Ô SOUVENIRS I)'UX VOLONTAIRE
— Mes hommes sont tous Français, répondit de Flotte , et je vous remercie vivement de les avoir choisis pour celte mission délicate.
De Flotte vint nous annoncer cette nouvelle qui nous transporta de joie. Naturellement tous les Beni-Croq'-Poules voulaient être de la partie; mais comme il n'en fallait que huit, on dut tirer au sort. J'eus le bonheur de porter un des premiers numéros. Parmi les autres qui eurent la même chance que moi , je me rappelle Paugam, Merville, Pérocle, Fichet, Casel, Lefebvre et Maisonneuve. Le commandant nous adjoignit six anglais, en tout quatorze hommes, plus dix Siciliens en qualité de rameurs.
On était toujours sans nouvelle de Missori qui avait fait partie de la première expédition du matin, et qui débarquait peut-êlre en ce momentlà sur la terre ferme.
Nous partîmes bien armés, et au milieu àa plus profond silence, dans une grande chaloupe. Paugam était assis à l'avant et de Flotte se tenait debout à la barre; Lefebvre et moi avions l'honneur d'être assis à côté de lui , l'un à sa droite, l'autre à sa gauche. Il commençait à peine à faire jour, lorsqu'en approchant de la côte nous distinguâmes au pied des forts deux grandes masses noires qui nous parurent être des vapeurs. Telle fut du moins notre appréciation à tous, autant qu'il était possible d'en juger
à l'œil nu, car la longue vue de de Flotte avait été emportée par un coup de mer.
— Eh bien! après? dit de Flotte. Est-ce que nous allons retourner en arriére , sous les yeux de toute l'armée, parce que nous croyons avoir ?u des vapeurs? En avant! Rameurs, nagez vers le fort!
Ces braves gens, il faut leur rendre justice, n'étaient pas du tout à leur affaire ; ils devinrent fort pâles en entendant ce commandement et se mirent à invoquer la madone à demi-voix.
De Flotte avait repris sa place à la barre et se tenait debout de toute sa hauteur. Le jour était venu sur ces entrefaites , et nous reconnûmes notre erreur, c'est-à-dire qu'au lieu de deux vapeurs il n'y en avait qu'un seul . ce qui était déjà bien suffisant. Pour que la danse fût complète, les sentinelles napolitaines avaient déjà donné l'alarme ; et nous voyions des soldats accourir précipitamment et s'embusquer le long de la côte. Il y avait sur le rivage une femme de pêcheur qui retirait des filets; à notre approche, elle abandonna précipitamment tous ses engins pour s'enfuir. Paugam, qui se trouvait en veine de galanterie, se leva et la salua avec beaucoup de grâce en lui envoyant un baiser, ce qui vexa les soldats napolitains, au point qu'ils nous envoyèrent en échange quelques coups de fusil dont les balles restèrent en route.
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— Ail ça, dit Paugam, est-ce que par hasard i ils ont pris le baiser pour eux! |
Ces coups de feu semblèrent réveiller le vapeur, qui était une corvette de vingt canons. Elle se mit en mouvement et sembla prendre d'abord une direction contraire à la nôtre; puis, changeant de route, elle vint se placer derrière nous comme pour nous couper la retraite. Cependant ses sabords restaient fermés.
— Nagez toujours, dit de Flotte.
Le canot toucha le rivage; un profond silence régnait parmi nous , chacun sentait que nous étions au moment critique. En effet, un nuage de fumée sortit d'une embrasure du fort de Torre-Cavallo, et un boulet passa en sifflant audessus de nos têtes ; en même temps une fusillade très- vive éclata du coté de la terre. Deux des nôtres, Fichet et un Anglais, tombèrent grièvement blessés.
— Feu! cria de Flotte.
Je ne fais nulle difficulté d'avouer que le cœur me battait un peu fort dans ce moment; le fait est que la situation avait de quoi satisfaire les plus difficiles en fait de danger; en face de nous les forts qui nous canonnaient et les Napolitains qui nous fusillaient, et, derrière, la corvette attendant le moment de fondre sur sa proie. Il est certain que, si nous avions eu affaire à des chasseurs de Vincennes ou à des bersaglieri, pas un de nous n'en serait revenu; heureusement, les
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Napolitains avaient de mauvaises armes dont ils se servaient assez mal. Je me relournai instinctivement pour regarder notre commandant. Il était toujours debout à la barre, impassible et la tête couverte de cette espèce de coiffe blanche qui attirait l'œil comme une cible. Son regard ne quittait pas la terre, qu'il examinait attentivement.
Il donna l'ordre de longer la côte en rangeant les forts au plus près pour éviter leur artillerie, et celte manœuvre eut un plein succès. Les forts, voyant que leurs boulets passaient au-dessus de nos têtes, cessèrent le feu. Les tirailleurs napolitains couraient comme des fous sur le rivage, avec de grands cris, mais se tenant toujours à distance. Quant à nos pauvres diables de rameurs, ils étaient vraiment dans un état à faire pitié; le fait est que leur situation offrait tous les inconvénients possibles , ils étaient autant que nous exposés aux balles, mais se trouvant sans armes, ils n'étaient pas comme nous soutenus par l'excitation du combat.
Après avoir côtoyé la Calabre et fait ses observations tout à son aise, de Flotte flt virer de bord pour retourner en Sicile , et les rameurs n'eurent pas besoin qu'on répétât cet ordre. Nous fûmes bientôt hors de la portée de la mousqueterie; quant aux forts, ils nous firent leurs adieux par quelques coups de canon bien sentis, mais pourtant sans effet, à cause de la distance, et
aussi parce qu'il n'était pas très-facile d'atteindre notre embarcation qui dansait sur les vagues comme une coquille de noix.
Restait la corvette.
Elle était toujours au repos, nous présentant le travers. Tout à coup Casel s'écria : . — Attention! voilà le vapeur qui démasque sa batterie !
Nous vîmes en effet un des sabords s'ouvrir et une pièce de canon mettre le nez au dehors. Un petit nuage de fumée jaillit aussitôt des flancs de la corvette, et un boulet vint en ricochant s'enfoncer dans la mer à quelques mètres de nous. Tout le monde pensait que c'était le prélude d'une bordée générale, et comme je le sus plus tard, de Flotte était décidé en ce cas à piquer droit sur la corvette pour tenter l'abordage ; mais à notre grand étonnement, le navire nous laissa le chemin libre, en se contentant de suivre de loin nos mouvements.
L'idée de de Flotte n'était pas au fond aussi désespérée qu'elle pouvait le paraître, car les Béni- Croq'- Poules qui, de la côte de Sicile, voyaient notre situation, incapables de se contenir plus longtemps, avaient envoyé au diable ceux qui voulaient les retenir à terre, s'étaient élancés sur des canots et venaient à force de rames à notre secours.
Quand nous débarquâmes au Pharo, nos deux blessés furent portés à l'ambulance au milieu des
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acclamations de l'armée, et de Flotte alla à bord de VAberdeen rendre compte de sa mission à Garibaldi qui, plein d'émotion, l'embrassa les larmes aux yeux, en lui reprocbant doucement d'avoir fait plus que son devoir.
Cette expédition fut célébrée par ,un superbe festin offert aux compagnies anglaise et française.
La compagnie française répondit à cette politesse par un autre festin non moins superbe offert à la compagnie anglaise, et dans lequel Framboisy, qui était encore des nôtres , se surpassa. Comme le vin était fort rare, il trouva le moyen d'en fabriquer une centaine de bouteilles en quelques heures, au moyen de trente livres de raisin acheté au marché. Non content de ce tour de force, Framboisy chanta au dessert une chanson de sa composition comme le vin. en rhonne,ur des Bpni-Croq'-Poules, et qui, je dois le dire, ne péchait point par excès de modestie.
La compagnie anglaise nous traita à son tour; mais on voyait bien , malgré leur bonne volonté, qu'ils n'avaient point un maître d'hôtel de la force de Framboisy.
Nous apprîmes bientôt que Missori était débarqué sur le continent. Déguisés en Calabrais, lui et ses hommes, ils parcouraient le i)ays, faisant de la propagande et préparant l'invasion. Parfois ils étaient découverts et poursuivis dans les montagnes par les royaux ; une nuit nous
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entendîmes la fusillade et le canon, et nous vîmes briller des feux au-dessus de Scylla.
Cependant on nous répétait à chaque instant de nous tenir prêts pour le débarquement. Tous les soirs, ou peu s'en faut, nos vapeurs chauffaient, nos embarcations évoluaient dans le détroit, et les troupes se massaient sur le rivage. C'était alors un spectacle amusant de voir les croisiers napolitains échanger entre eux signaux sur signaux et s'apprêter à nous barrer le passage. Puis toute cette agitation cessait; nos vapeurs éteignaient leurs feux, et nous bivouaquions tranquillement sur la plage,
Garibaldi venait tous les matins nous visiter, causant amicalement avec les soldats, et communiquant à tous le feu de son enthousiasme. Habituellement, après cette promenade au camp, il s'asseyait au bord de la mer, sur une vieille chaise de paille boiteuse que l'on conserve aujourd'hui au Pharo comme une relique. Il restait là quelquefois une heure, plongé dans une profonde méditation et regardant la côte de Calabre d'où il attendait peut-être un signal de Missori. Son état-major se tenait immobile à quelque distance dans un silence respectueux. Un jour se passa pourtant sans qu'il nous fît sa visite accoutumée; le lendemain et les jours suivants nous ne le vîmes pas davantage, et l'on devine quelle fut notre inquiétude. Les uns le croyaient malade, les autres disaient qu'il était allé à "Palerme. Au plus fort
de cette anxiété, on apprit tout à coup qu'il avait débarqué en Calabre, et que pour fêter sa bienvenue il avait pris Reggio.
Le canon avait en effet tonné de ce côté pendant toute la journée.
Ce fut de Flotte qui vint nous annoncer luimême cette bonne nouvelle. Nous comprimes alors le plan de Garibaldi : il avait voulu ménager ses forces par des débarquements partiels, diviser les royaux, lasser et décourager les surveillances par des démonstrations quotidiennes qui restaient sans effet.
Mais, cette fois, il n'y avait plus de retard possible.
Le soir même notre petite flottille prit la mer dans un profond silence. Elle rasa quelque temps la côte de Sicile, puis tout à coup gagna le large. Les croiseurs napolitains, habitués à nos manœuvres de chaque nuit, qui n'amenaient jamais aucun résultat, s'étaient rarement montrés plus tranquilles et plus confiants que ce soir-là; mais lorsqu'ils virent que cette promenade maritime pouvait nous mener loin, ils commencèrent à prendre la chose au sérieux, et se mirent à chauffer et à virer leurs ancres, car ils étaient encore au mouillage.
De notre côté, nous ne perdions pas de temps: nos rameurs nageaient avec la plus grande énergie, et bientôt nous fûmes au milieu du détroit. Nous étions obligés de doubler la pointe de Scylla
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pour éviter les forts de Torre-Cavallo et d'Altefimare qui n'auraient pas eu beaucoup de peine à nous couler. Le fort de Scylla seul nous envoya quelques boulets, mais hors de portée, politesse à laquelle nous jugeâmes inutile de répondre, d'abord pour ne pas brûler notre poudre aux moineaux, et ensuite parce que ce n'était pas le moment de s'amuser à des bagatelles. Entre Scylla et Bagnara s'étend une plage favorable |)our le débarquement. C'est là que nous accosiâmes. Les carabiniers génois et les bersaglieri descendirent à terre les premiers sous le commandement du général Cosenz. Ce fut ensuite le tour des Beni-Croq'-Poules et de la compagnie anglaise, réunis sous les ordres de de Floite.
Il était temps; la frégate napolitaine Borbone arrivait sur nous à toute vapeur. Ce qui restait de volontaires s'élança aussitôt à terre. Quilques barques, qui étaient déjà reparties pour la Sicile, purent se sauver; mais les autres furent impitoyablement coulées par les croiseurs, et leurs équipages faits prisonniers.
Le Borbone remit en liberté les simples matelots; les officiers, moins heureux, furent envoyés à la citadelle de Messine.
Contre notre attente, il n'y avait pas un seul soldat sur la côte pour s'opposer au débarquement. Enfin nous foulions cette terre italienne que nous appelions si ardemment de tous nos vœux pendant les longues journées d'ennui pas-
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sées au Pharo. Nous poussâmes un cri de joie et d'enthousiasme: Itcdiam! Italiam!
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En Calabre. — Le petit tambour napolitain. — Premier engagement. — Deux Beni-Croq'-Poules. — Le Suisse. — Marche dans la montagne. — L'espion. — Solano. — Attaque des Napolitains. — Embuscade dans les maïs. — La mort de de Flotte. — L'église de Solano.
Nous avions donc le pied dans les Calabres, et l'ennemi ne se montrait pas encore. De faux rapports l'avaient sans doute induit en erreur sur le lieu de notre débarquement, mais il ne pouvait tarder à paraître. Il fallait se hâter de mettre le temps à profit.
Les carabiniers génois prirent position sur les hauteurs, et nous travaillâmes à élever de petites fortifications en terre ou en pierre sur la route de Bagnara à Scylla, car c'était naturellement de ce côté que devait venir l'attaque.
Pendant que nous étions tout à ce travail, une touffe de buissons à droite de la route s'entr'ouvrit tout à coup et donna passage à un petit
bonhomme en uniforme napolitain, qui portait un tambour sur son dos. Il leva ses bras au ciel, avec une baguette dans chaque main, et courut à nous en criant: Viva Garibaldi! On l'interrogea; il nous apprit que les Napolitains arrivaient, qu'il était tambour chez eux, mais qu'il les détestait parce que son père avait été tué par les sbires; qu'en conséquence, ayant connu le débarquement des chemises rouges, il avait pris sa course à travers la montagne pour venir nous rejoindre.
Là -dessus, il posa son tambour à terre, ôta son uniforme, le jeta dans le fossé et resta en manches de chemise.
Celait un garçon d'une quinzaine d'années, à la mine éveillée, et qui était né, nous dit-il. dans les Abruzzes.
Comme il finissait de donner ces explications, les Napolitains débouchèrent à un tournant de la route où se trouvait un pont assez grossièrement construit.
— En avant, mes enfants, dit de Flotte, ménagez la poudre et chargez à la baïonnette!
Les Napolitains ouvrirent le feu à l'instant; mais, sans y répondre, nous quittâmes nos retranchements et courûmes sur eux, en profitant pour nous abriter des inégalités de terrain.
Le petit tambour lançait son képi en l'air et criait: Avanti! avanti! en battant la charge comme un enragé.
Nous voyant avancer constamment, les Napolitains cédaient le terrain, ce qui fit soupçonner qu'on cherchait à nous tendre un piège pour nous prendre entre deux feux. De Fiolte envoya donc quelques hommes en reconnaissance. Ils revinrent au bout d'un quart d'heure annonçant que les hauteurs étaient partout occupées pai* nos gens, et que nous n'avions pas à craindre d'être coupés du reste de l'année. Sur ce rapport, de Flotte, voyant qu'il était impossible d'atteindre l'ennemi à la baïonnette, donna l'ordre de répondre à son feu.
A partir de ce moment, l'aiTaire fut des plus chaudes, et je ne crois pas avoir jamais entendu siffler les balles avec tant d'ensemble, même à Melazzo. Nous avions en effet devant nous les Suisses, qui sont de bonnes troupes. Deux Beni- Croq'-Poules, J . . . et R . . . , se distinguaient entre tous par la précision et la rapidité de leur tir. Ils rampaient comme des serpents, profitant d'une pierre, d'un trou, d'une racine d'arbre pour se dérober aux coups de l'ennemi. Je fus témoin d'une espèce de combat singulier qui eut heu entre R... et un Suisse très-bon tireur,* car il avait déjà blessé deux des nôtres.
Embusqués l'un et l'autre derrière des tas de cailloux, ils s'observèrent pendant une demi-minute, l'arme à l'épaule, jusqu'au moment où le Suisse se hasarda à lever un peu la tête. Le
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malheureux fut à l'instant foudroyé et tomba raide mort, atteint d'une balle à la tempe.
Notre petit tambour, qui n'avait eu jusque là d'autre arme que sa peau d'âne, s'empara aussitôt de la carabine du Suisse et de ses cartouches.
Je vois encore de Flotte, au milieu de cette grêle de balles, debout sur le chemin et dédaignant de prendre les plus vulgaires précautions que commandait la prudence. Comme il était très-myope, il tenait un binocle à la main, qu'il portait de temps en temps à ses yeux pour observer les mouvements des Napolitains.
Il y eut un moment où plusieurs de ses soldats l'entourèrent, en lui disant:
— Mais, commandant, vous allez vous faire tuer!
— Ne craignez rien, mes enfants, répondit-il, j'en ai vu bien d'autres, et ce serait bien le diable si j'allais recevoir aujourd'hui une première blessure !
Hélas! qui nous eût dit que, quelques heures plus tard, ce grand cœur aurait cessé débattre!
Cependant les Napolitains pliaient toujours, et nous allions pour en finir courir sur eux à la baïonnette, quand l'ordre arriva de la part du général Cosenz de cesser le feu et de retourner vers Scylla,
Nous revînmes donc sur nos pas. Personne, excepté notre commandant, ne savait où nous allions. Le temps était lourd et à l'orage. Nous
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prîmes un chemin étroit et tortueux dans la montagne, qui montait en serpentant entre des hauteurs à pic et un profond ravin. Pendant les trois heures que dura cette pénible marche, on fit halte deux ou trois fois, car nous étions harassés après une nuit sans sommeil et le combat de la matinée. Une maison se présenta où l'on nous dit que nous approchions de Solano.
Un quart de lieue plus loin, nous rtiiconlràmes un Calabrais qui nous dit que les Napolitains avaient quitté Solano depuis la veille. Comme on l'apprit plus lard, cet homme était un espion envoyé tout exprès pour nous faire un faux rapport.
Nous arrivons donc à Solano, un pauvre village avec des maisons recouvertes en chaume ; la plupart étaient abandonnées. Nous étions épuisés de fatigue et de faim ; noire premier soin fut de chercher les deux choses dont le besoin se faisait le plus vivement sentir: des vivres, et de la paille pour nous coucher.
Quant aux vivres, il fut à peu près impossible de rien trouver; les Napolitains avaient tout pris ou peu s'en faut. Quant à la paille, c'était autre chose, il y en avait en abondance. Pendant que nous cherchions à nous arranger du mieux possible, de Flotte et Paugam, commandant en second de la compagnie, faisaient une reconnaissance exacte dos lieux et établissaient des avant-postes. Ces mesures de précaution à peine
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prises, on entendit des cris aigus et une vive fusillade; c'étaient les Napolitains qui nous attaquaient.
Il est impossible d'imaginer une plus mauvaise position stratégique que ce malheureux village de Solano. Que l'on se figure un trou entouré de collines hérissées de bois et de champs de maïs; c'était sous ce couvert que l'ennemi s'était embusqué.
Au bruit de la fusillade, nous sautâmes sur nos armes. De Flotte parut le premier dehors, à moitié vêtu, son sabre sous le bras. II posta ses soldats dans les maisons du village, avec l'ordre de se replier au dernier moment sur la place de l'église, où le général Cosenz avait concentré le reste de ses forces.
Quant à moi, je fus envoyé avec un volontaire niçois en reconnaissance dans le champ de mais, où une douzaine de bersaglieri vinrent bientôt nous rejoindre.
L'action était vivement engagée de tous les côtés, car les Napolitains avaient poussé du premier élan jusqu'au village, où ils étaient reçus par un feu des mieux nourris. Ils cherchaient surtout à s'emparer de la place, mais tous leurs efforts venaient se briser contre une résistance acharnée; en même temps un feu terrible qui partait de toutes les maisons arrêtait leur mouvement offensif.
Pendant que cette tempête éclatait sur Sola-
no, les éclaireurs, dont je faisais partie, s'étaient glissés dans les maïs et inquiétaient beaucoup les Napolitains, qui les entendaient sans les voir, et, ne pouvant juger ni de leur nombre ni de leur position, tiraient au hasard dans l'épaisseur du champ. Dispersés sur tous les points et invisibles, la plupart de nos coups portaient, tandis que le feu de l'ennemi ne nous faisait pas grand mal- Généralement, il tirait trop haut, car nous avancions en rampant sur le ventre et la charge passait en sifflant à quelques pieds au-dessus de nous. Plusieurs fois, de feuilles et des tiges coupées par les balles retombèrent sur ma tète. Ces bons Napolitains se laissaient tromper naïvement par les ruses les plus vulgaires; par exemple, ils ne manquaient jamais de prendre pour un homme une tige de maïs coiffée d'un képi, et tiraient dessus avec acharnement, pendant que le propriétaire du képi, posté un peu plus loin, faisait feu tranquillement et posément comme à l'exercice.
Tenus ainsi en respect et craignant sans doute d'être pris entre deux feux, les Napolitains n'osaient pas avancer vers le village , où pourtant un peu de renfort n'eût pas été de trop, car les nôtres avaient l'avantage. Au bout de deux heures de lutte, nous entendîmes battre la chaîne sur la grande route; c'étaient nos gens qui avaient chassé l'ennemi de Solano et le repoussaient à
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la baïonnette. Nous quittâmes alors nos embuscades pour rejoindre la compagnie.
En arrivant sur la place de l'église , je vis des groupes immobiles et silencieux; la consternation était sur tous les visages, il y avait des Beni-Croq'-Poules qui pleuraient. Que s'était-il donc passe? Un volontaire français, Fichet, tout bouleversé, me dit à demi-voix:
— Notre commandant est mort!
— De Flotte? m'écriai-je.
— Il vient d'être tué, reprit Fichet en se détournant pour essuyer une larme.
Je restai pétrifié.
— Venez, me dit Fichet.
Nous fendîmes les groupes, en nous dirigeant vers l'église. C'est là que le corps de notre ancien commandant était étendu sur une botte de paille, entouré de quelques volontaires qui montaient la garde, la crosse en l'air. On nous laissa approcher, et je pus le voir. Un côté de son visage, sa grande barbe blanche et sa chemise étaient couverts de sang; sa figure avait toujours cette expression de douceur et de force qui frappait ceux qui le voyaient pour la première fois.
Je restai quelque temps dans une morne douleur, à regarder l'enveloppe mortelle d'une si belle âme, et je me rappelais avec une amère tristesse ce mot qu'il nous avait dit quelques heures auparavant sa mort, quand nous lui re-
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prêchions de trop s'exposer : „Ne craignez rien pour moi, mes enfants!" Noble confiance d'un cœur intrépide qui devait être sitôt trahie par la destinée.
Parmi tous ceux qui entouraient ce cher mort, il n'en était pas un qui n'eût donné sa vie pour lui; cela se hsait assez sur ces mâles visages qui exprimaient une profonde douleur. Je voulus savoir comment ce malheur était arrivé, j'interrogeai nos amis, j'appris que cette catastrophe était le dernier épisode de la lutte de la journée.
Rien de plus simple et à la fois de plus terrible.
Les Napolitains commençaient à faiblir, et de Flotte, toujours à la tête de ses hommes, comme d'habitude, les lançait sur l'ennemi, la baïonnette en avant. Au plus fort de cette charge impétueuse, de Flotte, atteint déjà d'une légère égratignure à la main, s'élança sur un gros de Napolitains, suivi de quelques hommes, entre autres son lieutenant Paugam, un Français, Girard, et un volontaire de la compagnie anglaise. Un soldat le couchait en joue ; mais, saisi d'un sentiment de respect involontaire, il n'osa pas tirer. De Flotte écarte le fusil avec son sabre; le soldat se rend prisonnier.
Au même instant un coup de feu part à quelques pas, presque à bout portant, et notre héroïque commandant tombe mort la face contre
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terre, sans pousser un cri, sans faire un mouvement. La balle lui avait traversé la tête et était allé frapper le volontaire anglais près de lui. On court, on s'empresse; pendant que les uns s'efforcent de le relever, les autres vont à l'endroit d'où le coup était parti, mais on ne trouve qu'un fusil sur le sol; l'homme qui avait tiré s'était enfui.
Il n'en faut pas davantage pour terminer la plus noble vie.
Pendant que je recueillais ces tristes détails, le curé de Solano passa au milieu de nous. Le général Cosenz avait décidé que de Flolte serait enterré dans l'église même du village. Quatre volontaires furent désignés pour enlever le corps ; je fus un des quatre; je le soulevai avec un pieux respect par la tête; et nous le déposâmes dans l'église, au pied de l'autel, où l'on étendit sur lui une couverture de laine.
Le noble sang du martyr de la liberté coulait sur mes mains pendant le trajet. La compagnie française, tête nue, se rangea en bataille devant l'autel ; derrière nous venaient les carabiniers génois. Nous mîmes un genou en terre, et le service funèbre commença. Le curé de Solano versa de l'eau bénite sur le mort, et quand il eut fini, nous nous relevâmes en présentant les armes. Paugam retraça alors en quelques mots la courte existence de notre ancien commandant, dont le cœur n'avait battu que pour les idées
généreuses; puis le corps fut enlevé pour être descendu dans les caveaux de l'église.
— Adieu, de Flotte! dit Paugam.
Tous les assistants répétèrent :
— Adieu, de Flotte!
Nous sortîmes alors de l'église, la larme à l'œil, après avoir confié à la terre les restes de ce chef héroïque, adoré de ses soldats, simple et grand comme un homme de Plutarque, et qui, dans sa courte campagne, avait eu surtout à cœur de porter haut, parmi les soldats de l'indépendance, l'honneur du nom français.
A quelles mains plus pures que les siennes pouvait-il être confié ? iSous le savions tous ; aussi n'était-ce pas seulement le soldat intrépide que nous pleurions; mais encore celui qui, dans cette armée cosmopolite, personnifiait aux yeux de tous la grande France de la Révolution, la France sans reproche et sans peur.
Il repose sous quelques pieds de terre, dans un coin perdu des Calabres, sans un mot, sans une inscription qui rappelle que c'est là que fut déposée l'enveloppe mortelle d'une grande âme. Un jour peut-être l'Italie, devenue libre, ayant atteint ses destinées, se sou\iendra du soldat dévoué qui pour elle donna sa vie.
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On regrette Framboisy. — Départ. — Un désert dans les montagnes. — Un champ de pommes de terre. — Les gourbis. — Retraite de nuit. — L'orage. — Les Napolitains k notre poursuite. — Retour à Villa-San-Giovanni. — Un spectacle militaire. — Encore le Borbone. — Capitulation des forts. — Cosenz k Scylla. — Histoire du capucin de Scylla.
Un violent orage éclata pendant que nous regagnions nos logements, et la pluie ne cessa de tomber toute la nuit. Le général Cosenz envoya son aide de camp, M. Wisky, un excellent officier qui s'était distingué dans le combat de la journée, pour voir si rien ne nous manquait et si tout était en ordre.
Rien ne nous manquait assurément de ce qu'il était possible de se procurer , c'est-à-dire que nous avions de la paille suflisamment pour nous coucher, mais c'était à peu près tout. Nous n'avions fait que marcher et nous battre depuis le matin, de sorte que nous étions harassés ; encore ce mot est-il un peu faible pour rendre l'état où nous nous trouvions. Quant aux vivres, ce n'est pas la peine d'en parler. Ah! combien nous regrettâmes alors l'industrieux Framboisy! Avec un
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tel homme, il n'y avait pas moyen de mourir de faim. Un œuf lui eût sufû pour faire une omelette capable de nourrir toute la compagnie; mais, comme je l'ai déjà dit, Framboisy, blessé dans ses plus justes susceptibilités, avait quitté les Beni-Croq'-Poules, et, au moment où nous déplorions si vivement son absence, il était tranquillement installé à Messine en qualité d'instructeur de la garde nationale.
Vers trois heures du matin on battit le rappel, et l'armée se réunit sur la place de l'église ; nous n'avions plus notre petit tambour de la veille; le pauvre enfant, gravement contusionné, était resté à l'ambulance. Nous |)artimes sous le commandement de Paugam , qui remplaçait de Flotte à la tète de la compagnie.
Jamais marche ne fut plus pénible. La pluie avait détrempé les chemins, qui formaient de véritable.< bourbiers, et il fallait gravir des montagnes à pic. On ne pouvait se soutenir qu'à l'aide des baïonnettes , qui remplissaient l'office de bâtons ferrés. A chaque instant il fallait s'arrêter pour reprendre haleine. Au bout de plusieurs heures de marche, on fit halte sur un plateau, près d'une source délicieuse, où nous pûmes du moins boire à longs traits, car nous mourions de soif; après avoir bu, chacun s'installa de son mieux sur la terre humide, ou plutôt dans la boue. Mais il n'y avait guère d'apparence que sans tentes ni provisions, et avec des munitions
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qui commençaient à s'épuiser, nous pussions rester là longtemps.
Vers midi, en effet, les clairons sonnèrent la marche. Un beau soleil du mois d'août avait remplacé la pluie; il fut salué par des cris de joie. Ce soleil nous brûlait, mais, tout en nous brûlant, il séchait nos vêtements. Enlin, vers les six heures du soir, après avoir franchi un torrent à grand'peine et remonté un ravin qui le bordait, nous aperçûmes au détour d'un grand bois, sur un vaste plateau désert, un immense champ de pommes de terre.
Je ne sais plus combien il y avait de temps que nous n'avions mangé; le souvenir de notre dernier repas se perdait dans la nuit des âges; jugez de l'effet que l'aspect d'un tel paysage produisit sur nous. Quelques-uns disaient:
— C'est impossible, c'est un mirage ; ces pommes de terre vont s'évanouir comme un rêve quand nous voudrons mettre la main dessus!
D'autres s'écriaient:
— C'est une polilesse que nous fait Framboisy, il a apporté ici ce champ de pommes de terre, et nous allons le trouver lui-même caché dans quelque sillon.
A qui appartenait ce champ? On pouvait d'autant moins le savoir qu'on n'apercevait dans le voisinage rien qui ressemblât à une habitation; pour moi, je persiste dans celte idée que s'il n'avait pas été apporté là mystérieusement par
Framboisy, il y avait été placé par la main de la Providence. Quoi qu'il en soit, si ce champ avait un propriétaire, chose après tout vraisemblable, je lui en fais mes excuses personnellement et au nom de mes compagnons d'armes, mais ces pommes de terre furent littéralement escamotées. On coupa du bois, on alluma des feux, et il y eut une orgie de pommes de terre cuites sous la cendre, bien faite pour scandaliser tous les partisans de la légitimité, s'ils en ont jamais entendu parler.
L'ordre vint de construire des gourbis, ce qui voulait dire qu'après ce repas confortable, nous allions enfin goûter un voluptueux repos sous un* toit de feuillages. La partie était ainsi complète, et nous n'avions plus rien à envier aux délices de Capoue. Malheureusement, en temps de guerre, si l'homme propose, l'ennemi dispose. Les plus fatigués commençaient à peine à fermer les yeux quand nous entendîmes crier aux armes. L'armée napolitaine, très-supérieure en nombre à notre petite troupe arrivait sur nous.
La nuit tombait ; il fallut battre aussitôt en retraite en reprenant le même chemin que nous avions suivi dans la journée, avec cette différence qu'au lieu de monter nous descendions. Comme la veille à la même heure , le ciel ouvrit ses écluses et nous favorisa d'une pluie torrentielle. Voilà une nuit que je n'oublierai jamais. Nous allions pour ainsi dire au pas de course, sans
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le moindre temps d'arrêt, avec l'armée napolitaine sur les talons. La cavalerie qui formait son avant-garde, était si près de nous, que pour moments nous entendions hennir ses chevaux. Nos chiens et les leurs, s'agaçanl mutuellement, aboyaient et se répondaient dans l'obscurité. Au plus fort de cette marche furieuse, un volontaire butta contre une racine d'arbre ; il tomba et son fusil partit dans la chute. On crut d'abord à un commencement d'attaque, et nous fîmes aussitôt voileface; mais cet incident fut vite éclairci; la balle avait traversé le pied du volontaire; on le mit sur un brancard construit à la hâte, et la retraite continua. Cinq ou six cavaliers napolitains étaient déjà sur nous ; on lit feu sur eux ; deux tombèrent, les autres tournèrent bride précipitamment.
Nous atteignîmes enfin un ravin très-escarpé au bas duquel coulait un torrent que nous traversâmes sans trop de difficultés; mais le passage était impraticable pour la cavalerie napolitaine, qui fut forcée de s'arrêter. Il était temps, car elle gagnait sensiblement du terrain.
En ce moment il pouvait être une heure du matin, et nous allions ainsi au pas de course depuis six heures. Des paysans que nous rencontrâmes nous apprirent que Garibaldi s'avançait à grands pas de Rcggio à noire rencontre. Celle nouvelle nous ranima et nous fit oublier toutes nos souffrances, tant était puissant le prestige exercé
par ce grand nom. On flt balte quelque temps dans un méchant bourg de sept à huit maisons, et chacun s'installa comme il put sur la terre humide. Au point du jour, la marche recommença, et vers midi nous touchions à Villa San -Giovanni, c'est-à-dire, ou peu s'en faut, à notre point de débarquement.
Des hauteurs où nous primes position, on apercevait dans un lointain lumineux la Sicile, le Pharo, et nous pouvions même distinguer, courbés sur le sable du rivage, ceux de nos camarades qui, restés dans l'ile, attendaient le moment de passer sur la terre ferme. Au bord de la mer, nous reconnaissions les forts d'Altetimare et de Torre-Cavallo, qui se préparaient à la lutte, et entre les forts et nous, à mi-côte, le corps de Garibaldi, qui nous accueillit par des cris de joie. L'armée, qui venait de comprendre le plan de son général, battit des mains. On nous avait envoyés vers le nord en simulant une marche immédiate sur INaples, pour dérouter et éloigner les royaux, et le stratagème avait réussi.
Avant toutes choses, on nous distribua des vivres dont nous avions grand besoin, et, pendant que nous dépêchions un déjeuner d'une concision toute militaire, nous jouîmes d'un spectacle assez curieux. Comme on voit, nous n'étions pas à plaindre, ayant à la fois la bonne chère et la comédie, — panem et circetises', — un navire napolitain, cet éternel Borbone, qui nous avait
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tant contrecarrés à notre débarquement, courait comme un furieux dans le détroit, ne sachant à qui s'en prendre, quand l'idée lui vint d'aller bombarder le Pharo, qui naturellement ne voulut pas être en reste de politesses.
Garibaldi, impatienté par ce tapage inutile, envoya un parlementaire au commandant des forts pour l'inviter à faire cesser le feu du Borhone, sans quoi il allait attaquer immédiatement. — Dites au commandant, ajouta-t-il, que ce qu'il a de mieux à faire lui-même, c'est de se rendre pour éviter l'effusion du sang; je lui donne une demi-heure pour faire ses réflexions.
Tout se passa en conséquence. Des signaux furent échangés entre le fort et la frégate, qui, au bout de dix minutes, cessa son feu, et un quart d'heure après les forts se rendirent.
Les soldats napolitains sortirent sans armes. Ils vinrent se mêler à nous, en nous serrant les mains et avec mille protestations d'amitié. Il était déjà nuit quand les garibaldiens prirent possession de leur conquête, un peu tumultueusement et comme des gens excédés de fatigue. Pour moi, j'étais tellement harassé que je ne voyais plus clair, j'avais devant les yeux un brouillard qui me produisait une sorte de mirage. Le hasard me conduisit dans une chambre où il y avait un lit ; je me jetai dessus sans cérémonie , et je goûtai dans toute sa plénitude le sommeil du juste.
DE GABI£âLDI. 113
Mais, comme disait César, il n'y a rien de fait tant qu'il reste quelque chose à faire.
Il restait à prendre le fort de Scylla, pourvu d'une forte garnison, armé d'une quarantaine de pièces de canon, et que nous ne pouvions laisser derrière nous au début de la campagne. Malheureusement, notre artillerie n'était pas encore arrivée de Sicile. Il est vrai qu'on l'attendait d'un Jour à l'autre, mais était ce bien le moment d'entreprendre les lentes opérations d'un siège quand toute l'armée frémissait d'impatience de marcher sur Naples?
Le général Cosenz se présenta avec un parlementaire devant le fort pour sommer le commandant de livrer la place.
Le commandant, étonné d'une telle proposition, hésita. Pendant ce temps, quelques garibaldiens, qui avaient suivi le généra.l eu curieux, et simplement pour voir ce qui allait se passer, s'étaient arrêtés sur le pont-levis que le chef de poste avait oublié de relever. Le nombre des curieux augmentait à chaque instant, de sorte que lorsqu'on s'avisa de vouloir relever ce malheureux pont-!evis, il était trop tard.
Vous voyez, dit le parlementaire en montrant la première enceinte déjà envahie, toute résistance serait inutile.
Le commandant fut tellement abasourdi à cette
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vue qu'il ne se rappela plus qu'il lui restait une seconde enceinle.
Il signa la reddition de la place.
Notre artillerie débarquait en ce moment.
La petite ville de Scylla est bâtie sur la pente escarpée et presque inaccessible d'une montagne. Si j'avais à me venger d'un ennemi, je ne lui infligerais pas d'autre peine qu'une promenade de deux ou trois heures du haut en bas de ces rues impossibles. Il y a, à Scylla, un fort beau couvent de capucins bâti sur un pic des plus aigus. Ce couvent n'est à proprement parler qu'une sorte d'ermitage, car il ne contient guère qu'une douzaine de religieux. Je voulus le voir avant de quitter Scylla. Une singulière impression de froid et de tristesse vous saisit en entrant dans ce cloître, triste et nu; on croirait entrer dans un tombeau. En parcourant les corridors, je vis toute grande ouverte la porte d'une cellule. J'avançai la tête. Sur un grabat, d'une apparence vraiment monastique, était étendu un vieillard d'une blancheur de cire qui tenait un journal dans ses mains.
Il me tit de la tête un salut amical en m'invitant à entrer, et en me désignant de la main un escabeau de bois, le seul siège qu'il y eût dans la cellule.
Ce pauvre homme souffrait beaucoup d'un rhumatisme aigu. Il me demanda si j'étais Français, je lui répondis que j'étais de Paris.
— Ah! s'écria-t-il , la France est la grande nation, et le Français est la langue sublime! Je sais tous vos poètes par cœur.
Et il se mit à déclamer des vers de Victor Hugo.
La conversation prit bientôt une tournure plus intime. Ce vieux moine paraissait posséder une instruction sujjérieure ; il parlait de tout en trèsbons termes, il connaissait mAme plusieurs langues et entremêlait sa conversation de citations grecques et latines.
Je pensai que quelque tempête terrible avait dû briser l'existence de cet homme et le jeter au fond de ce cloître ignoré. Et comme je ne lui cachai pas cette impression :
— Vous ne vous trompez pa^, me dit-il: il y a dans ma vie une terrible histoire que personne ne connaît aujourd'hui , excepté moi. Et pourquoi ne vous la raconterais-je pas? Je suis vieux, je vais mourir; mais vous êtes jeune, et il y aura quelqu'un qui se souviendra de moi sur la terre quand tout le monde m'aura oublié.
Le moine me raconta alors ses aventures, que je vais résumer en peu de mots.
Né d'une famille bourgeoise dans une assez belle position de fortune, il fut envoyé à Rome à dix sept ans pour y compléter ses études ecclésiastiques. Un cardinal, visiteur assidu du séminaire, remarqua son intelligence précoce et manifesta le désir de l'avoir au nombre de ses
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pages. Un désir de monseigneur était un ordre. Le jeune séminariste quitta donc la soutane bleue pour l'habillement des pages de Son Eminence.
L'enfant, car on pouvait encore lui donner ce nom, fut tenu dans le palais sous une surveillance sévère et entouré de maîtres et de professeurs de toute sorte. Monseigneur annonçait hautement l'intention d'en faire une des lumières de l'Église, et il le prit en telle affection qu'il ne l'appelait plus que son neveu.
Mais monseigneur n'avait pas seulement un neveu, il avait encore une nièce, charmante jeune fille qui habitait aussi le palais, car les neveux et les nièces foisonnaient dans la prélalure romaine, il y a soixante ans. Les médisants s'exerçaient sur le compte de cette prétendue nièce à laquelle ils trouvaient une grande ressemblance avec monseigneur, qui était du reste un très -bel homme. Quoi qu'il en soit, et ce détail importe peu, à la suite de l'histoire, let deux jeunes gens ne lardèrent pas à devenir amoureux l'un de l'autre, au point qu'une correspondance très-active s'établit entre eux.
Monseigneur en eut connaissance. Fabien fit conduire son neveu dans une chambre écartée du palais qui servait de cachot.
Quand le jeune homme reparut au bout de deux mois, après une cruelle maladie, il était pâle et se traînait péniblement. 11 écrivit à la
nièce de Son Emineoce, elle ne lui répondit pas: il attendit patiemment l'occasion de lui parler, elle lui rit au nez.
Un beau jour le page s'enfuit, quitta Rome et disparut.
Personne ne pensait plus à lui, quand deui ans après, le cardinal et sa nièce, devenue princesse romaine, se promenant tranquillement dans la campagne, virent tout à coup leur voiture entourée de gens inconnus et masqués. Des coups de feu relenlirent, les chevaux s'abattirent et les gens de Son Eminence prirent la fuite. Comme le pays était alors infesté de brigands, monseigneur préparait sa bourse, pensant en être quitte pour quelques écus et une semonce adressée aux bandits pour leur remontrer l'énormité de leur conduite.
Mais alors la portière s'ouvre, l'ancien page monte sur le marchepied et dit de sa voix de fausset :
— C'est moi; ne m'attendiez-vous pas?
En même temps, il décharge deux pistolets à bout portant sur le cardinal et sur sa nièce.
Cet acte de vengeance accompli , il laissa sa troupe partager les dépouilles des victimes et gagna les montagnes, où il vécut errant et misérable jusqu'au jour où le hasard le conduisit dans le couvent des capucins de Scylla.
Il y avait soixante ans que ce drame s'était
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passé au moment où le moine m'en faisait le récit.
— Mais, lui dis-je, après un moment de silence , n'avez-vous aucun regret de vous être ainsi vengé?
Il me regarda avec étonnement.
— Du regret? me dit-il en fixant sur moi ses yeux où brillait un feu sombre, je ne vous comprends pas. Sans l'intime satisfaction que donne la vengeance, je serais depuis longtemps mort de désespoir.
— Prenez garde, lui dis-je, c'est de l'orgueil.
— Oui, reprit-il avec un sourire amer.
Il se tut un instant et ajouta :
— L'orgueil et la douleur, c'est tout ce qui me reste de l'homme!
Marche sur Naples. — Garibaldi en avant. — Misère et dëvouement. — Le paysan de Palmi et son , âne. — Le général Milbitz. — Le verre de vin. — Le dîner de Mélito. — La caserne de Monte-
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leone. — Amulettes pieuses et instruments de torture. — Le Pizzo. — La statue du roi Ferdinand.
— Un ami de la ligne grecque. — Falstaff, syndic. — Les remèdes les plus simples sont les meilleurs. — Le baptême. — Garibaldi parrain. — Les volontaires de Kogliauo. — Le curé de San-Pietro.
— Un confrère. — Souper au Basilic. — Les bas violets. — L'aumonier de Cosenza. — La mort d'un volontaire. — La Vittoria. — Le steamer anglais. — Garibaldi à Xaples. — Prise de Salerne.
L'armée se mit en marche pour Naples en remontant les Calabres.
Garibaldi, dévoré d'ardeur et d'impatience, s'était élancé en avant avec une cinquantaine de cavaliers. En partant, il avait dit à ses généraux: — „Marchez, marchez toujours; les bons soldats vous suivront, les autres sauront bien vous rejoindre!" Notre illustre chef résumait ainsi en quelques mots un des grands secrets de l'art militaire, la rapidité et l'imprévu de l'action.
A cet égard il fut servi à souhait.
On aurait grand tort de s'imaginer que nous marchions en colonnes, chefs et musique en tête, fourgons et ambulances en arrière. Rien ne ressemblerait moins à la vérité. A part l'élite de quelques divisions dont la marche était à peu près régulière, le reste allait à la débandade, dans un pays sauvage, à travers des ravins et des défilés où quelques centaines d'hommes dé-
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terminés auraient pu nous arrêter à chaque pas.
L'armée ne marchait pas, elle se précipitait comme un torrent. Figurez-vous une avalanche de quinze à vingt mille hommes obéissant à une irrésistible force d'impulsion, roulant, bondissant, franchissant tous les obstacles. Dans cette furie de marche, nous avions oublié la faim, la soif, le repos, le sommeil, tous les besoins de la nature. Nous allions toujours, n'ayant qu'un seul cri : „Naples." Les vêtements tombaient en lambeaux, la chaussure restait en route, les armes seules étaient en bon état. La plupart d'entre nous n'avaient pas même de giberne et mettaient les cartouches dans leurs chapeaux. Les plus rapides distançaient les autres et les laissaient en arrière; ceux-ci, débandés, se reformaient au hasard par groupes, ou bien, épuisés, se couchaient le long des routes, puis se relevaient par un élan furieux, se jetaient dans la montagne, découvraient des sentiers de traver.se et de la queue se retrouvaient tout à coup postés l'avantgarde.
Quelle misère, mais aussi quel dévouement! De solde, il n'en était pas question, et quant aux distributions de vivres, il n'en fallait pas parler. Au milieu de ces souffrances, pas une plainte;une grande idée nous soutenait, ef nous ou-»' bliions toutes nos souffrances lors(|u'en traversant un pauvre village , les paysans nous ser-
raient les mains en nous remerciant de les avoir délivrés des Bourbons et des soldats royaux.
Quand je dis que nous manquions presque toujours de vivres, je n'entends pas faire le procès à l'intendance de l'armée, mais c'étaient les moyens de transport qui manquaient. Nous n'avions à notre disposition que ces lourds et primitifs charriofs calabrais dont le modèle exact se trouve dans le tableau de la Bataille des Cimr bres. Ces vénérables véhicules étaient traînés par des bœufs; aussi, malgré la bonne volonté des conducteurs, les provisions étaient-elles généralement en retard de deux jours sur la colonne. Il restait bien la ressource des réquisitions sur la route , mais les royaux qui nous précédaient avaient dévasté le pays comme une nuée de sauterelles sans rien laisser après eux.
Nous traversions ainsi de gros villages et même des villes où il était littéralement impossible .de trouver un morceau de viande ou un verre de vin. Dans certains cantons même, ces deux choses étaient complètement inconnues; les habitants ne se nourrissaient que de maïs grillé ou bouilli. La misère de quelques villages offrait un spectacle impossible à décrire. De méchantes huttes en terre recouvertes de chaume, et dans ces huttes toute une famille, hommes, femmes, enfants étendus pêle-mêle sur une litière de paille de maïs, voilà ce que nous rencontrions fréquemment dans les montagnes.
122 SOUVENIRS d'hN VOLONTAIRE
Mais si la marche de notre armée n'était pas des plus régulières, ce n'est pas une raison pour que j'apporte la même irrégularité dans mon récit.
Je reviens donc à mon point de départ, à Scylla.
Une courte excursion que je fus obligé de faire à Messine me mit un peu en retard, de sorte qu'à mon retour la compagnie française, qui avait renoncé à son ancien sobriquet de tribu des Beni-Croq'-Poules pour s'appeler la compagnie de Flotte , était déjà partie. Heureusement je rencontrai un Français de mes amis, E. D., attaché à l'état-major du général Milbitz; je fis la marche des Calabres avec lui et cet état-major, sans y être attaché par aucun titre ofticiel.
Nous partîmes donc en repassant par Bagnara et Solano. Mon ami, qui souffrait un peu d'une jambe, rêvait de trouver un mulet; mais le mulet est un animal presque aussi fabuleux en Calabre que la licorne ou le phénix. Au sortir de Solano, un jeune paysan de Palmi vint nous offrir un âne de fort bonne mine. A défaut de grives, dit la sagesse des nations, on prend des merles, et à défaut de mulet, il faut savoir se contenter d'un âne. C'est ce que nous fîmes.
Le marché fut bientôt conclu. Ce jeune paysan, à la mine éveillée, nous amusait infiniment par ses lazzis et ses espiègleries. Arrivés à Palmi, il nous proposa de nous accompagner encore pendant quelques marches , et peu à peu l'âne
et son maître prirent tant de goût à notre société que nous devînmes inséparables. Si le maître eût parlé de nous quitter, l'âne lui eût certainement refusé obéissance, de même que le paysan se fût brouillé avec son âne plutôt que de nous fausser compagnie, de sorte que d'étape en étape nous finîmes par arriver ensemble à Naples.
La brigade Milbilz faisait partie de la division Cosenz. Dire l'histoire de ce biave général Milbitz, ce serait raconter l'agonie de la Pologne et les désastres de la France en 1815, la campagne de Varsovie en 1831 et les luttes héroïques de Garibaldi en 1848. Blessé, proscrit, le général Milbitz se réfugia en Grèce, où il vécut en donnant des leçons de mathématiques jusqu'au jour où le premier cri d'indépendance retentit en Sicile. Il fut un des premiers qui débarquèrent à Marsala.
Le général Milbitz était un des officiers les plus capables de l'armée, et, malgré son âge (soixante-trois ans), un des plus actifs. Mais personne n'est parfait en ce monde. Avec les plus rares qualités de l'esprit et du cœur, qui lui valaient la vénération et l'affection de tous ceux qui l'approchaient, le général Milbitz avait une petite faiblesse, qui tenait à son tempérament d'homme du Nord. Il lui était absolument impossible de rester plus de vingt-quatre heures sans manger, chose que l'habitude avait fini par nous rendre facile, à nous autres jeunes gens
1^4 SOUVENIRS d'oN VOLONTAIRE
qui ne savions plus depuis longtemps ce que c'était que le manger et le dormir. A la rigueur, ce n'est pas trop d'un repas par jour, mais dans les circonstances où nous nous trouvions, c'était vraiment un luxe de Sardanapale que l'on pouvait rarement se permettre. Condamné trop souvent à de terribles abstinences, le général jetait les hauts cris. Un soir, à l'étape , on ne trouve pour lui qu'un verre de vin, et encore à grand'peine. Son aide de camp était assis auprès de lui, pâle et excédé de fatigue. Le général lui tend le verre:
— Buvez, cela vous remettra.
— Mais, général...
— Il n'y a pas de mais; vous êtes encore plus fatigué que moi. Buvez!
L'aide de "camp fut obligé de boire.
Pour qui connaît le général Milbitz, ce sacrifice avait quelque chose d'héroïque.
Après une effroyable journée de marche, nous arrivâmes à Mélito, il pouvait être huit heures du soir. Par extraordinaire, nous avion? trouvé un logement convenable dans la maison de l'archidiacre du lieu. C'était devant cette même maison, en pleine rue, que peu de jours auparavant les Napolitains avaient cru devoir fusiller le général Brigonti.
Pourquoi?
C'est ce que Brigenti n'a jamais su, et il est
DE GARlfiALDI. 125
probable que ses soldats n'en savaient pas davantage.
iS'ous avions donc un logement, et, qui plus est, quelque espérance de dîner. On le voit, nous étions ce soir-là en pleine féerie. Le généra], brisé de fatigue, était étendu dans un fauteuil, mourant littéralement de faim. Une odeur des plus engageantes s'échappait de la cuisine ; enfin on met le couvert, il n'y a plus que quelques minutes à attendre, quand tout à coup un bruit d'orchestre se fait entendre dans la rue.
C'était la société musicale de Mélito qui venait donner une aubade au général. Les musiciens de Mélito étaient loin de manquer de talent, seulement ils n'avaient pas choisi le meilleur moment pour le montrer.
Le général parut au balcon, prononça un petit speech de circonstance et revint à son fauteuil.
Le potage était sur la table. On frappa à la porte.
— Pan, pan !
— Entrez!
C'était une députation de la garde civique, avec le discours de rigueur: ^Illustrissime gêriéralj etc." Il fallut écouter et répondre. Entin, ces bravfs gens battent en retraite.
Nous commençons à respirer ; on frappe de nouveau.
— Toc, toc!
126 souvEMits d'un volontaire
Une vive anxiété se peint sur toutes les figures ; jDersonne ne répond , mais l'on entre tout de même.
C'était le maire du lieu , orné de ses assesseurs. Ce nouvel orateur avait le nez tout barbouillé de tabac jaune et un petit manuscrit à la main.
Le général pâlit et ferma les yeux ; il tombait en défaillance. Le maire pariait toujours, et il parlerait encore sans une troisième députation qui vint brusquement l'interrompre.
C'étaient les notabilités cléricales de Mélito. Ranimé par l'excès même de la soulfrance, le général promena des yeux hagards autour de lui. Il n'y avait qu'un moyen de se tirer de là, c'était de brusquer la situation. Profitant de mon obscurité, qui ne fixait sur moi les regards de personne , je me glissai hors de la salle, et reparaissant bientôt avec une servilte sous le bras, je m'écriai d'une voix de tonnerre:
— Le général est servi !
Tout le monde se leva.
Le général se tourna de mon côté et m'adressa un regard qui signifiait: „Merci , vous m'avez sauvé la vie!''
Entre Mélito et Monteleone, où nous arrivâmes le lendemain, nous comptions livrer bataille, car on nous avait dit que nous ne pouvions manquer de rencontrer un corps de Napolitains, mais ce n'était qu'un faux rapport. La route se
fit gaiement et sans encombre. En approchant de Monteleone, nous aperçûmes une grande lueur: c'était une caserne de gendarmes que la population avait attaquée et livrée aux flammes. Quant aux gendarmes, ils avaient tout naturellement décampé.
Notre premier soin fut d'éteindre le feu. La caserne était abondamment pourvue de petites médailles, d'images, de chapelets, d'amulettes de toute sorte; on eût dit un bazar religieux, et je n'ai jamais pu comprendre son existence en un pareil endroit. Parmi toutes ces pieuses curiosités, il y avait quelques petits instruments de torture, entre autres une jolie paire de menottes de la plus ingénieuse invention ; elles se composaient d'un petit croissant en fer qui serrait les poignets au moyen d'une vis de pression; avec un tour ou deux de plus. !e fer entamait les chairs; il pouvait même couper le bras. L'emploi de cette ingénieuse machine était laissé à la discrétion des gendarmes , comme cela devait être sous un gouvernement de police tel que celui des Bourbons. J'emportai un de ces jolis outils dans mon sac pour l'édification des amis quand même du gouvernement bourbonnien, et je le tiens à la disposition des incrédules.
Après Monteleone on trouve le Pizzo, un nom sinistre qui évoque les souvenirs de la fin tragique du roi Murât. Vis-à-vis la petite place où Murât fut fusillé s'élève la statue de Ferdi-
128 SOUVENIRS d'un volontaire
nand I., celui-là même qui le livra à la mort. Si les Bourbons se considèrent personnellement comme sacrés, ils n'ont pas le même préjugé relativement à leurs adversaires ou à leurs compétiteurs. Ferdinand, qui tenait de la Providence un profil de grenouille, a été réprésenté par le sculpteur velu en Achille , avec de grandes bottes à l'écuyère pour chaussure. Pendant la nuit, un de nos volontaires, ancien élève de l'École des beaux arls, eut la fantaisie bizarre de casser le bout du nez de la statue, non par passion politique, mais simplement par un amour désordonné de la ligne. Le fait est que la statue ne perdit rien à cette mutilation; au contraire, le profil y gagna beaucoup.
Personne n'ignore que cette ville du Pizzo, qui livra Murât, fut récompensée par le gouvernement napolitain. Ferdinand l'exempta à perpétuité de l'impôt du sel , impôt généralement assez lourd dans le royaume de INaples.
Le Pizzo est encore aujourd'hui ce qu'il était alors, c'est-à-dire un foyer de réaction et de bigotisme, et les fils n'ont pas dégénéré de leurs pères. A notre approche, toute la partie aristocratique et cléricale de la population avait pris la fuite. Nous pûmes remarquer, du reste, que si les moines et le clergé des Calabres se distinguaient par leur esprit libéral et patriotique, 11 n'en était pas de même dans la Basilicate, dans la terre de Labour et surtout à INaples, oii sont
encore vivaces dans toute leur force les souvenirs du cardinal Ruffo, La population calabraise fut admirable. Tout ce qui était jeune se tit soldat et partit avec l'armée de l'indépendance. Les mères, à l'exemple des femmes de Sparte, armaient elles-mêmes leurs enfants et les envoyaient combattre le Bourbon. Ces jeunes soldats, avec leur costume pittoresque, nous émerveillaient par leur agilité prodigieuse, et comptèrent bientôt parmi les meilleures recrues de l'armée.
Le Pizzo avait alors pour syndic un gros bonhomme, entouré d'autres fonctionnaires (tu même acabit, et qui était loin de nous vouloir du bien. Dans la soirée, le général Milbitz fit appeler mon ami D..., qui, outre sa qualité d'officier d'artillerie , était encore un peu médecin, pour donner des soins à un sous -officier gravement malade.
D... aila trouver le syndic pour lui demander où était l'hôpital.
— Il n'y a pas d'hôpital, répondit le syndic.
— Pourtant les colonnes qui nous précèdent ont dû laisser quelques malades; où sont-ils?
— Je n'en sais rien; j'ignore ce que vous voulez dire, je n'ai entendu parler de rien de semblable. ""i
D . . . comprit qu'il fallait avoir recours aux grands moyens. Il sortit et revint au bout d'un instant avec une petite escorte de soldats qui avaient la baïonnette au bout du fusil.
130 SOUVENIRS d'un VOLONTAIRE
Le syndic était attablé dans un cabaret avec ses adjoints.
— Où sont les malades?
— Je n'en sais rien.
— Bien vrai ?
— Bien vrai; il n'y en a pas un seul au Pizzo.
— C'est que vous les avez tués. En ce cas, je vais vous faire fusiller comme un chien... Soldats, apprêtez vos armes!
Les acolytes du syndic s'empressèrent de fuir, qui par la porte, qui par les fenêtres. Le gros bonhomme tremblait de tous ses membres.
— Attendez, dit -il; je ne sais pas... mais nous allons chercher... je vais voir...
— Oui, voyez et dépêchez-vous, nous n'avons pas de temps à perdre.
Le syndic, retrouvant alors tous ses souvenirs comme par miracle, conduisit mon ami tout droit à l'ambulance. C'était une misérable maison, ou plutôt un bouge infect, où quelques-uns des nôtres dévorés par la fièvre étaient couchés sur la paille. C'est tout au plus s'ils avaient de l'eau à boire.
D... demanda des matelas. Le gardien répondit assez insolemment qu'il n'en avait pas.
Cette réponse et le ton dont elle fut prononcée furent la goutte d'eau qui fait déborder le vase.
D... 6t un signe, et montrant le syndic et l'honime de l'ambulance:
— Emmenez et fusillez ces deux coquins.
Ce fut le mot magique qui devait vaincre toutes les résistances. En un instant on trouva des matelas, de l'eau fraîche, du sucre et des citrons.
Après avoir pris toutes les précautions nécessaires pour que nos malades fussent bien traités, nous partîmes pour Maïda.
Nous avions de temps eu temps des nouvelles de Garibaldi. Il courait devant nous, impatient d'atteindre les Napolitains, et nous courions après lui. Le souffle de Dieu semblait l'emporter. Il allait toujours, presque seul, répandant partout, comme une flamme, sur son passage l'esprit de la révolution. Les populations frémissantes l'acclamaient, et répétaient comme un mot d'ordre ce cri de rédemption : ,,Dieu et Garibaldi!" A chaque pas nous retrouvions sa trace lumineuse dans ces montagnes sauvages et inaccessibles.
C'est ainsi qu'un jour, en arrivant dans un village de très -pauvre apparence, nous trouvâmes toute la population en fête ; le nom de Garibaldi était dans toutes les bouches. On nous raconta que l'avant-veille il avait traversé le pays; la femme d'un paysan venait d'accoucher d'une petite flUe, et l'on avait prié Garibaldi d'en être le parrain. Tout le village avait assisté à ce baptême, dans une petite église qui tombait pres-
132 SOUVENIRS d'un volontaire
que en ruines. Le vaillant soldat, nous dit un témoin de la scène , élendit sa large main sur la tête de l'enfant. Le prêtre officiant, un vieillard, tremblait d'émotion en faisant les questions d'usage, auxquelles Garibaldi répondait de cette voix douce et sonore qu'après l'avoir entendue on n'oublie jamais.
La cérémonie terminée, il embrassa l'enfant, prit congé des villageois par quelques mots d'une affabilité charmante, et remonta à cheval.
Rogliano , où nous arrivâmes le lendemain, avait un aspect tout militaire ; on y avait organisé deux compagnies, que nous trouvâmes en train de faire l'exercice: l'une d'étudiants, l'autre de moines. Leur uniforme était toute en velours noir, blouse et pantalon; les étudiants portaient le chapeau garibaldien, les moines une toque de velours avec une plume; sur la toque était brodée une croix blanche en laine pour les soldats, en argent pour les ofticiers. Cet uniforme n'était pas le moins original dans une armée où il y en avait tant d'originaux et de pittoresques.
L'artillerie arriva à Rogliano peu de temps après nous, mais, hélas! dans quel état! Les mules auraient pu figurer avec succès dans un musée d'ostéologie ; quant aux clievaux, on peut s'en faire une idée d'après l'état des mules; c'étaient des chevaux fantômes. Plus d'une fois les artilleurs avaient été obligés de s'atteler eux-
mêmes aux pièces pour se tirer des mauvais passages. Toute la division Medici arriva à Rogliano au moment où nous partions. Je n'eus que le temps de serrer la main à de bons et vieux camarades, et nous nous remîmes en route, car le général Milbitz, malgré ses soixante-trois ans, était toujours en avant.
Au sortir de Rogliano, on entre dans un véritable désert; il fallut, pour trouver à vivre, quitter la grande route. Les anciens Beni-Croq'- Poules eux-mêmes se débandèrent; et pour qu'un Beni-Croqu'-Poule en vint à cette extrémité, il fallait que la famine fût terrible. Elle l'était en effet. Cinq d'entre eux s'attachèrent à notre fortune ; mon ami et moi nous faisions sept, et le Calabrais Luigi. h; jeune homme à l'âne, faisait le huitième. En cherchant une route à travers les montagnes, nous arrivâmes à un village nommé San-Pietro, dont les habitants n'avaient encore aperçu ni garibaldiens ni Napolitains.
C'était une rare fortune.
On nous fit l'accueil le plus cordial. Mon ami et moi nous fûmes logés chez le curé, qui était venu nous offrir ses services avec le plus grand empressement, et des rations furent distribuées au reste de la troupe, qui s'établit dans le village. Au moment où nous achevions de déjeuner, le médecin du pays vint nous rendre visite, et apprenant que mon ami était, non pas seulement officier d'artillerie, mais encore docteur
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en médecine, il voulut absolument nous emmener dîner chez lui. De là une contestation entre le curé et le frater, qui décidément l'emporta.
Ce brave homme nous emmena triomphalement dans sa maison, où arrivèrent bientôt quelques notables du lieu, avec leurs femmes. Vers les huit heures du soir, nous pensions qu'on allait dîner, mais notre hôte proposa de faire de la musique. Je ne crois pas qu'il y ait eu jamais d'idée plus malheureuse. Une dame saisit une guitare, une autre se mit à chanter, et le terrible docteur s'arma d'une flûte; ce fut pendant près de deux heures un déplorable salmigondis de polkas, de mazurkas, de redowas et de vocalises; tout y passa, jusqu'à l'air des Filles de marbre et au quadrille des Lanciers. Cela me paraissait au fond assez original d'entendre retentir ces airs éminemment parisiens dans ces montagnes sauvages, mais nos estomacs criaient famine.
Enfin on annonça le souper.
La compagnie traversa une grande pièce peuplée de lapins domestiques et de volailles, à l'extrémité de laquelle se dressait une sorte d'échelle.
Il fallut gravir cette échelle, d'une solidité douteuse.
Elle nous conduisit dans une sorte de galetas rempli de paille, de fourneaux, de couchettes et, le dirai -je? d'ustensiles nocturnes assez
DE GÂRIBALDI. 135
peu dissiaiulés. Au milieu se trouvait une large table.
On s'assit, et le festin commença.
Premier service. — Des œufs durs bouillis au basilic. (Les Calabrais adorent le basilic comme les Provençaux raffolent de l'ail.)
Deuxième service. — Du lait caillé frit au beurre, et toujours assaisonné au basilic.
Troisième service. — Des tripes de poulet à la sauce, avec un assaisonnement de plus en plus marqué de basilic.
Légumes. — Des piments rouges et verts à la sauce au basilic.
Quatrième service. — Une salade composée d'oignons, d'œufs durs, de tomates crues, de concombres et de feuilles de basilic.
Dessert. — Du maïs grillé, des noix vertes, des poires et une marmelade de fruits. On n'avait pu mettre du basilic dans le maïs, dans les noix et les poires, mais il y en avait en abondance dans la marmelade.
J'ai médité longtemps sur ce dîner extraordinaire, et je me suis souvent demandé si notre hôte avait été de bonne foi, ou si, animé de quelque rancune scientifique, il avait voulu mystifier un confrère. Mais comment sonder cet abime? Ce sera toujours un secret entre le médecin de San-Pietro ot Dieu.
Quand nous partîmes le lendemain , le curé voulut absolument me faire cadeau d'une paire
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de bas de soie violets et d'un grand chapeau à cornes assez semblable au chapeau de Basile dans le Barbier de Sêville. Avec ma chemise rouge, tout cela faisait un équipement des plus bizarres, mais ce grand diable de chapeau avait du moins l'avantage de me garantir des rayons du soleil beaucoup mieux que ma casquette ne l'aurait pu faire. Quand je passai avec cette coiffure et mes bas de soie violets, chevauchant sur notre âne, les paysans que nous rencontrions me prenaient pour un monsignor et me saluaient jusqu'à terre.
Je dois dire pourtant à ma louange que je n'en étais pas plus ûer.
Mes compagnons avaient mis la journée à profit pour se fabriquer des chaussures; nous aurions humilié Robinson lui-même par notre industrie.
Cosenza, où nous arrivâmes quelques jours plus tard, est une des villes les plus considérables de la CaJabre; elle en serait même la plus belle, si les tremblements de terre voulaient bien le lui permettre. Tous les douze ou quinze ans, en moyenne, un de ses quartiers est jeté bas, et comme les maçons de ce pays suivent le précepte de Boileau : „Hâtez-vous lentement!" le dernier quartier détruit est à peine relevé qu'un autre quartier s'écroule. C'est quelque chose qui rappelle le fameux tonneau des Danaïdes.
A Cosenza, nous fûmes logés chez l'aumônier
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des prisons, un excellent homme, M. Luigi Valentini, dont la famille a payé un large tribut à la cause de la liberté. Ses deux frères, chauds patriotes, furent en effet pendus sous Ferdinand P"", sans parler d'un oncle et d'un neveu morts dans les prisons de François II présentement exroi de Gaëte. Tout cela naturellement suivi des confiscations de rigueur.
M. Valentini a néanmoins sauvé du naufrage quelques débris de la fortune de sa famille. Comme tous les hommes distingués de son pays, il professe un culte pour la France, aussi nous fit-il l'accueil le plus cordial. En sa qualité de grand aumônier des prisons, il avait la mémoire remplie d'histoires de brigands, car en Calabre, le banditisme n'est pas une fiction des romanciers. Du balcon où nous étions assis et qui dominait toute la campagne, notre hôte nous montra sur les hauteurs des montagnes voisines des villages dont la population tout entière ne connaît d'autre industrie que le brigandage; ce qui n'empêche pas ces braves gens de vivre en bons pères de famille. De temps en temps, plusieurs villages ou, pour mieux dire, plusieurs bandes se réunissaient pour tenter un coup d'importance, c'est-à-dire lorsqu'il y avait quelque ville à rançonner. Cosenza elle-même avait plus d'une fois reçu leur visite. La gendarmerie bourbonnienne laissait faire, ,,la politique étant étrangère à l'événement," comme dit Bilboquet. Ah!
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nous disait M. Valentini, le gouvernement intelligent et honnête qui succédera aux Bourbons aura fort à faire pour rétablir un peu d'ordre et de sens moral dans ces malheureuses campagnes, dépravées par de longues années de misère et d'oppression !
Nous trouvâmes à Marmanno un volontaire de la compagnie française, qui était resté en arrière, malade et dévoré par la fièvre. C'était un des huit qui avaient accompagné de Flotte lors de son audacieuse exploration dans le détroit de Messine. Je le reconnus et l'embrassai avec une vive émotion. Le pauvre garçon, quoique brisé de fatigue, voulut à toute force nous suivre; son idée fixe était d'entrer un des premiers à Naples. Nous le fîmes monter sur notre âne; mais en route, brûlé d'une soif ardente, il s'élança à terre comme fasciné par une source limpide qui jaillissait du creux d'un rocher, et but à longs traits, avec délices. Nous arrivâmes trop tard pour le retenir, et ce fut son coup de grâce. La fièvre augmenta , et notre malheureux ami expira en arrivant à l'étape suivante.
Le curé du lieu prononça sur sa tombe quelques paroles pleines de cœur et d'élévation. „N'oubliez jamais, dit-il à ses paroissiens, que ce mort était un Français, que la France est une grande et généreuse nation, et que l'on retrouve ses enfants partout où il y a une noble
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cause à soutenir et un peuple à délivrer de l'esclavage."
Ce sont de ces choses qu'il n'est pas de bon goût de se dire à soi-même, mais qui vont à l'âme quand on les entend dire par des étrangers, dans un pays sauvage, à trois cents lieues de la patrie.
On quitta les Calabres à Rotondo, pour entrer dans la Basilicate. Un vapeur, la Vittoria, nous attendait à Sapri pour nous transporter à Salerne; il avait déjà à bord la division Sacchi. Entassés pêle-mêle sur le pont, nous pûmes du moins laisser reposer nos jambes et dormir à la belle étoile, car la nuit était magniflque. Au point du jour, on signala un steamer sous pavillon anglais qui venait sur nous à contre-bord. Parvenu à une demi-encablure par notre travers, le capitaine nous jeta ces mots avec sou porte- voix:
— Hé! les chemises rouges! Garibaldi est entré à Naples hier matin.
A ces mots, il y eut comme une commotion électrique sur tout le navire. Les dormeurs les plus obstinés bondirent sur leurs jambes, et un immense tonnerre d'applaudissements et de hourras accueillit cette nouvelle. L'équipage anglais répondit par le cri de Vive Garibaldi! Le steamer bissa par trois fois ses couleurs et s'éloigna rapidement.
Dans l'après-midi nous touchions à Salerne, mais l'ordre était venu de continuer notre route
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sur Naples, sans nous arrêter; personne ne put descendre à terre,
Salerne avait été prise peu de jours auparavant par le colonel Pear, sans coup férir; tout s'était passé le plus galamment du monde.
Voici comment:
Pear, qui avait devancé sa troupe de quelques heures, arriva devant Salerne avec deux de ses officiers. Il portait une blouse noire et ceux-ci des blouses rouges. Ce détail n'est pas indifférent.
Que faire devant une place ennemie, à moins qu'on ne la prenne?
Pear envoya un de ses Compagnons en parlementaire à Salerne pour sommer la garnison de se rendre, faute de quoi on donnerait l'assaut, avec une armée de dix mille hommes. La marche prodigieuse de Garibakii avait tourné toutes les têtes, et celle du gouverneur n'était pas plus solide que les autres. Dans son embarras, il demanda des ordres à Naples par le télégraphe. On lui répondit de prendre conseil des circonstances, et de se rendre s'il ne croyait pas pouvoir tenir.
La situation était encore plus critique après cette réponse.
Le gouverneur, avant de prendre un parti, envoya quelques gendarmes dans la campagne en éclaireurs. Peu charmés apparemment de cette commission , les gendarmes tirent quelques pas et aperçurent de loin Pear et ses compagnons en chemises rouges, assis à l'ombre, sur
la lisière d'un petit bois, et attendant. Ils n'en demandèrent pas davantage et revinrent à toute bride annoncer que les chemises rouges tenaient en effet la campagne.
Sur cette nouvelle, le gouverneur capitula.
Heureusement pour le colonel Pear, son petit corps d'armée le rejoignait en ce moment, sans quoi il se fût trouvé fort embarrassé pour prendre possession de sa conquête.
Naples. — Ma mule. — Le 1er octobre. — Maddaloni. — Attaque des Napolitains. — Un aide de camp et son cheval. — Bixio. — Une nuit en faction. — Le chasseur sarde. — Santa-Maria. — La ferme de la Paille. — La compagnie De Flotte. — La garde royale napolitaine. — Le capitaine Paugam. — Les tirailleurs siciliens. — Les enfants et la cantinière. — L'officier napolitain. — Un obus et un tonneau de rhum. — Les carabiniers de la garde. — Trop beaux pour rien faire. — Visite du général Turr. — Le général Dunn. — San-.\ngelo. — L'infanterie hongroise. — Audace de Garibaldi. — Le capitaine Lefevre. — Victoire.
Enfin, nous entrons dans cette admirable baie de Naples , la plus belle du monde. Les bâtiments de guerre napolitains alors sur rade font
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à la Vittoria les honneurs d'une salve de 21 coups de canon; une foule d'embarcations se détachent de terre et viennent avec de joyeuses acclamations nous apporter des fruits, des fleurs, des cigares.
Comme nous l'avait appris le steamer anglais, Garibaldi était en eflet arrivé à Naples et François II s'était retiré avec son armée sur le Volturne, entre Capoue et Gaëte. Personne n'ignore ce grand fait historique de l'entrée de Garibaldi à la tête d'une trentaine d'hommes. Peu à peu ses soldats venaient le rejoindre, et, lors de notre arrivée, il y avait à Naples de quatre à cinq cents garibaldiens.
La Vittoria apportait un renfort considérable.
De nouveaux corps de troupes arrivaient tous les jours, et bientôt on ne vit plus à Naples que des chemises rouges. La ville avait pris un air de fête, la population était dans l'enthousiasme; c'étaient à chaque instant des manifestations nouvelles en l'honneur de Garibaldi et des garibaldiens. En passant auprès d'une chemise rouge, les plus grandes dames souriaient et saluaient en levant le médium de la main droite: c'était un geste convenu , une sorte de signe maçonnique qui faisait allusion à l'unité de l'Italie.
Cependant l'on s'occupait activement d'organiser l'armée, car l'ennemi était pour ainsi dire aux portes de Naples, et il ne fallait pas lui laisser prendre l'ofl'ensive. Le général Cosenz,
ministre de la guerre, secondé par son aide de camp M. Wolsky, déployait une activité prodigieuse; et comme les munitions ne manquaient pas, on fut bientôt prêt à entrer en campagne.
Tous les jours des corps de troupes prenaient le chemin de fer de Naples à Caserte, et l'on ne peut se faire une idée du singulier spectacle qu'offraient ces départs. C'était un pêle-mêle de toutes sortes d'uniformes, une cohue de volontaires remplissant les vagons, étendus sur l'impériale, ceux-ci accrochés aux portières, ceux-là à cheval sur les tampons, accroupis sur le tender ou mêlés aux chauffeurs. Le train se mettait en marche au bruit des chants de guerre, des cris de joie, des vivat et des acclamations.
Après un repos d'une quinzaine de jours à Naples, je m'étais fait incorporer dans la division Bixio. Je dois dire pourtant que j'avais d'abord essayé de la cavalerie; malheureusement il ne nous manquait qu'une toute petite chose: des chevaux. On me donna une mule, et je fus encore un des plus favorisés. Mais c'était une bête en diablée qui était loin de jouir de toute ma conflance; aussi n'hésitai -je pas, au bout d'une semaine, à abdiquer toutes mes prétentions de centaure pour rentrer dans l'infanterie, comptant beaucoup plus sur mes jambes que sur celles de ma mule. Le fait est que la seule cavalerie sérieuse était alors celle du général Turr, composée de Hongrois, excellents et infatigables
cavaliers qui rendirent de grands services, et qui avaient l'aspect le plus pittoresque avec leur uniforme vert et rouge et leurs grandes bottes à l'écuyère.
Je passe sous silence les engagements et les petits combats partiels qui eurent lieu vers la fin de septembre, et auxquels je n'assistai pas, pour arriver tout de suite au fameux combat de 1®' octobre, autrement dit du Volturne.
Capoue était la base d'opérations des Napolitains; elle était défendue par le Volturne et par des glacis couverts d'une artillerie formidable. La ligne des garibaldiens s'étendait de Maddaloni à San-Angelo, mais c'était surtout Maddaloni qui était la clef de leur position, car, cette place une fois i)rise, les Napolitains nous coupaient la route de Naples, nous rejetaient sur Capoue, et nous mettaient entre deux feux. Maddaloni était sous la garde du général Bixio, un des plus jeunes et des plus brillants officiers de l'armée.
La plus grande partie des troupes concentrées sur ce point campaient hors de la ville sur une hauteur. En tète du camp était établi un avantposte, a peu de distance d'un vieil aqueduc romain. C'était là que je me trouvais le matin du l*"" octobre vers les cinq heures. Le factionnaire se promenait de long en large, l'arme au bras, en sifflant un air populaire des Calabres, et nous étions assis ou couchés par terre à quelque distance auprès de nos fusils en faisceaux. Tout
à coup nous entendons crier Vive le roi! En même temps une grêle de balles siffle autour de nous, et j'entends un bruit sourd; c'était le factionnaire qui tombait, atteint d'une balle à la lête.
Les Napolitains arrivaient au pas de charge.
Nous ne fûmes pas longtemps à prendre nos armes et à riposter. Il fallut cependant se replier sur les postes les plus voisins , car nous étions trop inférieurs en nombre. Là nous tînmes pied. Presque aussitôt arriva le général Bixio, qui venait savoir ce que signifiait cette fusillade. Pendant qu'il examinait la position, le canon retentit avec force dans la direction de Santa-Maria et de San-Angelo. Il n'y avait pas à en douter, ce n'était pas un simple escarmouche, c'était une bataille générale qui commençait sur toute la ligne.
L'action s'engageait en même temps sur notre droite à Saint-Michel, où se trouvaient les chasseurs sardes. Le corps d'attaque napolitain avait à sa disposition sept ou huit pièces de canon, et nous n'en avions que trois; encore étaient-elles sei'vies par des artilleurs peu expérimentés.
Un renfort de deux cents hommes nous était arrivé, et, pendant une demi-heure, nous gagnâmes peu à peu du terrain. Les Napolitains démasquèrent deux pièces de canon qui ne nous firent pas grand mal, parce que nous étions disséminés en tirailleurs. Ils essayèrent alors d'une