L.-A. JETTE
Dans un pavs où un avocat doit être avant tout un homme d'afi'aires, une pareille société ne pouvait durer. La nature avait fait Fabre journaliste, il fallait bien qu'il le devînt. M. Lesage, qui aurait du être ambassadeur, devint assistant-ministre des travaux publics à Québec. M. Jette resta avocat.
Depuis deux ans il a pour associé M. Béïque que la Providence semble avoir fait exprès pour lui tant ils se complètent.
La position que M. Jette s'était faite au barreau, la confiance et les sympathies que son intelligence et son caractère lui avaient gagnées dans le public, le désignaient depuis longtemps comme l'un des candidats les î)lus forts du parti qu'il soutenait. Le rôle brillant qu'ail joua dans le fameux procès Guibord le signala davantage à l'attention publique.
M. Jette n'avait pas pris jusqu'alors une part très active à la politique. Quoique partisan de M. Dorion, il appartenait à la fraction modérée du parti libéral et avait toujours, comme Laberge et plusieurs autres, condamné les écarts de quelques libéraux de 49 et même de 54.
Il avait déjà indiqué ses tendances en quittant l'Institut Canadien, lors de la malheureuse scission qui eut lieu dans cette institution. Il avait fait voir comment il entendait le libéralisme, lorsqu'il devint rédacteur en chef de VOrâre sous le gouvernement McDonald-Sieotte, le gouvernement des libéraux modérés.
M. Jette est catholique, national, et libéral dans le bon sens du mot. Les- mots de libéral et de conservateur semblent avoir perdu leur sens dans ce pays depuis plusieurs années, car on les apjilique à tort et à travers. On a pris l'habitude d'appeler libéraux ou rouges tous ceux qui combattaient le gouvernement conservateur.
Les chefs du parti conservateur avaient soin, pour
rester au pouvoir, de faire croire que tous ceux qui
voulaient les renverser étaient des hommes dangereux,
professant le libéralisme condamné par l'église, et ils
yB SOUVENIRS ET BIOGRAPHIES
rappelaient sans cesse les écrits de certains libéranx de 49 et de 54 j)our entretenir la détiance j)ublique.
M. Jette LTut que, dans l'intérêt du pays et de son parti, et afin de rallier sous le drapeau de l'opposition tous ceux qui désapprouvaient les actes des chefs du parti conserrateur, il fallait avoir une bonne fois le courage de rompre avec un passé dont l'influence nous était si funeste: " Pourquoi, disait-il, persister à porter '* la responsabilité d'idées que nous ne partageons pas '• et nous condamner sans raison à une éternelle impuissance? '
Tout le monde applaudit à ce raisonnement, la jeunesse surtout, et le parti national fut fondé; on voulut écarter même un nom qui n'était plus qu'un épouvantail et un souvenir.
C'est grâce à ce. programme que M. Jette put poser en 18T1 sa candidature contre le chef même du parti conservateur, le tout-puis?ant sir Georges-Etienne Cartier. Des hommes qui jusqu'alors avaient repoussé le .programme libéral acceptèrent le drapeau national, et on se rappelle avec quel enthousiasme le peuple accueillit une candidature qu'il regardait comme l'inauguration d'une ère nouvelle.
Dans plusieurs parties du pays on put constater les heureux effets de la transformation qu'avait subie le parti libéral.
Le rôle de M. Jette à la Chambre des Communes ne fut pas à la hauteur des espérances de ses amis.
C'était un chef qu'on avait voulu élire, un futur ministre, il ne fut ni l'un ni l'autre. 11 n'avait ni l'ambition, ni la hardiesse nécessaires pour s'affirmer, s'imposer surtout: il céda le pas aux anciens libéraux peu disposés à se démettre au profit d'un homme (jui savait si bien se soumettre.
On donna raison aux conservateurs de dire que la fondation du parti national n'avait été qu'un leurre, un mouvement stratégique imaginé pour faire arriver le parti libéral.