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péenne. Je suis un peu déçu en regagnant la route de Mycènes; mais l'infatigable archéologue a devant lui encore de l'espace, toujours du courage et de l'espérance, et il a d'ailleurs obtenu assez de brillants succès pour ne pas s'affliger de ne pas trouver grand'chose de neuf à Tirynllie. Il nous a fait voir du moins qu'au-dessus de la cité primitive des édifices avaient été bâtis en des siècles moins éloignés de nous. A quelle date? Quelle civilisation s'est ainsi superposée à celle d'Hercule? L'archéologie étudie ces problèmes; les fouilles récentes lui donneront de précieux indices. Quant à nous, voyageurs, nous ne voyons là que le fils d'Alcmène et sa légende et les indestructibles murailles de rochers où la mythologie a placé le dompteur des monstres. La campagne à l'entour est parfaitement simple et souriante : on y comprendrait des cabanes de bergers et de laboureurs plutôt (|ue l'aire d'un aigle. Peut-être, protégés par les demi-dieu.x, les vieux Pélasges vivaient-ils heureux dans ce pays d'églogue.
Notre chemin sous les arbres et ensuite à travers des champs très fertiles nous conduit dans Argos, qui n'est plus qu'un grand village répandu un peu au hasard, dans la plaine, au pied d'un mont assez élevé que couronnent les ruines d'un château fort vénitien. Pas plus ici qu'à Tirynthe, la nature ne laisse soupçonner l'épopée ni le drame. L'antithèse est même saisissante entre le formidable roman historique raconté par les poètes, et l'aspect gracieux, verdoyant, des maisons éparses dans les vergers. La grande rue du bourg est bordée comme partout ailleurs d'échoppes et de petits magasins : tout ce joli pays, il faut s'y résigner, ne nous dit rien du tout de ses annales antiques. Il semblerait qu'il n'a jamais dû inspirer des passions ambitieuses et encore moins des crimes, mais plutôt le désir d'une vie paisible et l'amour des travaux agricoles. Les belliqueux enfants d'Argos, chantés par Homère, ont pour héritiers une population pacifique et qui, je crois, les a fort oubliés. On cherche en vain ici les
ombres d'Agamemnon et d'Electre; et ron ne sait où placer le palais du roi des rois et les scènes grandioses d'Eschyle. Tandis que notre mémoire est hantée par les réminiscences héroïques et les forfaits illustres, devant nos yeux il n'y a que de belles moissons sur pied, des oliviers et des vignes, tout un sourire de la terre sous un ciel i)rillant. On pense involontairement (ju'on vivrait ici dans un calme profond, et ce n'est pas cette impression-là qu'on eût prévue en ces lieux qui ont vu tant de drames et fait tant de bruit.
Nous entrons dans un petit musée où l'on a recueilli des fragments de marbres. Ils sont tous d'un temps postérieur de plus de mille ans aux funèbres jours des Atrides. Quelques-uns, comme la ravissante statuette qu'on a appelée la Vénus d'Argos et aussi la stèle d'où se détache la figure rieuse d'un enfant nommé Céphisodote dans son inscription funéraire, sont des chefs-d'œuvre du troisième ou du deuxième siècle avant J.-C. La Vénus, svelte, délicate, type exquis d'un corps virginal, serait une des merveilles de l'art grec, si la brutalité des hommes ou quel(|ue accident de sa vie souterraine ne l'avait décapitée : son torse, mince et discrètement épanoui comme un lis, garde la grâce idéale des nymphes. Le sculpteur, en modelant ses formes aériennes, a moins pensé, je crois, à Homère qu'à Théocrite, et moins à Vénus qu'à Psyché. Argos a eu évidemment, en cette période de la statuaire, une école d'artistes descendants de Praxitèle dont ils ont atténué sans doute le style, mais dont ils ont conservé la flexible élégance, et c'est avec amour que le statuaire inconnu a caressé le marbre. Cette époque a laissé aussi dans le petit musée quelques bustes, et des fragments qui attestent la prospérité de la ville antique après l'épanouissement de la civilisation grecque. Mais il ne reste rien des édifices et des temples. Je n'ai remarqué là (ju'un pan de muraille décoré du nom de palais de Danaùs, ruine informe qui n'a rien de commun avec l'architecture préhistorique, sorte de tour carrée que je soupçonnerais être romaine. En revanche, admirons les vastes gradins du théâtre taillés dans le roc de la colline, œuvre majestueuse que les siècles n'ont pu détruire. Rien ne subsiste de la scène, mais nous saluons avec respect cet emplacement, où certainement ont retenti VOrestie d'Eschyle, ÏÉlectre de Sophocle et VOreste d'Euripide.
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Quant aux Atrides, c'est à AJycènes que nous irons tout à l'heure nterro^er leurs ombres.
Jusqu ici nous n'avons vu de la vie préhistorique que le côté champêtre et pastoral, les paysatjes lumineux et simples où les hommes des premiers âges de la Grèce cultivaient la terre, plantaient des vignes, exerçaient dans les prés les belliqueux coursiers qui devaient fouler le sol d'Ilion. Nous allons maintenant vers l'antre redoutable où, à travers ces premiers essais de civilisation, la férocité native de la race s'est audacieusement révélée par la série des crimes légendaires. Au loin, tout au fond de la plaine où sourit Argos, nous apercevons un demi-cercle de montagnes sombres, décharnées : c'est l'enceinte de Mycènes. Dés que l'on tourne de ce côté, l'aspect de la campagne change; elle devient sous nos pas, à mesure que nous avançons, de plus en plus âpre et aride. Xous traversons d'abord le large lit de l'Inachos, encombré de grosses pierres, sillonné de flaques d'eau bourbeuse et de fossés perfides; l'hiver, c'est un torrent où se déversent avec fureur toutes les neiges des montagnes; en été, il n'a pas un filet d'eau. Plus loin, la terre cultivée devient rare; les mamelons sablonneux ou hérissés de rocs se succèdent comme des vagues; des plantes rudes, épineuses, se dressent cà et là sur leurs flancs jaunâtres. La route serpente parmi ces talus qu'interrompent parfois des étendues désertes peuplées d'herbes folles, d'oliviers maigres, de buis sauvages. Le sol est pelé, gris, tacheté de vert sombre. Quelques fleurettes en forme d'étoiles d'or jaillissent des broussailles; les parasols blancs des ciguës s'abritent sous les dards des aloès; il y a des touffes de longues aiguilles vertes qui sortent des graviers et de la poussière; une végétation rechignée, hostile, de chardons desséchés, de filaments tordus et l'ampants, de petites herbes piteuses, se répand à perte de vue sur le steppe désolé. Le sol a-t-il été ravagé par les hommes ou maudit par les dieux? ou bien, de tout temps abandonné aux
rochers et aux ronces, a-t-il séduit par sa figure sinistre les mmortels bandits qui ont placé là leur repaire? On ne rêve pas autrement le décor de leurs légendes. Quand nous arrivons au village de Kharvati, qui est comme le poste avancé de Mycènes, nous avons l'esprit bien préparé à contempler le théâtre de crimes atroces.
Il y a une douzaine de maisons à Kharvati, ou plutôt de chaumières informes. Des enfants en haillons et des paysans de triste mine errent dans les ruelles rocailleuses qui traversent cette solitude. Ils nous regardent d'un air assez satisfait; notre arrivée en des voitures qui leur paraissent évidemment de somptueux équipages, la gaîté bruyante et surtout les uniformes de nos jeunes officiers de marine intéressent à bon droit ces gens étrangers à toutes les choses de ce bas monde, et qui n'en connaissent, au fond de leur cercle de montagnes, que les quelques caravanes de voyageurs dont la curiosité leur doit être incompréhensible. Un grand gaillard, qui a l'air plus avisé que ses camarades, se propose pour guide et nous mène d'abord à une masure qui est l'auberge de l'endroit : cette auberge n'a qu'une seule pièce, meublée d'une longue table et de quelques chaises. C'est tout ce que fournit l'hôte; mais, prévenus à Nauplie, nous avions apporté nos provisions, et nos restes ont fait le bonheur du propriétaire et de sa famille.
De Kharvati à Mycènes, il faut aller à pied par des sentiers de chèvre, gravir une côte assez rude, el suivre ensuite à peu près à travers champs une crête qui surplombe une profonde vallée d'où surgit, au sommet d'une haute et large colline de rochers, l'acropole des Atrides. En arrière, comme fond du tableau, — sous un ciel orageux qui complétait bien ce jour-là le paysage, — une chaîne de pics très élevés, de blocs énormes, intercepte tout horizon. C'est une muraille taillée à pans gigantesques, en demi-cercle, avec toutes sortes d'anfractuosités menaçantes, d'angles aigus, de masses d'ombre, de taillis suspects, de cavernes où l'on s'imagine la nuit un sabbat de bêtes fauves, de reptiles et d'oiseaux de proie. L'acropole est dominée par cette montagne sauvage. Elle déploie en façade et sur les bas-côtés ses murs cyclopéens, çà et là écroulés, d'où s'échappent des lierres, des cactus, des arbustes malingres, de grands éboulements de pierres
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grises sur les flancs escarpés de la colline. Son enceinte est sans architecture; on dirait de loin un entassement confus de ruines. De près, on voit que la construction colossale suit exactement les contours du sommet qui se trouve ainsi couronné dans toute son étendue par ce rempart de titans. On rêve ici d'hommes gigantesques, de demi-dieux brigands. C'est bien là leur château fort : le théâtre de la tragédie est horrible comme elle; on Vent imaginé tel qu'il est. Le coupe-gorge et la série des crimes se commentent l'un l'autre. Cette caverne convenait à ces bandits et ces bandits à cette caverne. On admire avec stupeur l'harmonie de la scène et du drame. Le domaine de famille des .Atrides semblait prédestiné à leurs forfaits surhumains et leurs attentats se placent naturellement dans ce ravin. Les grandioses scélérats avaient bien choisi leur retraite et la nature est leur complice.
On va maintenant à l'acropole de Mycèncs par un assez large chemin bordé d'arbustes verts, et l'on arrive assez \ite à la seule entrée qui est appelée la Porte des Lions. C'est un trou carré dans un mur fait de gros blocs ajustés. A droite et à gauche, deux longues pierres debout soutiennent un madrier énorme en entablement. Au-dessus de la porte, un bas-relief élevé représente une colonne trapue flanquée des deux côtés de deux lions à demi dressés sur leurs pattes de derrière et appuyant le long de la colonne sur une sorte d'escabeau leurs pattes de devant. Leurs tètes sont frustes, leurs corps maigres, leur attitude raide comme toutes les poses archaïques. Il n'y a pas d'autres œuvres d'art à Mycènes. Celle-ci est fort rudimentaire, et assurément du même temps que la porte elle-même dans laquelle elle est enclavée, c'està-dire de la seconde époque pélasgique, moins ancienne que les constructions de Tirynthe. Les blocs du mur sont tous en effet uniformément carrés, et attestent le travail de l'ouvrier : ceux de Tirynthe au contraire, comme ceux du mur cydopéen dont il reste quelques fragments sur l'acropole d'Athènes, sont à l'état naturel et s'emboîtent à peu près suivant les dispositions de leurs angles. D'une période à l'autre, on surprend aisément un progrès de l'industrie humaine : les instruments se sont perfeciionnés, et les artisans, encore barbares, ont appris cependant à donner à la pierre brute les formes et les dimensions qui leur conviennent. A Tirynthe, on est encore dans l'ère mythologique d'Hercule :
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Atiée et Tliyeste, à demi fabuleux, entrent dê']k dans l'histoire. Nous passons la poterne, et nous sommes au point culminant de l'acropole de Mycènes, sur une place entourée d'une sorte de mur circulaire à hauteur de siège, et qui pouvait t'tre un banc pour les assemblées publiques. C'est dans cette enceinte que M. Schliemann a victorieusement poursuivi il y a trente ans des fouilles célèbres; à neuf mètres de profondeur, il a retrouvé des tombeaux étranges, remplis d'ossements et d'objets en or, masques, vases, bijoux, armes, merveilleux trésors des siècles lointains, réunis aujourd'hui dans une salle du musée d'Athènes. Combien de fois avais-je admiré là ces magnificences! Devant les excavations (jui ont livré tous leurs secrets, je revoyais par le souvenir ces ornements des races disparues, insignes du rang suprême, témoignages de la puissance des familles qui honoraient leurs morts par d'aussi riches offrandes, vestiges d'une civilisation antérieure à VIliadej d'un art et d'une industrie asiatiques, sans doute, mais qui démontrent à quel degré d'élégance et de délicatesse l'orfèvrerie et la ciselure étaient parvenues en ces temps que nous appelons barbares. On a pu voir par là combien Homère est exact dans SOS récits, et qu'il n'a rien exagéré quand il nous a décrit le bouclier d'Achille, les amphores de métal précieux et les resplendissantes épées des héros.
Les sépulcres de Mycènes ont donc été une véritable révélation artistique; mais ici une question se pose : quels étaient les personnages ensevelis dans ces tombeaux? M. Schliemann n'hésite pas à déclarer que les squelettes étaient ceux d'Agamemnon, deCassandre et des autres victimes du massacre de YOrestie, ces tombes étant évidemment celles des souverains du pays, c'est-à-dire de la dynastie des Atrides. J'ai longuement étudié et discuté ailleurs cette hypothèse, à propos du musée d'Athènes où les objets trouvés dans les fouilles ont été déposés (1). Je n'ai pas à y revenir en présence d'un emplacement vide, d'un hypogée mystérieux. Je me borne à dire que, d'après la richesse des parures d'or qui recouvraient ces restes, et même d'après la situation du souterrain funèbre, au centre et au sommet de l'acropole, ces tombeaux étaient certaine-
(1) Lettres athéniennes, p. 248 et suivantes. Je renvoie surtout le lecteur au livre si remarquable de M. Schliemann sur les fouilles de Mycènes.
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ment ceux dos princes de la contrée à une époque voisine ou contemporaine du cycle homérique. Je ne me refuse pas à croire que le roi des rois ait été enterré dans ce caveau, mais on ne peut rien affirmer ici avec certitude, car il est possible que d'autres chefs mycéniens, avant Homère ou de son temps, des Héraclides peutêtre, y aient été déposés. Quoi qu'il en soit, la découverte de M. Schliemann conserve la plus haute valeur : nous avons sous les yeux les plus antiques sépulcres de la Grèce, et cette excavation béante qui a contenu, avec des ossements préhistoriques, des œuvres d'art aussi remarquables, en des lieux célébrés par tant de poèmes et où passent tant de fantômes illustres, sur cette acropole enveloppée par ce sombre paysage, nous laisse une émotion aiguë. En descendant le sentier de la colline j'évoque partout la gigantesque race qui a dressé ces murailles et qui a vécu, pareille à une troupe de vautours, dans cette formidable solitude.
En revenant à Kharvati, sur le versant opposé au ravin de Mycènes, nous rencontrons, sous des mamelons couverts de broussailles, deux salles voûtées d'une hauteur surprenante. L'une est intacte, l'autre en ruine : on y entre par des ouvertures encadrées de blocs analogues à ceux de la porte des Lions. Elles sont toutes deux de la même époque. L'une d'elles a reçu des savants ou de la tradition le nom de •- Trésor d'Atrée •■ ; mais il faudrait croire alors que les rois de Mycènes aient eu plusieurs salles destinées à recevoir et à cacher leurs richesses, car la seconde est de la même dimension et de la même structure que la première, et certaines élévations du sol dans les champs voisins indiquent qu'il y en a encore d'autres cachées sous terre. Ces édifices étaient aussi peut-être des cachots et peut-être des tombeaux. En réalité, on n'en sait rien ; énigmes de pierre, cavernes bâties en des temps presque inconnus, témoignages d'une science architecturale qui se révèle dans l'audacieuse construction des voûtes, ces graves et puissants ouvrages défient jusqu'à présent notre érudition inquiète. Pas une inscription, pas un objet d'art n'apparaissent dans ces grandes murailles nues, où les feux de paille, allumés par le guide, font danser pour un instant des lueurs lugubres à travers les ombres.
Nous traversons de nouveau la rianle plaine d'Argos pour revenir à Nauplie. Après l'effrayanl panorama de Mycènes et l'aridilé de ses alentours, c'est avec joie (ju'on retrouve les champs verts, les moissons sur pied, et bientôt les beaux arbres de la route de Tirynthe, et au loin, l'espace radieux du golfe. Mous sommes à bord de la Vénus, h la nuit close, mais c'est une nuit pleiue d'étoiles. L'eau immobile est moirée sous la vague clarté nocturne ; les lumières de Nauplie sèment de points d'or l'obscurité du rivage ; nous apercevons, dans la campagne, quelques incertaines lueurs vers Argos, et au delà, comme un rideau noir ressortant sur l(> ciel plus clair, les escarpements des montagnes de Mycènes. Peu à peu tout s'effjice, et nous rentrons dans la haute mer.
Le lendemain matin, à l'aurore, nous doublons le cap Malée, qui allonge sa pointe couverte de rocs dans la limpidité cristalline des eaux. Sur la hauteur du promontoire, l'ermite, seul habitant de ces parages de Laconie, est sur le seuil de sa cabane blanche : il nous bénit au passage et nous suit longtemps des yeux. Etrange ascète, on pourrait presque dire stylite, car il vit sur ce récif comme sur un monument écroulé; il ne voit rien de l'univers (|ue les navires qui se dispersent à l'horizon; un étroit potager entoure sa retraite et lui fournit son humble nourriture; il n'entend des bruits du monde que le chant des vagues qui se brisent au pied de sa falaise. Faut-il envier son repos et son indifférence? Quelquefois, sans doute, lorsqu'on est bien fatigué du tumulte des choses humaines, on se dit qu'on resterait là volontiers quelques jours; puis la mélancolie deviendrait la plus forte et nous tuerait comme un poison lent, malgré la magnificence de la mer, malgré l'attrait bizarre de ces lieux dévastés. A quel degré, pour accepter une telle vie, l'àme doit-elle être pénétrée de découragement, de sainteté ou de dédain ?
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La mince aiguille du cap étant franchie, le golfe de Laconie s'ouvre à droite, remontant brusquement vers le nord. Ses profondeurs voilées par une brume légère sont dominées par les hauts sommets du Taygète, encore blancs de neige. A notre gauche, l'île de Cérigo, l'antique Cythère, étend les longues ondulations de ses montagnes lourdes et sans beauté. Par une antithèse bizarre, le séjour de Vénus a l'air maussade; les lignes de ses horizons sont épaisses et vulgaires; ses paysages n'ont point de sourire. Le culte de la déesse à vécu pendant des siècles dans ces campagnes mornes. Etait-il relégué là par les Hellènes avec quelque mépris? Ont-ils cru bon de laisser hors du continent, où le génie idéaliste de leur race se développait dans toute son énergie, le principal sanctuaire d'une divinité asiatique? Ils lavaient acceptée, sans doute, mais jamais au premier rang dans leurs cités illustres; l'austère Lacédémone eût repoussé ses cérémonies voluptueuses; la sublime Athènes s'était donnée tout entière à .Minerve; Junon régnait dans .Argos, Pan chez les Arcadiens, Cybèle en Béotie, .Apollon à Delphes et à Délos, Gérés à Eleusis, Xeptiine dans la belle Corcyre, Jupiter dans la majestueuse Élide et Diane dans la riante plaine d'Ephèse. Vénus était fort tristement logée à Cythère. La Grèce parait l'avoir reléguée avec défiance dans celle île de mauvaise mine, comme une personne à la fois puissante et suspecte, qu'on veut bien adorer, mais avec réserve, et qu'on sait d'ailleurs assez habile et entreprenante pour n'avoir pas besoin d'être encouragée par beaucoup d'hymnes et d'encens.
Trois heures plus tard nous étions devant le cap .Matapan et le golfe de Alessénie, apercevant toujours de loin les côtes méridionales du Péloponèse, le ruban tantôt violet, tantôt bleuâtre des rivages dentelés. Nous avons rallié ensuite le cap Coron, dans la mer Ionienne, et, suivant désormais de près la terre en remontant au nord, nous nous sommes arrêtés entre l'îlot de Sapienza et le continent avant le coucher du soleil. Jamais peut-être je n'ai vu la
mer aussi profondément calme : Tastro déclinant inondait d'or sa surface immobile d'un bleu clair; Tliorizon fulgurant, sans uin' nuée, semblait un autre océan de pourpre et d'azur s'enfonçaut dans un gouffre de lumière. Les yeux et l'âme s'y perdaient éblouis.
Sur la rive, un spectacle féerique nous laissait frappés de stupeur. C'était Modon, forteresse ruinée, amas de hautes constructions noires et crénelées, de tours carrées et rondes, d'édifices anguleux, juxtaposés, accumulés. Ici se dressent des murs sévères; là s'ouvrent des baies soudaines entre de longs remparts saillants et rentrants, couronnés de mâchicoulis et de terrasses suspendues sur des abîmes. Il y a là un monde de pignons aigus, de lambris éventrés, où des fenêtres et des portes s'ouvrent sur le vide, des amoncellements de débris d'où s'échappent les végétations échevelées des mauves, des lierres, des genêts, des myrtes, quelques escaliers interrompus, des donjons fantastiques, une immense architecture digne du crayon de Piranèse, tantôt solide et tantôt bouleversée, tantôt se prolongeant intacte et menaçante sur une vaste étendue, tantôt s'engloutissant tout à coup dans des précipices. C'est toute une cité militaire, rayonnant sous les feux du soleil, et dont les bases immuables, posées sur des rochers, sont baignées par la mer qui les reflète comme un miroir.
Cette l'ille vénitienne de Modon, l'antique Méthone, est une des merveilles du moyen âge, la citadelle de Morée, l'un des champs de bataille illustres de la Croix et de l'Islam, l'un des postes avancés de l'Occident vers l'Orient. Un poème historique est vivant dans cette enceinte; Dandolo, Mahomet II, Morosini l'ont prise et reprise tour à tour; les Turcs l'ont reconquise en 1715; l'expédition française de .\Iorée l'a rendue à la Grèce, mais elle est maintenant à jamais mutilée. Chateaubriand, la voyant dans les premiers jours du dix-neuvième siècle, disait : ;t Partout le silence, l'abandon et l'oubli. - Xous avons bien retrouvé dans la ville morte le silence et l'abandon; elle est vide et absolument solitaire, mais elle n'est pas et ne sera jamais oubliée. La Grèce libre la salue avec respect, et l'Europe a conservé le souvenir de sa gloire.
Elle gardç d'ailleurs une beauté lugubre et tourmentée, sans doute, mais saisissante. Etranger au rêve divin de l'art hellène, le
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colossal château fort surprend romme une lialluoination notre pensée accoutumée au péristyle blanc des temples debout sur les hauteurs, mais nous sommes déjà un peu dépaysés du marbre et des frontons solennels en arrivant de Mycènes. Ces deux ruines, filles de civilisations si différentes, et que plus de vingt siècles séparent, sont également sombres et solitaires. Mycènes est cependant plus désordonnée; Modon, si démantelés que soient ses tours et ses longs murs, a conservé les grandes lignes de l'art des croisades et la majesté de son profil belliqueux. Xous retrouvions partout, en parcourant l'intérieur de ses bastions vides et le faîte découronné de ses terrasses, le témoignage vivant des luttes ch(>valeresques, et il nous semblait voir flotter encore le pavillon de saint Marc au sommet de ses donjons. Puis, lorsqu'après le coucher du soleil, revenus à bord, nous l'avons contemplée, s'enveloppant d'ombre et découpant les crêtes de ses débris sur le fond du ciel pâle, il s'est dégagé pour nous, de la forteresse muette qui s'endormait au bruit monotone de la mer, une mélancolie pénétrante, inconnue à la Grèce antique, mais si familière à l'àme moderne éprise du deuil et du silence dont s'enveloppent les choses tombées.
Nous voyons peu à peu décroître la silhouette noire de la ville vénitienne ; nous passons devant la baie de Xavarin sans y pénétrer, un îlot ou plutôt un grand récif en occupe l'entrée, des collines rocheuses l'entourent au fond en demi-cercle. Le souvenir de l'incendie de la flotte turque survit seul ici du passé. Malgré les vers des Orientales, je n'admire pas ce triomphe de la force : j'aime trop cependant la Grèce pour le regretter, mais je préfère le rivage de Salamine et celui de Lépante. Nous traversons la nuit le golfe d'Arcadie, et laissant à sa gauche l'île de Zante, notre frégate mouille dans le petit port de Catacolo en Elide. La matinée est radieuse; la campagne s'étend sous nos yeux toute fraîche et verte; un tapis de vigne la couvre à perte de vue, parsemé de
mûriers et d'oliviers; l'air est d'un hleu charmant, traversé par de tièdes brises. Une petite ligne de chemin de fer nous mène rapidement à Pyrgos, parmi tous les enchantements d'une nature en fête. Pyrgos est une jolie ville qui se développe sur un large espace : l'auberge où nous déjeunons est médiocre, mais les maisons des halùtants sont gaiement exposées, et j'ai remarqué sur la hauteur une promenade d'où l'on voit la mer au delà de la riche plaine (jue nous venons de parcourir. Dès que les chevaux sont attelés, nous partons, avec l'empressement de dévots qui courent vers un pèlerinage, pour les enceintes d'Olympie, où nous allons saluer l'Hermès de Praxitèle.
La route est solidement construite et très douce, entourée d'un ravissant paysage. L'Elide a l'air d'un grand parc. Des collines boisées ondulent des deux côtés du chemin; les champs sont féconds et cultivés avec soin; çà et là des ruisseaux d'eau vive les parcourent et parfois l'inégalité du terrain les transforme en cas- <ades. Au loin, de belles montagnes plantureuses s'élèvent en étages, des villages s'y abritent sous de grands arbres; les couleurs de la végétation et des rochers que dore le soleil revêtent d'un brillant manteau la majesté gracieuse de leurs flancs et de leurs cimes.
Peu à peu l'espace se resserre, de grands bois nous entourent, les touffes d'arbres arrondis prennent un aspect sévère, la route entre dans une vallée profonde, ombragée, silencieuse : on se sent pénétré d'une sorte de respect mystique sous les feuillages des érables et des platanes. Les dieux antiques habitent sous ces voûtes : nous pressentons dans ce calme solennel la beauté des lorèts sacrées. Puis la vallée s'élargit et devient une plaine ronde, environnée de collines et d'épais massifs de verdure, disposée en forme de cirque immense. Au pied de ces collines, dans un large rayon de soleil, sur un terrain plat qui s'étend jusqu'à l'Alphée, une multitude de colonnes brisées à demi-hauteur se développent
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en aveulies, en portiques, eu enceintes de temples. L'amphithéâtre des l)ois semble garder avec amour, mystérieusement, loin des hommes, avec une jalousie inquiète, ces débris découronnès.
Xous sommes à Olympie. Toute la Grèce, aux époques fixées, accourait dans ce magnifique et charmant paysage. Ces monuments en ruine étaient réservés aux exercices préparatoires des athlètes, aux luttes décisives, à la demeure des magistrats suprêmes, à tout l'appareil des fêtes dont les héros étaient salués de tant d'acclamations, entourés de tant de gloire. Pindare a chanté ces combats pacifiques du stade et les noms des victorieux. C'était ici que les éphèbes, modèles des grands statuaires, se disputaient les couronnes de myrtes et de lauriers. Robustes et lestes, pareils à des dieux de marbre, triomphants à la course des chars, au pugilat, au pentathle, dans toutes les belles épreuves de l'adresse et de la force, types de la forme humaine la plus pure et de la radieuse jeunesse, ils étaient l'honneur de leurs familles et de leurs ci-tés : « la lyre et la flûte harmonieuses, s'écrie leur poète, les immortalisent par leurs accords et les Piérides, filles de Jupiter, donnent à leur succès un éclat éternel -.■> . Dominant les vastes arènes, les sanctuaires des dieux, remplis de statues et d'ofii'andes, dressaient dans l'azur du ciel les splendeurs marmoréennes de leurs frises et de leurs frontons : les cérémonies solennelles et les blanches théories se développaient sous les longs péristyles, et tout un peuple vivait pendant quelques jours dans le rayonnement de la beauté, de la poésie et de la victoire.
Puis sont venus les heures sombres, l'asservissement, les désastres. Les inondations de l'Alphée, les ravages des barbares, l'action du temps avaient peu à peu couvert de sables, de débris superposés toute cette plaine abandonnée. Sur les colonnes brisées et les murs efibndrés, des amoncellements de terre et de plantes avaient transformé les enceintes illustres en un désert onduleux d'où ressortaient de loin en loin quelques fragments solitaires comme des mâts de navires naufragés au-dessus de la mer. L'Allemagne a eu l'honneur de dégager, après un travail de dix années persévérantes, ces restes ensevelis. Mais tous les faîtes avaient à jamais disparu : les bases et les premiers tambours des colonnes ont seuls subsisté. L'archéologie a pu cependant recon-
naître les principaux édifices dans ces décombres, et, de plus, par une juste munificence de la fortune, elle a retrouvé, en leur place indiquée par les vieux périégètes, plusieurs des merveilleuses œuvres dont s'enorgueillissait le monde antique, la Victoire de Paeonios, les frontons d'Alcamène, et par-dessus tout l'Hermès de Praxitèle.
Ce furent assurément, depuis l'heure où était apparue la Vénus de Milo, les plus beaux jours de l'histoire archéologique du dixneuvième siècle que ceux où la pioche des ouvriers grecs rencontra ces chefs-d'œuvre échappés à la destruction des monuments d'Olympie. On avait bien trouvé jusque-là quelques débris de statuaire, réunis depuis dans le musée construit auprès des antiques enceintes par la munificence de M. Syngros, des têtes de divinités, des bas-reliefs de bronze, des tètes de lions, fragments épars, mutilés, précieux sans doute, mais anonymes, de petites dimensions, épaves isolées du grand désastre. Tout à coup, on était en présence d'œuvres de premier rang, incomplètes, il est vrai, mais dont l'aspect d'ensemble avait survécu, et de l'un des plus authentiques prodiges de l'art antique, l'Hermès cité par Pausanias, découvert dans le temple même où la Grèce l'avait adoré.
On a conquis d'abord un marbre de Paeonios, l'un des plus célèbres disciples de Phidias, la Victoire élançant de sa base triangulaire son corps flexible, aérien, emporté dans une ascension superbe vers les régions lumineuses. La tète de la déesse est perdue, mais le rythme de sa structure a subsisté dans la grâce et dans la fluidité des lignes idéales. Le marbre donne l'impression de la strophe ailée d'un lyrique sublime : il échappe à la terre comme un être céleste et son essor développe l'élégance de ses contours. On a exhumé ensuite une partie considérable des illustres frontons d'Alcamène, statues de grandeur suriiumaine, une Antiope renversée par un centaure, un Apollon étendant le bras
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avec un geste épique, tout un ensemble d'un travail rude, d'un mouvement hardi, violent même, destiné à être vu de loin et à saisir quand même le regard par ses formes puissantes et Ténergie des attitudes. Enfin, rHermés a revu la lumière : c'était la joie, la gloire suprême et la récompense des archéologues.
Quand j'ai visité Olympie, l'Hermès n habitait pas encore dans le musée dont la construction n'avait pas été achevée. Il était, avec beaucoup d'autres fragments, entre autres ceux d'Alcamène, sous un hangar de planches, dressé sur ses genoux brisés et lié à un poteau comme un saint Sébastien. Lorsqu'il était sorti des mains de Praxitèle, le dieu était debout, portant sur son épaule un Bacchus enfant auquel il offrait une grappe de raisin : nous n'avions sous les yeux, dans ce hangar, (jue sa tète et son corps jusqu'à mijambes ; les débris épars de la statue, une partie du Bacchus, un pied de l'Hermès, le cippe sur lequel il était appuyé avaient été déposés ailleurs; les l)ras semblent être à jamais perdus. Nous ne pouvions que bien imparfaitement comprendre l'ensemble de l'œuvre. Xous sommes restés toutefois, mes compagnons de voyage et moi, éblouis et muets devant ce visage et ce torse didns.
Je les revois et je les reverrai toujours dans mon souvenir comme si c'était hier. La tète, jeune, souriante, vigoureusement accentuée, d'une beauté virile où resplendit la joie éternelle des dieux, s'incline avec grâce vers le cou robuste et souple : sur le front, sur tous les traits, la majesté de l'être supérieur à l'humanité s'unit à la séduisante expression des lignes harmonieuses : la poitrine nue, le modelé simple et savant du corps se développent comme le type même de la force et de la sérénité. Le travail matériel du ciseau a donné au marbre la morbidesse de la chair sans amollir aucun contour : c est un torse vivant et qui rayonne d'un éclat céleste; c'est un homme et c'est un ijnmortel, le rêve de l'anthropomorphisme grec réalisé. On est d'autant plus frappé de la beauté de l'Hermès qu'on a plus longtemps étudié et aimé la sculpture hellène. Sa supériorité est tellement sensible sur les chefs-d'œuvre qu'on a le plus admirés (j'excepte toujours Phidias) qu'on l'enveloppe d'un respect presque religieux. On s'explique sur-le-champ pourquoi, dans cette Grèce du (juatrième siècle, où vivaient tant d'artistes illustres, Praxitèle était au premier rang. Phidias avait été plus simple et plus sévère ; il avait conçu plus direc-
tement le pur idéal : Praxitèle a eu le sentiment plus intense de la vie, un génie plus suave, une main plus souple. Tous les sculpteurs antiques se groupent au-dessous de ces deux maîtres, et je puis dire qu'on a cette impression immédiatement, à première vue, comme une affirmation irrésistible et incommutable de l'esprit, dès qu'on a contemplé un instant les vierges et les éphèbes dos Panatbénées et le dieu d Olympie. Mon admiration pour les autres œuvres du ciseau bellène ne s'est assurément pas amoindrie ; j'ai revu depuis, au Vatican, l'Apollon et le Jason et le torse d'Apollonios, à Florence la V énus de Cléomène, au Louvre la Vénus de Milo, avec la même joie et la même ferveur; mais j'avais eu devant l'Hermès la vision du summum de l'art grec, et j'ai la certitude de ne l'avoir jamais eue aussi puissante (jue là et devant les marbres du Partbénon.
Xous sommes restés jus(|u'au coucher du soleil dans cette calme vallée. Au milieu du silence (ini enveloppe à jamais la plaine autrefois si bruyante, nous étions moins émus par le souvenir des hommes et de leurs fêtes que par la beauté sereine des collines circulaires dont les ombrages répandaient sur nous une paix profonde. Ces arbres, ces gazons, ces ondulations vertes et fleuries en face des ruines nous redisaient sans doute l'antithèse banale, si l'on veut, mais toujours saisissante de l'éternelle jeunesse de la nature et de la caducité des grandeurs humaines : mais la grâce du paysage et sa gravité, les sommets imposants des massifs du bois sacré, les lointains bleuâtres où passent les eaux rapides de l'Alphée, la douceur de l'air, l'éclat du ciel (jui devenait rose à l'Occident, nous laissaient par eux-mêmes dans l'âme une impression paciflque et attendrie. Nous comprenions les Grecs, inspirés comme toujours en grands artistes, d'avoir choisi cette enceinte, large comme il convient aux arènes héroïques, lumineuse au centre, abritée sur ses contours, à la fois souriante comme une pastorale, majestueuse comme une épopée, \ allée digne du séjour