‹ Souvenirs et biographies, 1870-1910Chapitre 37 sur 44 · ALFRED-D. DE CELLES · texte numérisé non relu

ALFRED-D. DE CELLES

— Il y a, dit-il, il y a que vous ne voyez pas mon chien de l'autre côté de la me, dans une voiture. Eh bien, comme il ne peut marcher, je suis obligé de le promener en voiture toutr la journée jusqu'au départ du bateau.

Un jour, il se promenait, tenant en laisse, au moyen d'une corde passée sur son épaule, son fameux Kiki. Kiki est le nom de ce chien historique — et il allait, il manhait tirant fortement sur la corde, à chaqiu' pa^. Soudain, il entend une voix, hi voix d'un petit garçon, qui lui criait: " Monsieur votre chien étouffe." Il s'arrêta et s'aperçut qu'il avait Kiki dans le dos et à demi étranglé. '" ]*auvre Kiki, dit-il, en l'embrassant."

C'est le moment de dire qu'il est un aimable compagnon de pêche, de chasse ou de table, un convive agréable, causeur charmant, aimant ]iar instinct les choses qu'un esprit et un palais délicat recherchent. Mais, en cela comme dans tout le reste, modéré et pensant plus aux autres qu'à soi-même, cherchant plutôt le plaisir de ses amis que le sien.

DeCelles est un homme d'affaires peu ordinaire, Un spéculateur comme on en trouve rarement. Un jour, son ami Drolet lui conseilla d'acheter une maison à Montréal, en lui disant qu'il doublerait son argent en peu de temps s'il voulait la revendre. DeCelles se laissa convaincre facilement et il acheta la maison; mais, ne pouvant l'habiter, il la loua. Dans les commencements, il était heureux, presque fier de faire acte de propriétaire et de toucher son loyer, mais il finit par se fatiguer d'aller ainsi tous les mois chez son locataire, et il attendit que celui-ci vînt le payer. Il attendit longtemps, plusieurs mois, et le locataire ne venait jias. On lui conseilla de le poursuivre et il suivit ce conseil. Le locataire, assigné à comparaître devant le tribunal, ne comparut pas. laissa prendre jugement contre lui et même saisir ses meubles. Au jour fixé pour la vente, DeCelles se rendit chez son locataire afin d'empêcher qu'on ne vendît à sacrifice les meubles garantissant son

loyer. Le locataire s'empressa de le recevoir, chapeau bas, et le pria d'entrer dans la chambre de sa fenmie qui venait de mettre au monde un beau gros bébé. A la vue de la jeune mère éplorée et du bébé, DeCelles sentit son cœur se fondre, et donna l'ordre d'arrêter la vente. Le locataire le remercia avec effusion et lui déclara qu'il avait une autre grâce à lui demander. Il lui dit que, nouvellement arrivé à Montréal, ne ccmnaissant personne et ne sachant à qui s'adresser ])()ur avoir un parrain, il lui saurait gré d'accepter ci- parrainage. DeCelles faillit tomber à la renverse; mais un sourire de la jeune mère, qui était jolie, et un cri du bébé le touchèrent, et il accepta.

— Mais où vais-je prendre une marraine, dit-il.

— Je ne puis vous offrir, dit le locataire, que la garde-malade.

C'était une grosse fille joufffue d'une quarantaine d'années. DeCelles en avait trente, mais il accepta la marraine, alla lui acheter une paire de gants avec des dragées pour la mère, et une bouteille de vin pour boire à la santé du bébé. Il alla à l'église, fit baptiser l'enfant et revint à la maison où il trinqua, en compagnie du père et de la marraine, à la santé du bébé et de la mère. Ijorsqu'il partit, son locataire le pria de lui prêter cinq dollars, disant qu'il n'avait pas le sou pour acheter du pain et des remèdes dont sa femme avait besoin. De Celles prêta les cinq dollars et s'en alla en méditant sur les avantages de la propriété. . .

Quel(|ues mois plus tard, l'immeuble était vendu par le shérif, à la demande de la ville. DeCelles avait oublié de payer les taxes. Cet incident lui fit croire qu'il n'avait pas le génie des affaires, et il cessa de spéculer.

En sa qualité de bibliothécaire du Parlement, les ministres, les députés, leurs épouses et leurs filles s'adressent à lui et il sait donner à chacun la pâture intellectuelle nui lui convient. Comme il possède un fonds solide de religion et de morale, il ouvre rare-

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