AUTOUR DU PELOPOXE SE
des dieux, du Iriomplie des ép]u>l)es et des hymnes de Pindare. Sous la vag^ue clarté d'un long crépuscule, nous avons revu les campagnes d'Elide et Pyrgos. Par une nuit magnifique, nous avons remonté encore la côte du Péloponèse, et, laissant à notre gauche les îles Ioniennes dans les brumes de l'aurore, nous sommes arrivés à l'entrée du golfe de Corinthe aux premières heures du jour. Patras, à notre droite, ouvrait son port au pied des hauts sommets du Pan-Achaïcos : sur le rivage opposé, les marécages de Missolonghi, plaine basse et nue, s'étendaient comme un grand désert jaunâtre jusqu'à l'horizon. En face, les eaux du golfe, doucement éclairées par les premiers rayons du soleil, ridées par une brise du matin, semblaient rouler des étoiles d'or.
Les rues de Patras sont construites à angle droit; elle a des édifices modernes, un théâtre, un palais de justice, des fontaines de bronze, mais pas de vestiges antiques. La guerre de l'Indépendance avait détruit la vieille cité où le drapeau de l'insurrection a été déployé pour la première fois : elle a été rebâtie sur un plan déterminé par des architectes français : son port commercial a pris rapidement une grande importance; il est tète de ligne du chemin de fer qui va sur Athènes par Corinthe, le premier point de débarquement des voyageurs et des marchandises qui viennent de Brindisi en Grèce. Patras est donc la seconde ville du royaume par sa situation maritime, l'activité de ses négociants, son étendue et sa population. Ses belles campagnes vertes sur les premières pentes du Pan-Achaïcos, qui la domine de ses cimes rocheuses, l'entourent d'une riante ceinture de vignes et d'oliviers. Dans les grands bouquets d'arbres ((ui tapissent jusqu'à mi-côte la montagne et les collines dont elle est précédée, des maisons blanches •aux toits rouges apparaissent çà et là environnées de vergers. Plus haut encore, le monastère d'Hierocomion cache à demi ses longs bâtiments, son église du moyen âge, ses terrasses, dans les bois de sapins et de platanes. Nous avons monté par des sentiers assez rudes, mais abrités par les touffes épaisses d'une végétation sauvage, jusqu'à cette retraite qui a été, dès l'origine de la lil)erté grecque, l'un des ardents foyers du patriotisme et de la guerre sacrée. La vieille maison est solitaire et silencieuse : ses murs tristes semblent ensevelis sous l'ombre des arbres séculaires. Mais en s'avançant au fond des jardins qui surplombent les lacets de
la montagne, on est tout à coup ébloui par la splendeur de l'horizon : la mer Ionienne, les côtes de Zante et au loin les profils de Cêphalonie, d'Ithaque et de Sainte-Maure, les rivages fuyants de TAcarnanie, développent dans le radieux espace leurs teintes azurées ou violettes, accentuées au premier plan et se décolorant peu à peu, ravivées çà et là par quelque puissante échappée de soleil entre deux nuages, et s'éteignant dans la blancheur vague des lointains. A nos pieds tout le déploiement des collines en étage, Patras étendu en bas dans la verdure, et la large embouchure du golfe de Corinthe, qui se rétrécit en s'enfonçant à droite dans les profondeurs des montagnes, comme un immense fleuve bleu.
Nous l'avons remonté jusqu'à l'isthme, passant d'abord devant le château de Roumélie et ses vieilles murailles crénelées dont les bases sont baignées par la mer qui a été le théâtre de la bataille de Lépante. Nous l'avons saluée, émus par les souvenirs qu'elle évoque devant nos yeux et nos âmes, cette baie à jamais illustre qui a vu le duel à mort du Christianisme et de l'Islam. La dernière invasion s'est brisée sur ses rochers et engloutie dans ses vagues. Nous n'avons vu sur la plage qu'une humble tartane grecque arborant le pavillon d'azur à la croix blanche : elle semblait, sur ces eaux où s'étaient rencontrés il y trois siècles les flottes des deux mondes, le dernier mot de la lutte, le témoignage indéniable de la victoire. Je me reportais en esprit au jour où le formidable tumulte du combat se prolongeait comme une tempête siir l'étendue de ces rivages : le petit drapeau de la tartane flottant au vent d'été, au-dessus de la mer immobile, m'apparaissait comme le symbole du triomphe désormais pacifique de l'Occident sur l'Orient.
Les deux côtes du golfe de Corinthe sont montagneuses sur presque toute leur étendue; mais celle de l'Achaïe sont beaucoup moins élevées que celles de la Phocide; parfois même, surtout
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aux alentours de l'antique Sicyone, elles ne présentent que de faibles ondulations, tandis que sur la rive opposée se dressent de grandes masses sombres et sauvages, couronnées de nuées, et enfin les magnifiques sommets du Parnasse. Lorsque nous sommes passés devant la double cime, vaguement encore poudrée de neige, et qui dessinait si bien, si nettement, ses fines arêtes sur le fond du ciel, la sainte montagne d'Apollon avait vraiment l'aspect d'un immense autel. Les rayons obliques du soleil couchant couvraient d'or et de lueurs roses ses hautes forêts et ses rochers; la mer, la terre et le ciel fondaient leurs couleurs ardentes dans une magnifique et religieuse apothéose. Xous concevions l'enthousiasme des races archaïques en face de la nature sacrée, et leur rêve idéal des muses harmonieuses, enveloppées d'une lumière éternelle, ravies en extase par la lyre d'un dieu.
J'avais le désir de monter à Delphes, et je l'eusse fait assurément si les fouilles des sanctuaires eussent alors été commencées. J'avais bien signé avec \l. Coumoundouros une convention qui en concédait le privilège à notre ticole française d'Athènes, et je comptais revenir sur le Parnasse avec nos archéologues. Mais l'occasion perdue ne s'est pas retrouvée : pour des motifs qui n'avaient rien à voir avec la teneur de cet acte non plus qu'avec les temples et les statues, le gouvernement hellène en ajourna la ratification, et lorsqu'il fut définitivement conclu, je n'étais plus ministre en Grèce. Je n'ai donc jamais vu l'auguste séjour de la Pythonisse et n'ai contemplé qu'au passage et de loin les escarpements de la montagne où le monde antique interrogeait l'avenir et la volonté des dieux.
La Vénus jetait l'ancre le soir devant l'isthme de Corinthe. Je l'avais traversé autrefois avant l'entreprise du canal : ce n'était qu'un long monticule désert, aride, parsemé d'arbustes grêles, mais d'où l'on admirait la perspective des deux mers. Je le revoyais au milieu du grand travail ([ui a réuni, depuis, les golfes de Lépante et d'Égine; il était couvert d'ouvriers, encombré de machines, de charpentes et de bâtisses provisoires, bouleversé par la tranchée à demi ouverte, par la construction ébauchée des villes de Posidonia et d'Isthmia à ses deux issues d'Occident et d'Orient.
Mon voyage était achevé. L'Acrocorinthe dressait sa grande ombre sur les ruines informes de l'illustre cité saccagée par Alum-
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mius et, depuis, par tous les Barbares. Il n'en reste que deux colonnes frustes. Sans m'arrêter dans ce village qui, des jours antiques, n'a gardé que son nom, j'ai pris congé de l'amiral qui allait remonter vers la mer Ionienne, et je me suis embarqué sur un petit vapeur grec pour rentrer au Pirée en longeant la côte de Alégare. Et sur le pont, seul et recueilli dans ma pensée, je songeais à tous les rivages que je venais de parcourir, aux paysages superbes, aux œuvres d'art en ruines et toujours vivantes qui couvrent ce sol vraiment sacré, aux ancêtres illustres et aussi aux générations présentes si intelligentes, si actives, si noblement ambitieuses, et qui, environnées et illuminées par la gloire du passé qui ne vieillit pas, sont restées jeunes sous la poussière des siècles.