SIM£ON MORIN
Météore brillant dont le ])assage rapide à travers le firmament a ébloui un instant tous les regards ; étoile d'un matin qui n'a pas eu de lendemain ; plante fugace qui n'a voulu, il semble, étaler ses chamies qu'un moment, pour se faire regretter.
Sous la tombe obscure (jui, dans un humble village de campagne, couvre les restes de Siméon Morin, que de promesses, d'espérances et de rêves ensevelis ! C'est bien là, sur cette tombe, qu'on devrait mettre une colonne brisée, une corne d'abondance renversée, tout ce qui peut syiuboliser une existence prématurément détruite.
La nature avait tout t'ait pour lui; elle lui avait donné ce qui séduit et entraîne les hommes, la beauté intellectuelle et phvsi(|ue. les dons du corps et de l'esprit.
A l'époque où nous le représentons, un eml)on])oint un peu précoce et forcé corrigeait ce ([u'il y avait de trop jeune, de trop efféminé dans sa figure; la taille et les formes vigoureuses de l'homme, avec ces traits et ce teint d'enfant ou de jeune fille, produisaient un bon effet. On aimait à voir tant de talent et de vigueur joints à tant de jeunesse et de fraîcheur. On était prévenu favorablement avant de l'avoir entendu ; et quand on l'entendait donc! Tl fallait voir l'enthousiasme de la foule.
On venait de dix et vingt lieues à la ronde aux assemblées auxquelles il devait parler, et on trouvait que
jji'i-.soiiiic iK' lui était supûrieur. Pourtant, les orateurs ne uiaïujiiaieiit pas à cette époque : c'étaient Papin, J.oranger, Laberge, Piché, les Dorion, l^atianime. Labrèche- V'iger, et combien d'autres?
Morin n'avait pas la culture littéraire de Laberge,. l'esprit tin de Loranger, le souffle puissant de Papin. mais il était plus complet, plus entraînant et plus frappant. Il avait de la hauteur dans les idées et de la vigueur dans l'expression, de la chaleur et de la noblesse dans le geste, dans la physionomie, dans la déclamation. Eien de vulgaire, de populacier chez lui ; on se sentait, en le voyant, en face d'un homme supérieur, auquel l'esprit de parti pouvait faire commettre des fautes, mais point de bassesses. Il avait l'air et le ton des orateurs de bonne race, le coup d'aile des oiseaux de haut vol.
Les luttes de partis commençaient alors à deveuir trop personnelles, trop violentes; on faisait un abus coupable de la religion et de l'argent, mais il y avait place encore pour les esprits et les caractères élevés. Les hommes de talent de la Pléiade Rouge, développant les germes de libéralisme qui existaient dans presque tous les esprits instruits de notre pays, avaient fait éclore des idées avancées dont la discussion dormait de l'essor au talent.
Morin couipléta la ruine de ces idées, la déroute de cette école politique, dont le parti libéral d'aujourd'hui, devenu très conservateur, expie encore les fautes et les exagérations. Il s'attaqua au représentant le plus pojiulairc do cette école, à celui qu'on appelait alors Danton ou le Gros Cannon de la démocratie, au géant T'apin, qui se portait candidat dans le comté de l'Assomption contre M. Louis Archambault.
La lutte fut terrible.
Morin n'avait alors que vingt-trois ans, et il avait l'air d'uu enfant. C'était la lutte de David contre Ooliath. Le géant fut élu par quelques voix de majorité .seulement.
SIMÉON MOKIN 51
Deux ans après, en 185G, Morin était élu par acclamation dans le comté de Terrebonne. Il soutint devant la Chambre la réputation d'orateur qu'il s'était faite sur les hustings. Ix's journaux anglais l'appelèrent tlie rising star, l'étoile naissante du nord. Du premier coup, il prit le ton de l'éloquence parlementaire et conquit sa place parmi les premiers orateurs de la Chambre. Doué d'imagination, de jugement et d'un grand sens politique, connaissant, comme par intuition, le droit constitutionnel, ses discours rempli? de raisonnements frappants et concis, prononcés dans un langage choisi, d'une voix un peu claire, mais sonore et agréable, faisaient autant d'impression sur la Chambre que sur le peuple.
C'était la même chose au Barreau, à la Cour criminelle surtout, où il ])laida des causes qui eurent du retentissement.
Qui ne se rappelle le procès du jeune Parent, accusé d'avoir tué un vieillard du nom de Simpson ? T^afontaine et Aylwin sur le banc; Johnson, représentant la couronne ; Loranger et Morin, plaidant pour l'accusé !...
La Cour criminelle n'a pas eu de plus beaux jours. Morin fut magnifique. Il nous semble encore entendre cette voix vibrante, émue, cette parole tantôt véhémente, tantôt sarcastique ou suppliante.
Le juge Lafontaine s'essuvait les yeux; la plupart des jurés pleuraient: Parent fut acquitté. Dans la causé de Yincelette et Gaboury, à laquelle s'attachait un intérêt politique, il eut des mouvements magnifiques, des mots terribles. Parlant d'une femme qui s'était évanouie en rendant un témoignage suspect, il s'écria :
" Vous l'avez entendue, vous l'avez vue. pâle d'abord, froide comme le marbre, puis haletante, agitée, bouleversée par le remords, et suant le parjure f|ue sa bouche ne pouvait plus proférer."
La politique l'arracha malheureusement à la profes-
on pour le jeter dans cette vie d'émotions, d'enivre-
sion pour le jetei
SOIVENIKS ET BIOGHAl'lIIES
nients et (K' délwires où les naufrages sont si nombreux et lanu'ntal)les. Devenu ministre, à Tâge de vingthuit ans, entouré d'amis et d'admirateurs, il lui manqua, pour continuer à s'illustrer et à honorer son pays, les lial)itudes de tempérance, de travail et l'amour du devoir qu'il avait perdus dans le brouhaha politique. Il montra qu'il avait plus de talent que de caractère; ses meilleurs amis furent consternés, le peuple désappointé. Battu en 18(51 et en 1863, il accepta la place de secrétaire de la Codification, et en 1873, il fut nommé protonotaire de Joliette.
("était un ensevelissement peu digne d'un homme fait pour être un chef de parti, et qui, probablement, eût remplacé Cartier.
On a dit que Cartier n'a pas cherché à se préparer des successeurs ou des héritiers politiques, et qu'il n'a pas fait pour Morin tout ce qu'il aurait pu. On aime tant à justifier de quelque manière les fautes et les chutes de ceux qu'on aime, qu'on est souvent injuste envers les autres. Il n'y a pas d'excuse acceptable pour celui qui, pouvant servir, illustrer même son pays, son nom et sa famille. refuse de vivre et do travailler. Ceux-là ne sont pas de véritables grands hommes qui, parcourant un chemin semé de fleurs, s'arrêtent et se découragent aux premières épines qu'ils rencontrent.
M. Morin était né à Lavaltrie. de Joseph Moi'in, cultivateur, et de Félicité Pelletier, le 20 janvier 1831. Il était, par sa mère, petit neveu de Solomon Juneau, le célèbre fondateur de Milwaukee. et cousin de Joseph Papin par la branche des Pelletier. Tout jeune, il donna des preuves de la plus vive intelligence. Il entra au collège de l'Assomption, à l'âge de neuf ans, et en sortit, ses études faites, à l'âge de dix-sept ans. C'est là. au collège, qu'il commença à faire sa réputation d'orateur. Dans le discours et la composition, il n'avait pas d'égal ; ses succès, dans les pièces où il jouait les principaux rôles, enthousiasmaient les élèves et leurs parents. "■ Il deviendra un grand orateur, ce petit Morin " disaient tous ceux qui l'entendaient.