetèrent dans les cactus, comme des sangliers. Les Napolitains firent une dernière décharge qui n'atteignit personne et s'enfuirent précipitamment en abandonnant leurs armes.

Je n'ai jamais compris comment ces diables incarnés pouvaient être ainsi à l'épreuve de ces terribles épines qui nous mettaient le corps et les pieds en sang.

Nous continuâmes d'avancer, entendant toujours la fusillade et le canon très- rapprochés, mais sans voir personne. Pendant quelque temps, nous suivîmes un petit chemin jonché de cadavres qui baignaient dans le sang. A gauche s'é-j

tendait un champ de joncs deirière lequel ou entendait des voix d'hommes et des coups de fusil. Nous traversâmes le champ à la course, et au-delà nous nous trouvâmes sur la grande route de Melazzo, que les nôtres venaient de déblayer sous le commandement de Garibaldi en personne. Tout le moude connaît les détails de cette brillante charge dans laquelle notre illustre chef, enveloppé par les Napolitains, tua deux ennemis de sa propre main. Ce fait d'armes venait de s' accomplir quand nous arrivâmes sur la route. Il y avait là beaucoup de morts et de blessés que l'on s'occupait d'enlever.

Tout à coup il se fit un grand mouvement dans les groupes, il y eut comme une commotion électrique, et j'entendis crier de tous côtés avec des frémissements d'enthousiasme: „Vive Garibaldi!" Je me retournai et je vis le grand Italien au milieu de nous, à cheval avec quelques officiers; je ne l'avais ni vu ni entendu venir; il se trouvait là comme une apparition. C'était bien le même homme, noble et simple, qui m'avait adressé la parole à bord du Washingtoii, à Trapani, et dont l'aspect m'avait produit une si vive impression, quoique j'ignorasse alors qui il était. Il y avait toujours en lui, même sur le champ de bataille, quelque chose qui tenait du citoyen encore plus que du soldat; mais en ce moment ses yeux brillaient d'un éclat singulier, et sa figure avait une expression idéale, qui tenait sans

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doute à la conscience qu'il avait de la grandeur de sa mission.

Il s'était arrêté au milieu de la route et regardait autour de lui. Quelques volontaires s'étaient rangés respectueusement en faisant le salut militaire; d'autres coururent à lui et l'entourèrent, quelques - uns caressaient son cheval. Il nous dit avec un sourire: „Amis, victoire!" Une explosion de joie accueillit ces paroles, et les blessés eux-mêmes y prirent part. Un de ces derniers, presque un enfant, s'était redressé péniblement, et, appuyé sur le coude, il tendait l'autre bras vers Garibaldi ! Un coup de sabre lui avait emporté tout un côté de sa chemise rouge, en faisant une large entaille dans les chairs, d'où le sang coulait à flots sur sa poitrine nue. Il avait l'œil singulièrement ouvert et la pâleur de la mort sur le visage; en regardant Garibaldi, il répétait, le bras tendu: Italiaml Italiam! Le général, ému de pitié, mit pied à terre, courut vers cet enfant, dont le regard s'illumina de bonheur, et l'embrassa tendrement. Puis, le laissant aux mains de deux volontaires qui se disposaient à l'emporter, il remonta à cheval et piqua des deux dans la direction de Melazzo.

De ce côté, la lutte durait encore et semblait même reprendre avec plus de vigueur. Nous y courûmes; il y avait aux abords de la ville beaucoup de cadavres qui portaient l'uniforme des carabiniers génois; c'était le corps qui avait

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le plus souffert- La première chose que j'aperçus en enlrant à Melazzo, ce fut trois bonnes femmes groupées devant une porte entr'ouverte, et qui parlaient toutes trois à la fois avec beaucoup d'animation, sans paraître prendre garde aux balles qui sifflaient et ricochaient contre les murs.

,.Que diable faites-vous donc là?" leur disje en italien, „vous allez vous faire tuer."

La curiosité l'emportait chez elles sur la crainte, car elles tremblaient de tous leurs membres. Cependant elles tinrent compte de mon conseil et rentrèrent, après m'avoir indiqué une rue transversale qu'il fallait suivre pour arriver à la grande place.

J'étais seul, ne sachant ce qu'étaient devenus mes compagnons. Au bout de la rue, je vis des soldats passer en courant, et je m'élançai pour les rejoindre. Bientôt la fumée devint épaisse comme un brouillard; je butai contre un cadavre et tombai sur le nez. En me relevant, je vis plusieurs jets de flammes briller dans l'obscurité, et, à la faveur de cette éclaircie, je distinguai des buffleteries blanches à cinquante pas de moi: c'étaient les NapoUlains. Je lis feu plusieurs fois; puis, la fumée s'étant un peu dissipée, il me fut possible de voir assez distinctement ce qui se passait sur la place. Elle était occupée en partie par des blouses rouges et grises et par quelques volontaires du bataillon Dunn

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qui allaient et venaient en tiraillant et en poussant des cris. Je courus les rejoindre.

Les Napolitains se retiraient en bon ordre le long d'une rue. Nous les poursuivions; ils rompirent leurs rangs et s'espacèrent en tirailleurs pour répondre à notre feu, tout en continuant de battre en retraite. En ce moment, le canon commença à tonner de nouveau, et si' près de nous qu'il faisait éclater les vitres des maisons.

Au bout de la rue, les Napolitains, ayant reçu des renforts, firent volte-face. C'était à notre tour de rétrograder; mais en revenant sur nos pas, nous trouvâmes une barricade improvisée par quelques chasseurs de la mort qui étaient accourus au bruit de la fusillade. En tout, noiiis étions au plus une vingtaine; mais derrière la barricade nous pouvions tenir tête aux Napofftains. Ils essayèrent plusieurs fois d'emporter notre retranchement à la baïonnette, et finirent par s'éloigner au pas de course.

Cependant le canon grondait toujours, et la fusillade éclatait avec beaucoup de vivacité, lorsqu'un nouveau régiment napolitain débou'cha tout à coup sur la place. Nous n'eûmes que la peine de sauter de l'autre côté de la barricadte en emportant nos blessés, au nombre de trois ou quatre, et sans attendre d'être attaqués nous prîmes aussitôt l'ofl'ensive. En même temps h feu s'engageait des autres rues qui aboutissaient à la place, et ce fut pendant quelque temps

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un tapage de mousqueterie à en devenir sourd. Au bout d'un quart d'heure, les Napolitains, qui perdaient beaucoup de monde, parurent faiblir; alors une de nos blouses grises franchit la barricade en criant : Avanti! Nous le suivîmes , et ce mouvement fut imité sur tous les points. Les Napolitains, ci-aignant d'être enveloppés, gagnèrent une rue voisine , où ils tentèrent de se retrancfapr à leur tour, mais on ne leur en laissa pas le temps. Ils étaient poursuivis et chargés sans relâche, au milieu d'une épaisse fumée qui remplissait la rue.

En ce moment, je reçus un' coup dans les reins tellement violent qu'il me sembla que j'étais coupé en deux. Je tombai ; deux de mes camarades me relevèrent aussitôt, et nous n'eûmes que le temps de nous élancer dans une maison dont la porte était entr'ouverte. Un groupe de Napolitains revenait sur nous en criant : ..A morte i garihaldim î"" Condamner la porte en dedans au moyen d'une petite barre de bois qui sert de verrou dans ce pays, et courir à la fenêtre pour repousser les assaillants, ce fut l'affaire d'un instant. Mais le siège ne fut pas long; les nôtres refoulèrent à leur tour les Napolitains, qui cette fois lâchèrent pied pour tout (îe bon.

En sortant de la maison nous vîmes nne grosse carabine de munition à terre dans l'allée; c'était sa crosse, selon toute apparence, qui avait

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si rudement caressé mes reins. Quant au propriétaire de la carabine, que personne n'avait aperçu, il devait s'être échappé par le jardin, ou peutêtre étail-il caché dans la maison; nous avions autre chose à faire que de le chercher.

Le feu avait cessé partout; à peine entendait-on de loin en loin quelques détonations isolées. La ville était définitivement évacuée par les Napolitains, et l'on s'occupait d'enlever les blessés dans les rues pour les transporter à Barcelona. Nous sortîmes de Melazzo, mes camarades et moi; à peu de distance de la porte d'entrée par où nous étions venus, nous improvisâmes des gourbis avec des joncs et du feuillage. Excédé de fatigue, je m'étendis à terre et tombai dans un profond sommeil, d'où je fus bientôt tiré jiar une sensation assez désagréable; c'étaient le toit et les murs de mon gourbi qui dégringolaient sur ma tête. Je poussai un cri énergique; alors j'entendis une voix qui disait en italien :

— Qu'est ce que c'est ? Il y a donc quelqu'un là dessous?

— Parbleu ! vous le voyez bien.

C'était un homme à cheval qui avait manqué de me passer sur le corps dans l'obscurité.

— Ah çà! reprit-il, que diable faites-vous là, mon ami?

— Et vous-même, qu'avez vous à venir faire

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de la haute école par ici ? Seriez-vous un écuyer

du Cirque?

— Non, mais je cherche mon chemin.

— Eh bien! vous avez Melazzo devant vous, et l'armée campée dans la ville et tout autour. Quant aux Napolitains, je ne sais pas où ils sont. Bon voyage et bonne nuit!

Je n'eus pas la force de relever mon gourbi; je restai enseveli et endormi sous les décombres qui me servirent de couverture.

Le spécifique d'un ancien zouave. — Le tabac et la poudre à canon. — La brigade Medici. — Départ en charrette. — Le savon et les manchettes.

— Les factionnaires de Gerso. — Partie d'ânes.

— Arrivée à Messine. — Deux volontaires abandonnés. — Quatre sous de macaroni. — L'hospitalité messinoise. — Un homme qui avait la tête dure. — La citadelle et la ville. — Alertes nocturnes. — La caisse mystérieuse.

Le lendemain, j'étais tellement moulu qu'il me fut impossible de me lever. Grâce au coup de

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crosse reçu la veille dans les reins, je jouissais d'une des plus belles courbatures qu'il soit possible d'imaginer; cependant je ne voulus pas me faire transp(trter à l'ambulance de Barcelona, qui devait être bien assez encombrée, et d'ailleurs ce n'était pas la peine de déranger cette excellente miss W... pour une simple contusion.

Un volontaire français, ancien zouave d'Afrique et qui ne se trouvait jamais embarrassé dans les circonstances les plus difficiles, visita mon dos, qu'il déclara être du plus beau noir, et se mit à me frictionner énergiquement avec un monstrueux mélange de tabac et de poudre à canon. Cette opération me fit jeter les hauts cris, mais le zouave m'assura qu'il n'y avait rien d'aussi efficace que sa drogue, et qu'elle était capable de rendre la vie à un mort.

Je le crus volontiers, mais c'était bien assez d'en avoir essayé une fois.

La brigade Medici partira dans la soirée pour Messine; nous étions cinq à six, blessés comme moi assez légèrement, qui ne pûmes la suivre. Quelques jours après, on nous installa sur des charrettes chargées de munitions et traînées par des bœufs au pas tranquille et lent. Nous avions l'air là dessus de nos anciens rois fainéans. Pendant la marche, j'eus l'occasion de reconnaître que ces malheureux rois avaient été un peu légèrement accusés de mollesse par les

historiens, car ii n'y a rien de moins voluptueux que d'aller en charrette. îS'ous étions liorriblement cahotés, par des chemins bons tout au plus pour des chèvres ; aussi , à la fin de la seconde journée, nous fut-il absolument impossible d'aller plus loin.

Les charrettes continuèrent donc la route sans nous.

Nous étions malgré cela pleins de gaieté et d'entrain. Ce qui ne contribuait pas peu à nous entretenir dans cet état, c'était la promesse qu'on nous avait faite de nous équiper à neuf une fois arrivés à Messine.

On m'excusera d'entrer dans des détails aussi vulgaires, mais la vie du soldat en campagne, si elle a son côté poétique, a bien aussi son côté matériel et terre à terre , qui , au point de vue pratique, n'est pas sans importance. Je l'avoue donc en toute bumilité, la perspective d'être bientôt équipés à neuf nous remplissait de joie, car nos vêtements étaient en loques, et par dessus tout je savourais d'avance la volupté de mettre enfin du linge blanc, volupté depuis trop longtemps inconnue. A Termini , j'avais perdu mon petit bagage, et, pour parer aux conséquences désastreuses de cet événement , j'avais deux ou trois fois lavé moi - même mon unique chemise aux clairs ruisseaux des champs siciliens. Je n'ose pas dire que je fusse tout à coup passé maître dans cet exercice , surtout avec les res-

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sources incomplètes que je possédais, mais j'y faisais mon possible, et la bonne volonté tenait lieu de savon. La dernière nuit que nous passâmes à la belle étoile avant d'arriver à Messine, je me demandai quel pouvait être le plus grand bonheur de l'homme sur la terre, et je conclus que c'était de porter des manchettes en dentelle, comme M. de Buffon.

Après nous être un peu reposés nous reprîmes notre marche. Au Gerso , distant de huit milles de Messine, on nous apprit que l'armée était entrée dans celte ville sans coup férir. Après avoir quitté Gerso, nous trouvâmes la route coupée par des factionnaires qui refusèrent de nous laisser passer, sous prétexte que nous n'avions pas de papiers. Il fallut prendre à travers champs et descendre dans un ravin qui nous ramena sur la route, au delà du cordon des sentinelles. Un peu plus loin, une vaste écurie se présenta tout à point pour nous offrir un abri contre la chaleur et nous permettre de faire un peu de sieste.

Une si grande écurie devait, d'après les lois de la logique, contenir beaucoup de chevaux, el nous comptions en louer quelques-uns pour faire une entrée convenable à Messine.

Mallieureusement elle ne contenait que des ânes ; mais il y en avait un si grand nombre, que je puis dire n'avoir jamais vu tant d'ânes con-

centrés sur un seul point. Celte découverte contraria un peu nos projets.

— Ah! bah! fît l'ancien zouave, le même qui m'avait si vigoureusement frictionné les reins, âne ou cheval, qu'importe? On va bien à âne à Montmorency !

Celte réflexion éminemment philosophique fit cesser nos incertitudes. Ce fut alors au tour d'un gros bonhomme, propriétaire de l'écurie, à pousser des cris et à se lamenter d'une façon qui nous rappelait la douleur de Sancho lorsqu'il se vit séparé de son grisou. Il fut pourtant consolé bien vite quand on lui offrit deux taris, environ vingt sous, pour chacun de ses pensionnaires. Le marché fait, nous enfourchons bravement nos montures, escortés de trois ou quatre vigoureux gaillards qui ne cessaient de les exciter en les pinçant, et en leur tirant la queue avec des cris aigus. Les paysans, qui voyaient des chemises rouges trotter ainsi sur des ânes, couraient devant nous et se retournaient de temps en temps pour mieux nous regarder.

C'est ainsi que nous arrivâmes à Messine.

La division Medici y était entrée le matin même au milieu des vivat et des acclamations de la foule. Les fenêtres étaient pavoisées de drapeaux aux trois couleurs italiennes et de banderoles avec celte inscription: Vtva tltalial viva Garibaldil •• Il y avait trop d'animation dans la ville pour

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que l'on prît garde à nous. Nous allâmes donc toujours de l'avant, sans nous arrêter, jusqu'à une grande place bordée d'oliviers, et plantée au milieu de bouquets d'orangers et de citronniers du plus charmant aspeet. Nous enfilâmes ensuite le Corso, et nous arrivâmes sur la pi'azza del Theatro, où nous congédiâmes nos conducteurs avec leurs ânes.

Là il fallut nous séparer; chacun tira de son côté , et je restai seul avec un de mes amis qui appartenait à la même compagnie que moi. Il s'agissait de retrouver cette fantastique compagnie que nous n'avions pas revue depuis Patti, et ce n'était pas chose facile dans une ville aussi bouleversée et encombrée que l'était Messine en ce moment. Notre premier soin fut donc d'aller à la découverte; mais nous eûmes beau parcourir successivement les casernes et les couvents où étaient logées les troupes, personne ne pat nous renseigner utilement. Enfin un officier nous apprit que cette introuvable compagnie devait être pour l'instant à Melazzo.

Juste retour des choses d'ici bas! nous l'avions abandonnée, et elle prenait ce jour-là sa revanche.

Avec tout cela, nous mourions de faim. La location des ânes avait épuisé toutes nos ressources, de sorte qu'en retournant nos poches et en additionnant nos fonds nous avions bien à nous deux quelque chose comme sept sous en monnaie du pays. — Voilà ce que c'est, dit JB-

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dicieusement mon ami, que de se passer des fantaisies de grand seigneur! Qu'avions-nous besoin de monter à àne?

Cependant il fallait prendre un parti. L'heure de la distribution des vivres dans les casernes était passée, et il n'y avait pas d'apparence qu'on eût laissé la nappe mise à notre intention.

Heureusement s'il y a à Paris les marchandes de pommes de terre frites qui sont la ressource du pauvre, on trouve dans les villes italiennes les marchandes de macaroni, dont l'industrie a été évidemment inspirée par la Providence. Nous entrâmes donc dans une petite boutique en plein vent, où se tenait une bonne femme assise à côté d'une chaudière qui paraissait plus grande que la boutique et dans laquelle bouillait le fameux mets national , assaisonné de tomates et de fromage.

— Oh! s'écria mon ami, encore des tomates! Je crois bien que nous n'avons pas mangé autre chose depuis Patli.

Cette exclamation parut scandaliser deux gamins messinois qui tendaient en ce moment leur écuelle à la marchande; ils se poussèrent l'un l'autre du coude en disant à demi-voix:

— Franchesi!

— Bon, pensai-je, il paraît que, dans l'opinion des gens de Messine, le caractère distinctif des Français est de ne pas aimer les tomates.

« Moins riche que nos gamins, nous n'avions

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même pas d'écuelles; la marchande nous servit pour quatre sous de macaroni dans un cornet de papier; deux sous de pain complétèrent ce déjeuner modeste, et nous jugeâmes prudent de réserver le sou qui restait pour les dépenses imprévues.

Mais ce n'était pas tout: il y avait encore à se mettre en quête d'une salle à manger. La rue où nous étions aboutissait à la campagne, et l'on apercevait des arbres au loin. Un grand marronnier nous prêta son ombre épaisse, et après avoir protégé notre déjeuner, protégea ensuite notre sommeil, car nous avions un tel besoin de repos que nous tombâmes endormis à la dernière bouchée.

Quand nous rouvrîmes les yeux, il faisait nuit. Messine illuminée resplendissait comme un vaste incendie, et toute sa population courait les rues comme en un jour de fête. Un nouveau problème se posait devant nous : Où trouver à souper? où trouver un gîte?

— Il faut procéder par élimination, dit mon ami, afin d'arriver à une solution plus facilement. Commençons donc par écarter la question du souper.

— Soit ; d'ailleurs quand on est lesté de deux sous de macaroni...

— C'est plus qu'il n'en faut. ,, L'homme vise à la force; il mange trop," a dit Michelet dans un de ses livres. Mais il reste la question du

coucher. Eh bien! entrons dans la première caserne venue, et ce sera bien le diable si nous ne trouvons" pas un matelas , ou tout au moins une marche d'escalier pour reposer notre tête jusqu'à demain.

La sagesse parlait évidemment par la bouche de mon ami, mais nous avions compté sans la Providence, qui nous voulait du bien ce soir-là. Un bon bourgeois et sa femme étaient à prendre le frais devant leur porte ; nous leur demandâmes s'il y avait une caserne dans le voisinage; au lieu de nous répondre tout simplement, comme c'était leur droit: „Prenez la première rue à gauche, puis la première à droite , etc.," ils s'informèrent de nos aventures et finirent par nous offrir une hospitalité cordiale. Nous eûmes donc, au moment où nous y songions le moins, le plaisir de nous asseoir devant une tabie couverte d'une nappe blanche, de boire du vin, et de nous étendre dans un véritable lit, toutes choses qui étaient passées pour nous depuis longtemps à l'état de rêve fantastique.

La maison de ces braves gens était située en face de la cathédrale, j'allai la visiter pendant que tout le monde dormait encore. Ce monument, bâti presque tout entier en marbre, est très-beau vu du dehors; à l'intérieur, c'est une masure malpropre et repoussante, avec une espèce de voûte en bois peint, supportée par des colonnes également en bois, ce qui n'empêchait

14t SOUVENIRS d'un VOLONTAIRE

pas le sacristain qui me servait de cicérone de manifester son admiration à chaque pas. Le fait est qu'on y voyait partout des" images de saints et de saintes devant lesquelles brûlaient des cierges et de l'encens.

Après m'avoir tout montré en détail, le sacristain me conduisit dans la sacristie, où il me montra d'un air solennel un tableau éclairé par une grosse lampe qui brûlait continuellement.

— Voyez -vous ce tableau? me dit-il.

— Oui.

— Eh bien! il est là, en ex-voto, pour éterniser le souvenir d'un des plus grands miracles qui se soient accomplis à Messine.

Naturellement je fus curieux de connaître le miracle.

— Comment! fit le sacristain, vous n'en avez jamais entendu parler?

— Je l'aurai oublié, lui dis-je; ainsi faites comme si je ne le connaissais pas.

Mon homme me raconta alors comme quoi, pendant la révolution de 1848, un Messinois, renommé dans la ville pour sa piété, passait un jour sous la grande porte d'entrée de Messine, qui est en fer et d'une hauteur de 17 mètres, lorsque cette porte jugea à propos de sortir toute seule de ses gonds et de lui tomber sur la tête. — Que pensez-vous qu'il arriva?

— Le Messinois eut la tête cassée.

^' — Non, ce fut au contraire la porte qui se fendit.

— Eh bien! les Messinois peuvent se vanter d'avoir la tête dure!

— Quant à riiomme ainsi sauvé miraculeusement, il se retira dans un couvent, après avoir donné tous ses biens à l'église, et voilà le tableau destiné à consacrer le souvenir du prodige.

Je regardai le sacristain pour voir s'il se moquait de moi. Il paraissait parfaitement convaincu et s'agenouilla devant le tableau ; je le laissai à ses dévotions et sortis de l'église.

Dans la journée, nous fûmes incorporés dans une nouvelle compagnie, nos infortunes cessèrent, et nous reprîmes la vie régulière du soldat en garnison.

Messine présentait alors un curieux spectacle. La ville était au pouvoir de Garibaldi, mais la citadelle appartenait, comme aujourd'hui encore, aux Napolitains. Cette citadelle, dont on connaît la force, pourrait en très-peu de temps convertir la ville en un monceau de cendres; aussi est-elle la terreur de Messine, qui se rappelle toujours le bombardement de 1848 et les affreuses tueries qui suivirent. Le Descartes était alors dans le port, et la présence du drapeau français rassurait la population, mais cela n'empêchait pas qu'il n'y eût des alertes chaque nuit. En avant de la citadelle, du côté de la ville, s'étendaient d'immenses glacis, et au bas de ces glacis, sur un

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espace d'environ mille mètres, étaient posés de dix pas en dix pas des factionnaires napolitains, le sac au dos et l'arme au bras. Exactement en face de chaque factionnaire se trouvait une sentinelle garibaldienne. Un intervalle d'une quinzaine de pas seulement les séparait. Le garibaldien, beaucoup moins raide dans sa tenue que l'autre, fumait tranquillement sa pipe, chantait ou s'occupait de faire de la propagande à son vis-à-vis, qui d'ordinaire gardait un profond silence.

Il y eut pourtant des désertions assez nombreuses.

Le soir, le cordon napolitain se resserrait jusqu'au sommet des glacis; les nôtres rétrogradaient vers la ville, et chacun s'épiait dans l'ombre, l'oreille au guet, le doigt sur la détente du fusil. Un bruit, un souffle, un rien, c'était assez pour faire partir l'arme; d'autres détonations répondaient immédiatement à celle-là, et la fusillade s'engageait sur toute la ligne.

Au premier coup de feu toutes les fenêtres de la ville s'ouvraient précipitamment et s'illuminaient. C'était une mesure de précaution ordonnée par Garibaldi. Dans une ville ainsi éclairée il n'y avait pas de surprise possible et encore moins de désordre à craindre. Si par exemple une boutique eût été enfoncée, on eût vu tout de suite par qui, et de quoi il s'agissait, et sur cet article les garibaldiens ne plaisantaient pas.

Un soir, au plus fort d'une de ces alertes

auxquelles du reste les gens raisonnables ne faisaient plus aucune attention, je me promenais avec deux autres volontaires dans une des petites rues qui avoisinaient la citadelle. Un bruit sourd nous fit tout à coup dresser l'oreille.

— C'est un canon qui roule dans la rue, dit un de mes compagnons.

— On dirait d'une charrette lourdement chargée, dit l'autre.

Quoi que ce pût être, à cette heure et dans ce quartier de la ville, il y avait là quelque chose de suspect qu'il fallait éclaircir. Nous courons donc dans la direction du bruit, et nous ne tardons pas à voir un lourd camion qui se dirigeait vers la citadelle. A notre aspect, le conducteur fouette vivement son cheval et détale le plus vite possible, ayant à ses trousses trois grands gaillards décidés à le prendre mort ou vif. Se voyant serré de trop près, il plante là son équipage et! s'enfuit lestement.

C'était tout ce que nous demandions. Le camion portait une grande caisse soigneusement ficelée, et dont les cordes furent vite coupées en quelques coups de sabre; mais dans la caisse, au lieu des engins de guerre que nous comptions y trouver, nous ne découvrîmes que des bouteilles de liqueurs à l'adresse du commandant na|»olilain. Ce bel exploit nous avait mis en nage, aussi fallait-il au moins proOter du butin. Le camion fut traîné au quartier, et les volontaires

78 SOUVENIRS d'uîN VOLONTAIRE

en corps burent à la santé du commandant de la citadelle.

Cette aventure se répandit dans Messine, et, comme les Italiens ne manquent pas d'imagination, elle fut bientôt brodée, commentée et ampliûée de mille façons.

On commença par raconter que nous avions découvert une machine infernale qui devait faire sauter la ville.

On dit ensuite que ce n'était pas une machine infernale, mais une caisse de liqueurs qui était tombée entre nos mains; seulement ces liqueurs étaient empoisonnées, et le charretier avait fait exprès de se faire prendre afin de jouer un mauvais tour aux volontaires.

A l'heure qu'il est, je suis sûr que beaucoup d'habitants de Messine croient encore à cette version, qui est passée à l'état de légende dans le peuple.

vn

Les bonbons en plâtre et les couvents de Messine. — Le Pharo. — Paul de Flotte. — La tribu des Beni-Croq'-Poules. — Les prouesses de Framboi-

DE GAHIBALDI. 79

sj. — Un cheval pour quarante-cinq sous. — Une moustache perdue. — La légende de Dalila.

— Bruit de débarquement. — Missori dans les Calabres. — Le Cttt/ of Aberdeen et Garibaldi.

— Paul de Flotte envoyé en reconnaissance dans le détroit. — Expédition périlleuse. — Les forts napolitains et la corvette. — L'art de faire du vin. — Garibaldi au camp. — Le canon de Regeio. — Le Borbone. — Débarquement en Calabre. — Italiam !

Le temps s'écoulait assez doucement, dans un repos bien nécessaire après tant de fatigues. Nous faisions tous les jours l'exercice sur le champ de manœuvres, en face de la cathédrale; nous nous réunissions sur le quai , au café Grec , rendezvous des volontaires français ; c'était là qu'on venait apprendre et raconter les nouvelles, et, tout en prenant des glaces, nous apercevions très-distinctement de l'autre côté du détroit la ville de Reggio et les Calabres, en attendant l'heure du débarquement, qu'on annonçait tous les jours et qui n'arrivait jamais. Nous nous promenions vers minuit sous les balcons grillés des couvents, où les nonnes venaient respirer l'air frais, en nous jetant à travers les barreaux des bonbons en plâtre, espièglerie qui les amusait beaucoup et provoquait des éclats de rire argentins semblables à des gazouillements d'oiseaux. :■ i

Cette vie de garnison ne tarda pas à m'ennuyer. On m'apprit un jour au café Grec, que M. Paul de Flotte était au Phare où il s'occu-

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