‹ Souvenirs et aventures d'un volontaire de GaribaldiChapitre 5 sur 21 · SOUVENIRS U UN VOLONTAIRE · texte numérisé non relu

SOUVENIRS U UN VOLONTAIRE

pait d'équiper un corsaire. Je n'ai pas besoin de dire ici que c'était que M. de Flotte, personne n'a représenté avec plus d'éclat que lui l'élément français dans la guerre de l'indépendance italienne, et il n'y avait pas dans l'armée de nom plus aimé et plus honoré que le sien.

Je courus demander mon congé, je me procurai des lettres de recommandation et je partis pour le Pharo. La route de Messine au Pliaro est des plus pittoresques ; à gauche, elle est bordée de vignes; à droite, elle longe la mer, et l'œil aperçoit au delà du détroit les montagnes escarpées de la Calabre dont les sommets se confondent avec les nuages.

Paul de Flotte demeurait au Pharo chez son ami M. Bordonne, officier d'artillerie. Je sonnai chez lui; il m'ouvrit sa porte lui-même, et je vis une laelle tète, de l'asjject le plus noble et le plus imposant. Paul de Flotte avait une grande barbe blanche qui lui tombait jusqu'au milieu de la poitrine, et sa tête chauve était couverte d'une gorte de coiffure blanche qui donnait à sa physionomie quelque chose de bizarre et de sévère à'da fois. C'était un des hommes que Garibaldi Jàmait le plus pour son caractère et ses talents. ■". ' 11 m'accueillit avec une bonté tout à fait paternelle et me dit que le dictateur n'avait pas approuvé l'idée d'armer un corsaire, qu'il y avait donc renoncé pour former une compagnie fran-

çaise placée immédiatement sous ses ordres et dans laquelle je pouvais entrer si le cœur m'en disait. Du reste, ajouta-t-il, vous n'y perdrez rien, car nous aurons plus d'une chaude affaire avant peu.

Cette compagnie, qui prit plus tard le nom de compagnie de Flotte, après la mort de notre illustre compatriote, s'appelait alors la compagnie des Beni-Groq' -Poules \ elle s'était ainsi baptisée elle-même par une fantaisie assez pittoresque, sur la proposition d'un ancien zouave qui en faisait partie. On l'avait casernée provisoirement dans une petite auberge du Pharo, bien assez grande néanmoins pour la loger, car elle ne se composait encore que de quinze hommes. Je fis le seizième.

Les cadres des Beni-Croq'- Poules ne tardèrent pas à se remplir- en attendant, s'ils n'étaient pas nombreux, ils compensaient avantageusement la quantité par la qualité. C'étaient pour la plupart d'anciens soldats d'Afrique, d'une bravoure incomparable, et professant une admiration passionnée pour leurs chefs, qu'ils auraient suivi au bout du monde. Quant à l'industrie, à l'esprit d'aventure, à la ruse, au savoir faire, il n'en faut pas parler. Un zouave, cela dit tout sous ce rapport. II faudrait les nommer tous et raconter leurs exploits, mais ce serait trop long. Le plus fort, le plus étonnant, primtLs inter Pares, c'était un certain Framboisy, ainsi surnommé, je n'ai jamais su pourquoi. Framboisy aurait rendu des points

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à un Indien peau rouge des prairies d'Amérique. Quand il y avait gala au quartier, lorsqu'il s'agissait de célébrer quelque anniversaire ou de fêter des camarades, nous vidions nos poches entre les mains de Framboisy, qui, par un vote spontané et unanime de conliance, était promu aux fonctions de maître d'hôtel. Framboisy se mettait aussitôt en campagne, et lorsqu'on lui avait donné de quoi acheter un œuf, il ne manquait jamais de rapporter un bœuf.

Tout ce que promettait Framboisy, il le tenait scrupuleusement, et nous étions tellement convaincus qu'il n'y avait rien pour lui d'impossible, que s'il se fût engagé à rapporter un morceau de la lune en guise de fromage, nous aurions pleinement compté là-dessi^us pour notre dessert.

Je ne me rappelle qu'une seule circonstance où l'on vil Framboisy rester au-dessous de luimême.

C'était un matin à déjeuner; j'exprimai le vœu d'avoir un cheval de promenade.

— Eh bien ! me dit Framboisy, qu'est-ce qui l'empêche d'en acheter un?

— Ce qui m'empêche, c'est que je n'ai pas d'argent.

— Allons donc ! de l'argent, on en a toujours. Fouille un peu dans ta poche pour voir.

Je retournai toutes mes |)oclies; elles ne contenaient que quarante- cinq sous.

— Mais c'est une fortune, s'écria Framboisy.

DE GARIfiALDI.

Donne -moi les quaranle-cinq sous, et je me fais fort de t'amener ce soir un cheval. Il y aura de trop, mais avec l'excédant tu me payeras le café.

Après le déjeuner, Framboisy prit l'argent et partit pour Messine. Personne ne doutait qu'il ne se tirât avec succès de cette entreprise, et j'avoue que, pour ma part, je n'en doutais pas plus que les autres. Nous l'avions vu déjà accomplir tant de tours de force non moins difflciles.

Cependant Framboisy revint le soir, triste, l'oreille basse, et sans le moindre cheval. Ce coup de commerce avait raté. Il me rendit mes quarante-cinq sous, sans entrer dans aucune explication.

— Je commence à baisser, je tourne à la ganache, dit-il d'un Ion convaincu.

On essaya de le consoler, mais Framboisy, semblable à Rachel , ne voulut pas de consolations.

Les sages ont bien raison de dire qu'un malheur n'arrive jamais st'ul, et que la Roche Tarpéienne est voisine du Capitole. Framboisy sentait que son étoile l'avait abandonné.

Peu de temps après l'alïaire du cheval, il lui •arriva une aventure encore plus triste.

Une nuit, pendant qu'il dormait, une main ennemie, et qui resta toujours inconnue, lui coupa tout un côté de la moustache.^

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L'auteur de cet attenfat s'était-il inspiré de la légende biblique de Daiila , et croyait -il que la puissance de Framboisy résidait dans sa moustacbe? A cet égard, toutes les suppositions sont permises. ,

Quoi qu'il en soit, Framboisy se jugea dés- î honoré. Après de vaines tentatives pour découvrir le barbier improvisé et perfide qui l'avait ainsi accommodé, au mépris du droit des gens, \ il quitta la compagnie des Beni-Croq'-Poules, et ; nous n'en entendîmes plus parler.

Cependant les bruits d'un prochain débarquement prenaient chaque jour plus de consistance. Un camp avait été formé au Pharo, et l'on éle- j vait des batteries sur la côte. Nous avions sou- * vent des alertes, nous passions des nuits ef quelquefois des journées entières couchés sur le rivage, à observer les vaisseaux napolitains qui croisaient dans le détroit sous le canon des forts d'Altefimare et de Torre-Cavallo. De l'autre côté du détroit apparaissait, au pied des montagnes, Reggio,' dont les maisons et les églises se confondaient avec la mer, et plus haut les forts où j flottait encore le drapeau bourbonnien. Ce spec- ' tacle surexcitait notre ardeur, et nous attendions avec impatience le moment de nous élancer sur la terre ferme.

Il y eut bientôt une tentative de débarquement, mais, autant que pouvaient le comprendre ceux qui n'étaient pas dans la pensée intime des

chefs, ce ne devait êlre encore qu'un débarquemenl partial. Garibaldi, qui était arrivé au Pharo à bord du City of Aberdeen, voulait, assure-ton, jeter dans les Calabres Missori , un de ses meilleurs officiers , avec une centaine d'bommes, pour agiter et préparer la population de ces contrées sauvages.

On partit donc une nuit, sur plusieurs barques, au milieu d'une profonde obscurité. Mais il y eut des contre-temps, des retards, des mesures mal prises et les barques s'égarèrent. Le fort d'Allefimare fit feu sur nous; il fallut revenir au point de départ. M. de Flotte se rendit aussitôt à bord de V Aberdeen pour rendre compte à Garibaldi de ce qui s'était passé.

L'Aberdeen était éclairé en plein par la lumière du pbare, car il faisait encore nuit noire. Garibaldi, debout sur le couronnement, se tenait d'une main à un cordage; ses yeux étaient fixés sur la mer dans la direction des Calabres, comme s'il eût cberché à deviner à travers la nuit et le bruit du vent ce qui se passait sur le continent. L'arrivée de de Flotte l'arracha à sa méditation. Garibaldi avait pour lui une amitié passionnée qui s'expliquait par les points de ressemblance de ces deux natures également généreuses et héroïques. Dans un entrelien très-court , Garibaldi lui ordonna de prendre quelques hommes de sa compagnie pour aller faire une reconnaissance dans le détroit

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