AU PAYS DU SPHIIVX THÈBES LE LAC COPAÏS — ELEUSIS
Je conduirai aujourd'hui mes lecteurs dans une région non moins riche que le Péloponèse en souvenirs de mythologie et d'histoire, dans cette Béotie où apparaissent les fantômes d'OEdipe et du Sphinx, la légende des Sept Chefs devant Thèbes, l'épopée des guerres médiques et d'Epaminondas, et où la science et le travail modernes, pareils aux antiques héros vainqueurs des monstres, viennent de lutter, victorieusement je l'espère, contre l'hydre de la fièvre en desséchant le lac et les marécages du Copaïs. La liberté a rendu la vie aux plus illustres pays hellènes, et cette vie se manifeste non seulement par un intense développement de civilisation intellectuelle dans l'ordre des idées littéraires ou politiques, mais aussi par de grandes œuvres matérielles, routes et monuments, fouilles multipliées, travaux de premier rang en Béotie, au Laurium, en Elide, à Corinthe. Ainsi la Grèce moderne, bien que privée encore de tant d'enfants de sa race, bien qu'entravée souvent par la médiocrité de ses ressources, entend être digne de la Grèce antique, et s'avance, j'en suis persuadé, vers un brillant avenir, constamment encouragée d'ailleurs par la fraternelle affection de la France.
J'avais été convié à l'inauguration des travaux presque achevés du lac Copaïs. Ayant visité le pays avant qu'ils eussent été com-
mencés, j'avais pu me rendre compte des difficultés de l'œuvre. Une Compagnie française en avait pris l'initiative, et je dois ici rendre hommage aux premiers efforts dirigés par un ingénieur extrêmement distingué, notre compatriote, M. Taratte, enlevé par une mort prématurée. Sa lin (jui nous avait tous profondément émus interrompit quelque temps les études et les travaux préliminaires, La Compagnie fut heureusement hien inspirée dans le choix de son successeur : M. Pochet, ingénieur des ponts et chaussées, comme M. Taratte, se donna tout entier, avec autant d'intelligence que de dévouement, à l'œuvre qu'il s'agissait d'accomplir dans la région paludéenne : son instruction technique, sa ferme volonté, l'autorité qu'il sut ac(juérir sur un personnel nombreux et cosmopolite, dominèrent les difficultés prévues et imprévues. Enfin il avait mené à bien l'entreprise, et, par les canaux qu'il avait tracés et construits, les eaux du Copaïs allaient s'écouler dans deux lacs voisins et dans la mer, laissant libre pour l'agriculture la vaste étendue de terrain abandonné jusque-là à de pernicieux marécages. J'étais appelé à assister à la rupture des barrages et à l'entrée des eaux dans les canaux destinés à les recevoir.
Il y a deux itinéraires d'Athènes à Thèbes : l'un, par terre, traverse Eleusis et le Cithérou; l'autre, par mer, contourne les rivages de l'Atlique, double le cap Suuium, et remonte entre la côte et l'Eubée, jus(|u'au détroit de Chalcis; là, on peut soitdébar- (juer et, franchissant la montagne de Klephto-Vouni et la plaine de Tanagra, arriver au centre de la Béotie, soit continuer jusqu'à Anthédon, y prendre terre et se diriger sur Thèbes par la région des deux petits lacs intérieurs de Likéri et de Paralimni qui sont devenus maintenant les déversoirs du Copaïs. C'est cette dernière route que j'ai prise sur un pa(|uebot grec frété par la Compagnie d'exploitation : le tunnel et une grande partie du canal qui conduisent les eaux du Copaïs vers la mer sont en effet dans le vaste district qui va d'Anthédou à Thèbes, et je voulais les visiter pour
me rendre compte de renseml)Ie de Tentreprise avant Tinauguratiou qui deiait avoir lieu le lendemain sur les rivages mêmes et aux alentours du Copaïs. J'ai donc réservé pour mon retour tout l'itinéraire étranger à l'excursion officielle, c'est-à-dire Thèhes, la plaine de Platées, le Cithéron, Éleuthères et le pays montagneux qui s'étend jusqu'au golfe d'Eleusis et Athènes.
Le pa(juebot a suivi longtemps la côte de l'Altique basse et stérile : des rochers, tantôt jaunes, tantôt noirs, incessamment rongés par des vagues, stratifications prolongées, des bandes de sable, des monticules de pierre ponce s'étendent depuis la sortie du Pirée jusqu'au promontoire de Sunium. Un peu avant le cap illustre, le rivage s'élève progressivement ; ses ondulations sont couvertes d'arbustes sauvages; enfin nous passons, en ralentissant notre marche, devant la haute falaise où se dressent les blanches colonnes, débris du temple de Minerve.
C'est une apparition lumineuse dans la grande solitude de la terre et de la mer. Le meiTeilleux péristyle de marbre ressort sur le ciel d'un bleu sombre avec une intensité diaphane. Le promontoire, majestueux comme un autel, plonge sa base dans l'eau profonde qui rejaillit en écume sur sa muraille lisse : les colonnes se groupent sous le soleil comme un chœur de vierges sacrées. L'imagination ranime aisément la légende antique, et l'on croit voir sur la terrasse Platon pensif, les yeux fixés sur l'horizon à la fois splendide et mystérieux. Nous doublons le cap en silence, respectueusement ravis par la beauté solennelle du paysage et par l'éclat des ruines. En remontant la côte, nous les voyons peu à peu décroître dans la transparence azurée de l'air. Il semble que les déesses, un instant posées sur cette cime, ont repris leur vol dans l'espace.
Nous voici à l'entrée du canal d'Oropos qui sépare au sud le continent grec de l'Eubée. Les grands sommets neigeux de l'île développent déjà leurs amples lignes à l'horizon : l'amphithéâtre est magnifique ; un vaste premier plan de mer s'étend en nappes rutilantes sous le soleil; à notre gauche, le rivage attique remonte brusquement vers le nord, couronné dans le lointain par le versant oriental de l'Hymette qui décline de plus en plus en s'approchantdu rivage, et qui devient peu à peu une tumultueuse fluctuation de collines; à droite, l'Eubée déploie ses longues perspec-
tives; en face, le détroit, si large à son embouchure, s'amincit visiblement jusque vers les brumes légères qui nous cachent encore TEuripe et Chalcis.
Xous voici bientôt devant le mont Laurium et le bourg d'Ergastiria, né d'hier, devenu en peu de temps presque une ville, grâce aux deux usines qui exploitent, l'une les rejets des mines antiques épars dans la plaine, et l'autre les nombreux filons de plomb argentifère et de calamine. De hautes cheminées, de vastes bâtiments, des chantiers en plein air, sont construits à l'entour du port. Deux ans auparavant, j'avais visité en détail le matériel de ces florissantes industries, les monticules à'ecvolades qui seront bientôt épuisés, les profondeurs des mines, (jui promettent pour de longues années encore de sérieuses richesses aux travailleurs. En considérant aujourd'hui encore, à distance, ce paysage sévère, ma pensée se reportait à plus de vingt siècles en arrière, au temps où l'Athènes de Périclès couvrait le même rivage d'ouvriers esclaves, où ses bateaux de transport encombraient la petite baie que domine maintenant la ville, où la servitude enrégimentée recueillait sous le fouet des hommes libres les trésors qui payaient sur l'acropole les merveilles de la civilisation antique.
Ainsi, les plus belles choses de ce monde, la réalisation des plus nobles conceptions de la pensée humaine, les Propylées, le Parthénon, les temples d'Erechthée et de la Victoire et tout ce que ces divines œuvres ont répandu dans l'univers d'enseignement lumineux et d'admiration féconde, sont dus en partie à l'obscur labeur de misérables captifs enfouis dans ces souterrains immenses. Il a fallu que tant d'êtres fussent condamnés à souffrir et à mourir au Laurium pour que le génie d'Ictinus, de Alnésiclès et de Phidias pût s'épanouir en liberté sur le rocher de Alinene. L'accablement de tant de générations sous une tyrannie farouche a été nécessaire à l'éclosion de cette gloire; et ces magnificences de l'art et de la paix ont été, comme les triomphes de la guerre, achetées au prix de milliers de victimes. Du moins, en donnant un hommage reconnaissant à ces ombres oubliées, la postérité ne saurait dire qu'elles ont été sacrifiées en vain ; le Parthénon est une de ces rares victoires qui absorbent dans leur splendeur le souvenir de ce qu'elles ont coûté.
Au delà du Laurium, les derniers contreforts du Parnès s'in-
clinent vers le rivage : sur l'une de ces hauteurs vertes, la forteresse de Décélie surveillait autrefois la frontière athénienne. II n'en reste que quelques ruines. C'est dans un des plis de ces montagnes sauvages, à Tatoï, que s'élève aujourd'hui la résidence d'été du roi des Hellènes, délicieuse retraite entourée d'épaisses forêts. Le l)ord de la mer reste brûlé par le soleil, et presque désert. Je n'aperçois que d'espace en espace quelques bouquets d'arbres et des maisonnettes isolées jusqu'à Oropos, vaste domaine d'un des plus riches citoyens d'Athènes, mon ami, I\I. Syngros, qui, après avoir doté son pays d'institutions utiles ou charitables, a récemment associé son nom aux antiques gloires d'Olympie, en y construisant le Musée qui est le temple de l'Hermès.
Les deux rives du canal se rapprochent, et bientôt l'Euhée et le continent ne sont plus séparés que par un intervalle trop étroit pour que notre paquebot le puisse franchir. Nous sommes devant l'Euripe dont les eaux, à des heures régulièrement alternées, remontent vers le nord ou descendent au sud comme un torrent : singulier phénomène de marée qui désespérait la science des anciens Grecs et dont les causes précises n'ont jamais été bien déterminées. Un pont de quelques arches réunit l'Eubée à la rive de Béotie : la ville de Chalcis avec ses fortifications vénitiennes s'élève au bord de l'Euripe entre les deux larges canaux d'Oropos et d'Egripo, magnifiques bras de mer qui lui forment à droite et à gauche un double horizon illimité. Je me souvenais que deux ans auparavant il m'avait été donné de contempler du haut de la montagne béotienne de Klephto-Vouni le spectacle du détroit, et ces deux espaces bleus qui s'étendent et s'élargissent de plus en plus en sens inverse, à perte de vue, dans la limpidité de l'air. C'était un abîme de jour, l'une des merveilles de la création, une fête de la terre et du ciel, un de ces tableaux dont on garde à jamais dans les yeux et dans l'âme la joie et la clarté.
A Chalcis, je ne revoyais pas cet ensemble, mais après avoir Ira-
versé la ville pour aller rejoindre de l'autre côté de l'Euripe un autre paquebot qui nous attendait, avec quelle admiration nous avons salué le canal d'Egripo qui déployait ses vagues d'or et ses lointains pleins de rayons! Large, profond, caressé par les grands souffles de la haute mer, illuminé d'une sérénité mythologique, il nous rappelait les étendues où erraient le char d'Amphitrite, le cortège des divinités marines, la Galatée bercée par les ondulalions des flots apaisés, le rêve d'Homère et de Théocrite, de Virgile et de Raphaël. Ces réminiscences se présentent ici tout naturellement à la pensée, et l'on comprend que les descriptions des poètes ne sont pas une vaine rhétorique, mais l'expression même de leur enthousiasme; tout en effet est animé sous cette lumière immense ; la vision de la beauté plane sur les eaux enveloppées de soleil, et c'est spontanément ([ue les vieux maîtres plaçaient dans ces templa serena la vie triomphante des Immortels.
Nous nous éloignons de la côte d'Eubée pour nous rapprocher de la Béotie, et le paquebot s'arrête devant une rive abaissée, presque déserte, à Anthédon. Quelques maisons construites pour les travaux du Copaïs s'élèvent seules sur ce rivage où, dans les temps antiques, il y avait une ville dont il ne reste plus que les tombeaux. Je crois ces sépulcres à peu près inexplorés, mais il est bien probable (ju'on y trouverait, comme dans la plupart des cimetières de la région béotienne, une belle moisson de statuettes et de vases. Aujourd'hui, la plaine est muette; cette solitude est le point d'arrivée du tunnel et du grand canal destinés à l'écoulement du Copaïs. Nous débarquons et nous visitons à pied ces remarquables ouvrages qui font grand honneur à l'ingénieur français qui les a dirigés : ils sont tout prêts à recevoir les eaux du lac dès que, sous nos yeux, les barrages auront été renversés. Au delà, des voitures nous emmènent à travers un pays accidenté d'abord, couvert de genêts el de tamaris, puis le long d'un des petits lacs de montagnes dans lesquels passera le torrent, enfin dans la fertile campagne de Béotie et jusqu'à Thèbes où nous arrivons à la nuit close.
Il ne faut pas s'attendre à trouver à Thèbes des vestiges d'art ou d'histoire. Les temps de Laïus et d'OEdipe, non plus que ceux d'flpaminondas, n'ont rien laissé sur le sol. La fontaine de Dircé subsiste seule de tant de souvenirs : les femmes thébaines y lavent
leurs légumes et leur linge; c'est une source comme tant d'autres, fort utile, mais que nulle nymphée ne signale au voyageur. La Cadmée n'est qu'une colline au centre de la petite ville : d'obscures maisons la recouvrent. Epaminondas voulait y transporter les édifices de l'acropole athénien, à ce que dit Plutarque : c'était le rêve d'un soldat victorieux, mais quelque peu barbare, et je doute fort que le héros de Leuctres ait sérieusement pensé à l'exécuter. La Cadmée n'était pas un piédestal pour le Parthénon ; Thèbes, accidentellement victorieuse par un hasard militaire, n'était pas digne de recevoir chez elle Ictinus et Phidias : c'eût été un acte de pillage qui l'eût déshonorée. Il faut avoir réalisé soi-même une pareille œuvre pour mériter de vivre à son ombre.
Thèbes, retombée dans le silence après la mort d'Kpaminondas à Xlantinée, n'avait pas construit de grands édifices. Elle a gardé longtemps la maison de Pindare épargnée par Alexandre, mais cette maison a disparu, et l'on ne sait même où elle était située. La ville actuelle est fort petite, bâtie à l'entour de la Cadmée : ses habitations de médiocre apparence se suivent assez régulièrement sur deux longues avenues plantées, ou se dispersent, en s'éloignant de ces rues, sur les flancs de la colline. Je ne pense pas qu'il y ait <i retrouver d'intéressantes ruines dans ces grands espaces. Les Béotiens, on le sait, n'étaient point des arfistes : ils avaient même en Grèce autrefois la réputation d'avoir peu d'esprit; cette o])inion-là était évidemment une ironie athénienne, car enfin ce pays dédaigné a enfanté Hésiode et après lui le grand lyrique hellène, et Plutarque. Toutefois, si, à son heure, il a failli obtenir la prépondérance polititjue sur la sévère Sparte et sur l'auguste ville de Minerve, eu réalité, le reste de son histoire est demeuré dans lombre, et nul monument considérable ne s'est dressé au-dessus des vulgaires maisons de ses citoyens rustiques. La fertilité de leur sol les conviait aux travaux des champs, et il semble que leurs belles récoltes les aient distraits des œuvres d'art. Autour d'eux, Tanagra et la Locride avaient leurs écoles de coroplastes, Delphes avait édifié ses imposants sanctuaires, Eleusis les enceintes sacrées de Cérès : à Thèbes, on chercherait en vain d illustres débris; 1 intérieur du sol n'a même pas révélé de curieuses sépultures; on ne sait ce que sont devenues les statues et les quelques temples
cités par Pausanias. Ville morto, dirait-on ailleurs, mais en Grèce rien ne meurt; Thèbes reste protégée par le fantôme héroïque d'Epaminondas et les strophes ailées de Pindare.
jVous avons été de là au Copaïs, d'abord par une route en plaine, puis à travers des régions montagneuses. Il faut quelques heures pour ce trajet. Nous avions longé en venant d'Anthédon le lac de Paralimni : nous avons suivi en allant au Copaïs le lac de Likéri. Le paysage en cette contrée est tout à fait sauvage; mais le Likéri est un saphir entouré de rochers sombres. On m'a conté ([ue, dans les grottes qui s'ouvrent toutes noires sur les rives, des brigands, il y a peu d'années encore, avaient improvisé leurs repaires. J'en ai remarqué une entre autres, qui a bien mauvais visage, au bas d'une rude falaise qui tombe à pic dans l'eau transparente. Il paraît que la gendarmerie, pour forcer une bande qui s'y était logée, a dû la prendre par la famine, et je le crois aisément, car cet antre parait inaccessible. Mais dans quel pittoresque décor ces gens-là s'étaient embusqués! Au-dessus d'eux, la roche lisse; des deux côtés, des ravins encombrés de blocs énormes; devant, la nappe bleue et profonde du lac silencieux; tout autour, une chaîne de hautes collines couvertes d'une végétation d'aspect sinistre. Aucun voisinage possible que les nids des oiseaux de proie. Même sous le beau soleil du matin, ces lieux ont l'air farouche : ils doivent être tout à fait effrayants au crépuscule. On ne saurait rêver plus étrange et plus redoutable coupe-gorge.
En arrivant auprès du Copaïs, et après avoir étudié la série des travaux exécutés par l'entreprise, j'ai lu sur le fronton d'un des tunnels une inscription en grec ancien composée par nos jeunes archéologues de l'École d'Athènes dans le vrai style lapidaire, et qui racontera l'historique de l'œuvre à la ])ostérité. Puis nous nous sommes approchés des barrages, et, de là, nous avions sous les yeux l'immense superficie du lac qui se développejusqu'à l'horizon fenné par un cirque de montagnes. Au prcMnier plan, sous un ciel
orageux qui jetait sur la surface stagnante des intermittences de rayons et d'omhres, les eaux marécageuses encombrées de roseaux semblaient écrasées sous la pesanteur de Tair. La végétation aquatique frémissait lourdement comme la prairie d'un steppe. Plus loin, dans les intervalles libres, de larges écbappées de soleil entre de gros cumulus noirs répandaient sur les rides de l'eau des millions d'étincelles. Ailleurs, les nuages coloraient de nuance d'ardoise l'immobile miroir. Au delà, quelques îlots s'entouraient d'une brume d'où émergeaient d'épaisses masses de feuillage. Des oiseaux de marais planaient dans l'atmospbère bumide et cbaude, et toute cette étendue alternativement plaquée d'or, de reflets glau(|ues, de grandes traînées obscures, s'enfonçait dans les lointains blafards où se distinguaient à peine les contours violacés ou jaunes des rives basses et des incertains promontoires. Les perspectives du lac, sous la clarté morne, semblaient fuir sous nos yeux, comme des formes indéfinies entrevues dans un rêve. Làbas, bien loin à droite, quelques tacbes pâles se détacbant en clair sur le vert foncé du rivage, indiquaient l'emplacement de l'arcbaï(|ue cité d'Orchomène. Enfin, sur toute la rive gauche et au fond, deux montagnes énormes dressaient leurs rochers, leurs forêts, leurs pics formidables, et nous étions émus devant ces grandes chaînes : l'une, confuse, taillée à larges pans tumultueux, était l'Hélicon; l'autre, plus élevée, élançait avec une harmonie superbe vers le ciel pur au-dessus d'elle deux cimes neigeuses : c'était le Parnasse.
Je l'avais vue jadis, la montagne sacrée, sous la clarté rose de l'aurore, en traversant le golfe de Corinthe. Au bord du Copaïs, j'admirais son autre versant plus vaste, assombri à la base par des régions sylvestres et profondes. .\Iais, de quelque côté qu'on les contemple, ses deux tètes blanches, sous lesquelles passent les nuées, dominent tous les sommets qui les entourent par leur majesté souveraine et surtout par leur sculpturale beauté. Il y a sur ces hauteurs, au-dessous des pics sublimes, des retraites verdoyantes, des anfractuosités remplies de sapins et de chênes, des vallées supérieures où la mythologie avait placé le séjour des -Muses. Le Parnasse était bien, dans la pensée de ces peuples épris des divins symboles, la figure même de l'art humain et mystique à la fois qui a toujours été leur rêve. Enveloppé de toutes les
formes capricieuses de la terre, il déploie sur ses flancs les végétations austères et souriantes, les rochers et les mousses, les torrents, les fouri'és ténébreux et les clairières, mais au sommet il est dans le ciel même, dans les pays de l'éther, dans le calme éternel de l'infini.
Pendant que nous admirions ces magnificences, les populations d'alentour, en habits de fête, s'étaient groupées auprès des i)arrages du Copaïs, sur les remblais du grand canal. Les hommes en vestes de couleur, bonnets de laine noirs ou rouges et fustanelles blanches, portaient des ceintures de cuir hérissées de poignards et de pistolets. Les femmes avaient des casaques ou des corselets multicolores avec des guimpes de toile fine, des ceintures dorées, des tabliers brodés, pailletés de petites arabesques de cuivre, sur fond bleu ou écarlate, des jupes à grands plis droits, des colliers à étages, des coiff'ures de brillantes étoffes constellées de monnaies d'argent que la mode du pays dispose en festons et en couronnes. Les unes tenaient leurs enfants dans leurs bras, les autres étaient entourées de toute une troupe bruyante de bambins vêtus comme elles d'éclatants costumes. On eût dit un lever de rideau d'opéra, d'autant que le soleil, en ce moment victorieux enfin des nuages, répandait sur ce luxe rustique, sur ces nuances si vives où dominait la pourpre et l'azur, une lumière ardente et allumait des étoiles sur les naïfs bijoux et les broderies grossières des matrones et des belles filles de la montagne.
L'inauguration des travaux désormais accomplis a élé très solennelle. Devant une tente pavoisée de pavillons tricolores et de drapeaux hellènes, bleus à croix blanche, l'ingénieur en chef, directeur de l'entreprise, prononça un discours substantiel qui exposait l'histoire et le bienfait d'une œuvre non moins utile à l'agriculture qu'à la salubrité de la contrée : le représentant du gouvernement grec répondit en termes excellents, émus, remplis du sentiment fraternel dont les deux nations sont animées l'une
envers Tautre. Puis, à un signal donné, des onrriers s'avanci-rent armés de lourds marteaux de fer, et attaquèrent à grands coups rythmés l'épaisse charpente du barrage. Un labeur de quatre années se résumait dans un effort suprême. La forme séculaire des choses allait être modifiée par l'industrie et la volonté humaines. Au milieu d'un silence profond, d'une attente anxieuse, les massues retentissaient sur les madriers. Soudain tout s'écroula avec fracas, et les eaux du Copaïs, s'échappant en flots sablonneux, en gerbes d'écume, roulant des rocs et des poutres dans leurs tourbillons, descendirent dans le canal et commencèrent à s'écouler entre ses murailles de pierre. Des applaudissements et des cris d'allégresse saluèrent ce spectacle : les assistants confondaient dans leurs acclamations enthousiastes la France et la Grèce unies dans la même victoire.
Le soir, la ville de Thèbes était en fête. Des banquets et jeux populaires, des illuminations, un feu d'artifice, célébraient le succès de l'entreprise. Si un émule de Pindare nous eût chanté dans cette patrie du poète, sous ce ciel étoile, une ode digne des Olympiques et célébrant la science, nouvel Hercule, domptant l'hydre paludéenne du Copaïs, je crois bien qu'il eût été compris par toute cette foule reconnaissante et joyeuse. Du moins, à défaut de poème, le sentiment public s'exprimait avec éloquence : la Grèce moderne avait la conscience d'une belle œuvre faite et d'une journée féconde.
Deux jours après, je suis retourné à Athènes, cette fois par la voie de terre, qui est la route du Cithéron. N'ayant plus de caractère officiel, je pouvais voyager paisiblement, m'arrêtera mon gré et interroger sur mon chemin les paysages et les souvenirs. Au sortir de Thèbes, on est dans une vaste plaine, bien cultivée, traversée par une petite rivière, l'antique Isménos, qui promène «ntre des berges élevées son cours à demi caché sous de hautes herbes. Toute la ville apparaît de là, rassemblée sur la colline que
dominait jadis la foiicresse de Cadmns : des boiu|uets d'arbres, des jardins en élage lui forment une brillante ceinture.
Un fait insolite en Grèce me frappe, tandis que je considère cet agréable tableau : c'est à quel point il est peu d'accord avec les événements de sa primitive bistoire. Je ne saurais m'imaginer dans cette campagne claire et gracieuse les murs cyclopéens du palais de Laïus et d'OEdipe, les fortifications attaquées par les sept cbefs d'Escbyle, le décor majestueux de la légende des temps béroïques. Le tbéàtre de ces péripéties formidables n'est qu'un groupe de verdure et de maisons riantes. Les populations épouvantées autrefois par tant d'aventures tragiques, par les énigmes du Spbinx et les crimes inconscients d'OEdipe, par les ravages de la peste, par les baines fratricides d'Etéocle et de Polynice, et les bordes des Capanée, des Ampbiaraiis, des Tydée qui assiégeaient les portes et les tours, revivent ici sans doute dans nos souvenirs; mais je ne retrouve nulle part l'empreinte de la légendaire épopée. L'aspect du sol et de la petite cité est au contraire essentiellement pacifique. Tandis que les emplacements illustres de la Grèce ont, en général, conservé une pbysionomie significative en barmonie avec leur passé, celui-ci qui a vu tant d'borribles épisodes ne donne que des impressions cbampèlres. Albènes, si dévastés que soient ses temples, a toujours la figure auguste de la vraie souveraine de la race bellène; les âpres montagnes de Laconie sont bien la demeure prédestinée d'une nation de soldats robustes gouvernée par des lois austères; les ruines navrantes de Corintbe, d'où surgissent deux ou trois colonnes comme des mâts de vaisseaux engloutis, racontent les dévastations implacables de Mummius; la vie pastorale des peuplades arcliaiques se comprend autour de la rustique acropole d'Hercule à Tyrintbe ; les bois cbarmants et les collines barmonieuses d'Olympie, les lumineux espaces où serpente l'Alpbéedans les prairies, ont la forme d'un cirque immense préparé par la nature pour les jeux atlilétiques du stade et les courses des quadriges; Sunium est la retraite et le sanctuaire que l'on eût rêvés pour le génie de Platon ; les mystérieuses profondeurs de Delpbes et ses rocbers superbes semblent avoir été marqués d'avance pour le séjour des pytbonisses; Mycènes, nid de vautours dans les anfractuosités d'une montagne sinistre, raconte les drames sanglants des Atrides ; le Parnasse resplendit comme la
poésie même; Délos paraît flotter encore comme aux temps mytliologiques; on croit voir errer les Xêréides dans Tazur des mers (jui entourent les Cyclades; mais à Thèbes, il faut faire un effort de mémoire pour se figurer les lugubres scènes d'autrefois; la forme extérieure des choses, si éloquente ailleurs, est ici indifférente, sans caractère, et ne raconte rien des hommes disparus et des crimes oubliés.
Thèbes sVfface dans le lointain, et nous parcourons toujours la campagne muette en nous rapprochant des grands massifs du Cithéron. Je m'arrête avec respect au milieu de cet espace désert qui s'étend jusqu'au pied des montagnes : c'est un lieu célèbre dans l'histoire de la Grèce, le champ de bataille de Platées. J'avais relu la veille le récit d'Hérodote : il indique parfaitement la situation des armées perse et hellène; les accidents du terrain sont bien tels qu'il les décrit, et l'on comprend à merveille en étudiant le sol les incidents de la lutte glorieuse. Sur l'un des contreforts du Cithéron je voyais, aux rayons du soleil matinal, la blanche ligne des maisons de Platées : c'était de là que descendaient les troupes grecques, tandis que celles de Mardonius occupaient les champs où passe maintenant la route coupée de petits cours d'eau affluents de l'Isménos. La bataille s'est livrée dans ces ondulations, parmi ces fossés pleins de roseaux. Et quelle bataille! la sœur de Salamine, le conflit de deux mondes, de deux civilisations, la victoire ([ui devait assurer non pas seulement la liberté de la Grèce, ce qui après tout n'était que peu de chose si la Grèce n'eût été qu'une peuplade quelconque, mais la liberté et la difi'usion de l'idéal, de Fart, de la poésie, de la philosophie, de toutes les splendeurs de l'âme humaine que cette nation devait révéler à l'univers. Tout est paisible aujourd'hui dans la prairie verdoyante : le laboureur béotien n'y rencontre plus même, comme celui de Virgile, des débris de casques et de javelots, ou des ossements dispersés; mais, sur le sol, des milliers de petites fleurs rouges s'épanouissent pa-
310 SOUVEiVIRS ET CAUSERIES DU.M DIPLOMATE
reilles à des gouttes de sang; il semble que la piété de la nature les ait déposées là comme des couronnes d'immortelles sur un tombeau.
Il faut franchir la chaîne du Cithéron pour rentrer en Attique. La route en lacets passe sur l'un des sommets les moins élevés, et cependant elle est très longue, parfois même fort escarpée. A une certaine hauteur, le chemin domine un précipice à pic, et, de là, on aperçoit à ses pieds toute la Béotie, Thèhes à l'horizon, et dans les perspectives extrêmes l'Hélicon et le Parnasse. C'est un panorama immense dans la lumière de midi. Adossé à un mur de rochers qui se hérisse d'arbustes sauvages, je vois de loin comme un mince ruban blanc la route que je viens de parcourir, et le paysage se déroule dans sa grandiose beauté. Le silence des heures brûlantes se répand sur ces vastes espaces : autour de moi je n'entends dans l'abrupte solitude que des bourdonnements d'abeilles et cà et là quelques clochettes de chèvres errantes parmi les broussailles. Je jette un dernier regard sur la plaine assoupie, et j'entre dans les défilés de la montagne. C'est dans ces environs que la légende avait placé la grotte du Sphinx; mais, sur ce point, la plus aventureuse archéologie est réduite à se taire. Sans doute ces lieux ont un aspect farouche; de toutes parts les rochers, les bois de pins, les détours sombres présentent des abris aux bêtes fauves; il y a là des enchevêtrements de feuillages et de hautes pierres moussues, des profondeurs inquiétantes, des antres béants; monstre mysticjue ou brigand railleur, le Sphinx demeure éternellement voilé dans les ténèbres; au centre ou sur les hauteurs de l'âpre montagne, tous ces fourrés noirs peuvent bien avoir été son repaire, mais chacun d'eux garde son secret.
Etrange figure de nos destinées, cette fable contemporaine des premières théogonies de la Grèce et de l'Egypte! Comme il est vrai au fond, ce mythe de l'énigme fatale que nous poursuivons sans cesse et qui est la torture de la vie humaine! Nous la trouvons
partout devant nous, dans nos amours, dans nos rêves, dans nos élans vers l'avenir, vers l'au-delà formidable et toujours silen deux. Nos âmes se lassent et nos esprits succombent sans deviner le mot ignoré. Sans cesse, en présence de la face impassible du Sphinx qui personnifie l'inconnu, l'invisible, la nuit, toutes les philosophies travaillent, tous les penseurs, poètes, artistes, savants, sont penchés dans leurs laborieuses veilles. Les événements et les doctrines qui se succèdent proposent des solutions apparentes que d'autres effacent ; nous sommes pour nous-mêmes autant d'abîmes; le pourquoi, la raison d'être des choses, l'avenir, sont des cavernes où nos regards se perdent en vain. Nous saisissons bien çà et là quelques lettres du texte infiniment obscur que nous présente l'être mystérieux à la tête de femme, au corps de lion, aux ailes d'aigle, à la queue de serpent, figuré par les Hellènes en marbre et par les Egyptiens en granit rose; mais le sens nous reste indéchiffrable, et les ossements de toutes les générations jonchent en réalité, comme aux temps préhistoriques, la grotte où se tient le monstre qui les a dévorées. L'OEdipe victorieux est le symbole de nos espérances, mais le héros de la légende n'a rien deviné. Le sphinx n'est pas tombé, honteux de sa défaite, dans le gouffre où la mythologie le précipite. Il est toujours vivant, hautain, inexorable, meurtrier, dans son inflexible attitude accroupie, sachant bien qu'il ne sera point pénétré et que jusqu'à la fin des siècles le génie humain, l'éternel déçu, s'épuisera dans sa lutte contre les ténèbres de sa destinée en ce monde et ailleurs. Je ne le vois point sur sa montagne, mais il est partout; on le rencontre à toute heure et dans tout l'univers.
Je songeais ainsi dans les défilés du Cithéron, et pendant ce temps mes quatre petits chevaux thébains m'entraînaient au milieu du tumultueux décor des rochers et de la forêt. S'il y avait encore des brigands en Grèce, c'est dans ces pays solitaires qu'on s'attendrait à les voir ; je n'en ai aperçu aucun, ainsi que j'en étais
du reste fort assuré, et nous avons descendu gaiement, au galop, le versant du Cithéron qui regarde TAttique. A mi-côte se dresse une magnifique ruine, le plus grand vestige qui subsiste en Grèce des forteresses d'autrefois, les murs et les tours de la citadelle d'Eleuthères. A Décélieil ne reste que des débris, mais Éleuthéres a gardé presque toute son enceinte construite en pierres taillées avec précision. La végétation parasite qui les recouvre, les ifs et les platanes qui les couronnent de leurs ombrages, les lierres qui les enveloppent, les broussailles qui cachent le sol, n'ont pas effacé le dessin grandiose des ingénieurs athéniens; les murailles grises sortent victorieuses de la verdure, et, se développant sur le flanc de la montagne, en dominent la crête. J'ai monté à travers ces édifices dont les parties principales ont résisté aux siècles. La position, très forte par elle-même, devenait imprenable pour les armées du temps, défendue par un ouvrage militaire d'une telle étendue et d'une telle solidité : plusieurs tours ont gardé des pans de mur intacts et toute la beauté robuste de leur architecture. L'art athénien se retrouve ici sous une autre forme qu'à l'acropole, mais toujours soucieux de l'harmonieuse simplicité des lignes et de leur aspect monumental. Les restes imposants d'Eleuthères attestent l'œuvre de la même race qui, dans un autre ordre d'idées, a construit les Propylées et le Parthénon.
Xous traversons ensuite une immense plaine, tantôt aride, jaune ou grise, pétrifiée par l'ardent soleil, tantôt bordée au long de la route par des bois en talus : de nombreux ponts franchissent les méandres d'un lit de torrent desséché. Nos chevaux se reposent à Kondoura au milieu d'un petit vallon entouré d'un cirque de collines : deux ou trois mai.sounetles et une hôtellerie rustique s'y abritent sous un dôme de grands arbres, dont l'ombre est douce aux voyageurs fatigués. Hospitalité maigre, d'ailleurs : on n'offre que du pain sec et du vin raisiné, mais quel paisible silence, quel charmant dessin des hauteurs! II y a là quelques muletiers qui paraissent très satisfaits de leur dîner d'anachorètes : nous sommes, nous, ravis de ce repos d'une heure dans cette retraite, sous les pins et les chênes verts. Notre course reprise nous mène enfin par un terrain accidenté jusqu'au bourg de Alandra, dont les habitants ont la réputation d'être sauvages et qui nous ont paru plutôt indifférents et graves : à peu de distance un large espace
apparaît devant nous, haigné dans une clarté radieuse, c'est le golfe d'Eleusis.
Toute cette région, de Tlièbes à Athènes, est vraiment une terre étrange. Nous quittions la forêt du Sphinx, nous arrivions dans le pays des mystères de Cérès. Ici encore les énigmes qui accablent les âmes se proposaient aux méditations des sages et aux confuses anxiétés des multitudes. Ce village d'Eleusis est un des lieux sacrés où les hommes d'autrefois ont scruté les problèmes de la vie et de la mort avec une passion inassouvie. Assis sur les gradins des salles antiques réservées aux initiés, nous contemplons comme eux l'étendue de la mer et aussi les arcanes où se perdaient leurs yeux effrayés. Le plateau que couvraient les édifices est élevé au-dessus du rivage; à nos pieds la baie développe ses contours arrondis comme une coupe immense; sur les bords, à notre gauche, s'étendent les champs ensemencés par Triptolème; en face, le Corydale consacré à Apollon et à Diane, couronné de rochers et de bois profonds, descend vers le détroit de Salamine; au delà de l'île fameuse, à l'extrême droite, dans les splendeurs de l'Occident, la mer ouvre ses perspectives, baigne la côte de Mégare et s'efface au loin jusqu'aux montagnes de Corinthe. Du haut du portique de marbre qui se déployait jadis devant les enceintes d'Eleusis, les initiés étaient éblouis par la lumière de la terre et du ciel qui les enveloppait de toutes parts, symbole de la lumière divine qu'ils étaient venus chercher sur le sol mystique. Pour ces peuples joyeusement épris des magnificences extérieures, le beau soleil, les vagues transparentes, les horizons à perte de vue, tout le pays animé par la présence des divinités, les cérémonies hiératiques sous les colonnes de marbre, les enseignements interdits aux profanes, étaient bien une révélation supérieure et suffisaient k l'illuminatioD de leurs esprits. Nous sommes aujourd'hui moins accessibles : nous ne subissons plus au même degré la séduction matérielle de cette imposante nature; les problèmes ([ue croyaient pénétrer les
lidèles d'Eleusis gardent pour nous leurs ténèbres malgré le plein air et l'espace. Nous sommes ici d'ailleurs entourés de ruines et de silence, et il y a pour nous une mélancolie dans la grâce même du golfe solitaire; il ne semble si bien sourire, avec quelque dédain peut-être, que pour mieux voiler l'invisible et nous conseiller de l'oublier.
Les emplacements d'Eleusis, fouillés avec persévérance, n'ont point donné de monuments : on n'y a retrouvé que les bases du portique qui regardait la mer et quelques cbapelles restreintes. La vraie découverte a été la série des gradins circulaires creusés dans le roc de la colline et aussi des propylées construits, à l'époque d'Adrien, sur le modèle de ceux d'Atbènes et dont il ne reste qu'un amoncellement de colonnes et de cliapiteaux brisés. Ces ruines sont donc peu de cliose au point de vue de l'art. Eleusis n'est plus ([u'un souvenir; mais quel souvenir! Il est inefifaçable dans la mémoire des bommes. C'est là que toute la race bellène a publiquement attesté pendant plusieurs siècles l'éternelle préoccupation des âmes devant l'inconnu : cette baute colline a été l'observatoire d'où les yeux de la Grèce, au-dessus et au delà des encbantements de l'étendue terrestre et céleste, essayaient de plonger dans les abîmes vertigineux.
Nous acbevons notre voyage en remontant les onduleux détours de la voie sacrée. Par ce chemin qui suit longtemps les rives du golfe, puis le défilé des montagnes, qui passe devant le monastère byzantin de Daplini abrité par des bois toujours verts, qui atteint la colline d'où ion aperçoit les maisons d'Athènes groupées autour de l'Acropole, les théories antiques revenaient à pas lents des sanctuaires d'Eleusis. Elles s'avançaient pensives, recueillies, au bruit des lyres, l'àme pleine des symboliques enseignements de Cérès. Et tout à coup ^- ce qui exprime bien le génie capricieux et scepti(|ue du peuple qui a enfanté Aristophane en même temps que Sophocle, et Diogène en même temps que Platon, la sainte procession sur le seuil d'Athènes, au pont du Céphise, rencontrait des troupes bruyantes (fui l'accueillaient au passage par des éclats de rire, par des obscénités satiriques et des chansons bouffonnes. L'ironie était ainsi dans le programme des fêtes, et gardait le dernier mot comme pour démontrer la vanité des tentatives de l'homme vers les secrets des dieux. Douloureuse
antithèse qui atteste à la fois la grandeur et la faiblesse humaines! Je l'avais aperçue eu traversant le pays où se dresse l'ombre terrible et moqueuse du Sphinx, en parcourant la colline désolée où sont les ruines muettes des enceintes de Cérès : je la retrouvais dans les échos railleurs du pont des Géphyries. .Mais lorsqu'au sortir du bois des oliviers centenaires j'ai revu sous le soleil se dresser l'Acropole et le Parthénon, ils m'ont apparu comme l'affirmation consolante de la beauté et de la sajjesse éternelles : Alinene parlait plus haut que le monstre de Thèbes, et que la déesse voilée d'Eleusis, et que la satire des profanes, et m'imposait, comme jadis aux initiés fervents, les invincibles espérances (1).
(i) J'ai décrit pas à pas la voie sacrée d'Eleusis dans les Lettres athéniennes , Pion, édit.