‹ Souvenirs et biographies, 1870-1910Chapitre 7 sur 44 · ALBANI · texte numérisé non relu

ALBANI

C'était l^nima Lnjfiinesse.

Il y a deux ou trois ans, le rêve de son i)ère s'accomplissait. Kninia partait pour TEurope sous la protection d'une riche famille française. Après (luelques mois d'études, elle ])anit sur la scène, dans les villes du sutl de l'Italie, et souleva l'enthousiasme des populations ardentes et passionnées de ces contrées. (3n se prosterna devant cette étoile naissante, et la renommée, av^-c ses cent voix, jeta partout son nom.

Dans un concert ([u'elle donna. Tannée dernière, à Messin(>, en Sicile, elle fut rappelée dix ou quinze fois, et la dernière fois, plus de deux cents bouquets la couvrirent de fleurs et Jonchèrent le théâtre. Trois serins, lancés d'une cage, allèrent voltiger autour de celle qu'on appelle le '* 8erin d'Améri(|ue." L'enthousiasme ne pouvait se manifester d'une manière plus délicate et plus flatteuse. Les couronnes, les bracelets et les dianuuits lui nri'ivèrent j^endant plusicui's jours après vc triomj)lie.

Il est malheureux (|u'il ne se soit i)as trouvé un homme parmi nous pour faire ce que des étrangers ont fait, afin de procurer à notre pays l'honneur de protéger cette fleur nationale. Hélas ! combien d'autres ont eu à souffrir de notre pauvreté ou de notre indifférence pour nos talents artistiques et littéraires !

Xous espérons que la Jeune diva n'oubliera pas sa patrie au milieu des séductions qui l'entourent, et qu'un Jour elle viendra, au moins une fois, nous donner l'occasion de saluer et d'applaudir la plus brillante de nos gloires artistiques.

17 mars 1883.

Le 31 mars 1883, j'écrivais daus la Tribune :

" Elle est venue."

" Nous l'avons vue et entendue enfin, cette Albani, cette Emma Lajeunesse dont le monde entier admire

le talent. Eh Ijieii ! n'cst-il pas vrai qu'elle mérite la gloire qui entoure son nom? Les rêves de ceux qui ont entendu ses premiers chants sont réalisés, effacés. Le travail, la persévérance et l'art ont iecondé, emhelli et poussé jusqu'aux dernières limites de la perfection les dons merveilleux de la nature. Est-il possible de chanter avec plus de science, de méthode et de distinction, de faire entendre des notes plus pures, des accents plus enchanteurs. Une voix humaine peut-elle être plus divine? Xous aurions aimé la voir et l'entendre dans un opéra, dans une des grandes créations de son génie. Mais ce que nous avons entendu suffit pour donner une idée de l'effet qu'elle produit, lorsque l'intérêt du drame, les attraits de l'action et de la mise en scène se joignent aux charmes de sa voix. Nous nous expliquons l'enlliousiasme qu'elle soulève partout, les applaudissements qui retentissent sur son passage. Sans doute, elle a chanté devant des réunions plus aristocratiques, elle a reçu des cadeaux plus beaux que les nôtres, mais nulle part elle n'a été accueillie avec plus d'enthousiasme. Son émotion a prouvé qu'elle appréciait les manifestations bruyantes de notre admiration. Elle a dû voir que le patriotisme donnait à ces manifestations un cachet particulier, une puissance émouvante, que les cœurs battaient aussi fort que les mains."

Un connaisseur, un savant en musique, M. Guillaume Couture, qui n'a pas l'admiration facile, disait:

'■ Xous n'avions jamais, pour notre part, entendu Albani, mais sa vaste réputation nous avait permis de nous faire une idée approximative de son mérite. Or, nous le déclarons liau.temcnt, notre attente a été surpassée, et de beaucoup. Et pourtant, après avoir tout dernièrement applaudi la Patti à New- York et à Bos-

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ton, t'i la Nrilssoii ici, nous avions qut'Uiues raisons iPêtre difficile.

" Eh bien, pour ne parler que de la plus célèbre des deux, la Patti possède jjeut-être un registre plus également et plus uniformément timbré, ses notes basses sont peut-être plus rondes et plus sonores, elle a, peutêtre, l'avantage d'un mécanisme un tant soit peu plus souple ; mais elle ne chante ni avec le sentinu'ni m avec rintelligence d'Albani. Pour le sentiment et l'intelligence artistiques, nous croyons Albani sans rivale au monde, la plus grande des artistes par conséquent, car le sentiment et rintelligence, c'est tout l'art."

C'est le 24 mars 188.") que la grande artiste parut, la première fois, devant un public canadien. Quelle salle ! Quelle foule ! Quelles acclamations ! Anglais, Canadiens-français et Irlandais rivalisaient d'enthousiasme. Les mains Ijattaient, les hourras soulevaient le plafond de la salle, les couronnes, les bouquets, les corljeilles de fleurs jonchaient la scène.

La veille, elle avait été reçue solennellement à l'hôtel de ville, en présence de l'élite de notre société et des adresses lui avaient été présentées par le conseil de ville et diverses sociétés nationales. Fréchette avait lu, avec une chaleur communicative, une poésie charmante.

Invitations dans les couvents, dans les salons les plus aristocratiques, réceptions magni tiques, tous les hommages lui furent prodigués pendant son séjour à Montréal.

Ces hommages adressés quelquefois à des artistes, qui ont plus de talent que de vertu, paraissent exagérés et peu convenables à grand nombre de personnes ; mais, cette fois, il n'y eut qu'une opinion, un sentiment. On rendait hommage non seulement à la grande artiste, mais à la femme vertueuse dont la réputation était

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ivstéo intacte au milieu de tous les dangers, de toutes les séductions. On s'applaudissait (ju'une Canadiennefrançaise eût donné au monde le spectacle si rare de la vertu dans un monde où elle est fort négligée. On considérait que c'était un honneur pour elle, pour sa famille, pour sa nationalité, pour la maison d'éducation où on avait formé son cœur et son esprit.

Il est bien connu que si la reine d'Angleterre l'estime assez pour la faire asseoir à sa table, c'est autant jtour sa vertu que pour son génie artistique.

Elle est restée humble, modeste, bonne pour sa famille, pour son père, pour sa sœur, pour ses amies d'enfance, reconnaissante envers les personnes qui l'ont ])i otégée dans sa jeunesse. Elle paie une pension à son vieux père qui demeure à C'hambly, et son frère. Joseph ]>:ijeune3se, prêtre, curé d'une paroisse dans le Xord, lui doit son éducation.

Sa vie a été laborieuse, absorbée du matin au soir par l'étude de sou art.

On est porté à croire, en l'entendant, qu'elle chante, comme le rossignol, sans travail, sans préparation. C'est une erreur: le talent sans travail reste toujours incomplet. Demandez à Albani comment elle est arrivée à la perfection artistique. Elle vous répondra que c'est en travaillant, depuis l'âge de quatre ans, du matin au soir, dix et douze heures par jour, en se privant de tous les plaisirs, en fuyant les amusements, les réunions où elle aurait été exposée à se fatiguer, en réglant tous les actes de sa vie, en se surveillant constamment.

Que de soins et de précautions pour conserver sa voix, pour éviter tout accident, tout refroidissement, pour être en état de chanter tous les soirs, pendant des mois? Et pour conserver sa réputation d'honnête femme, pour protéger son inviolabilité de jeune fille et d'épouse, pour échapper aux morsures de l'envie et de la jalousie, dans un monde si jaloux, que de peines et d'efforts !

Les grands artistes sont esclaves de leur génie, les

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fleurs dont on couvre leurs chaînes ne l'ont ((ue dissimuler leur esclavage, leurs ennuis, leurs déboires et leurs humiliations. On les croit heureux, jjarce (ju'on ne voit pas les épines sous les fleurs, mais ils les sentent, ces épines sanglantes de la vie, d'autant plus que leur sensibilité est plus vive, leur nervosité plus développée. Ils rient souvent, quand ils auraient envie de pleurer, ils chantent (juand ils ont le cd'ur plein de larmes.

Albani est mariée à M. Gye, propriétaire du Covent Garden de Londres, et de ce mariage elle a eu un lils dont la pensée la suit, l'obsède partout.

Albani est venue trois fois au Canada ; nous avons pu l'entendre, dans quelques-uns des grands opéras où le monde entier l'avait applaudie, et nous avons pu nous rendre compte de son immense popularité, de sa gloire incontestal)Ie.

C'est une des grandes artistes du monde et c'est une . Canadienne-française.

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