‹ Souvenirs et causeries d'un diplomateChapitre 38 sur 40 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LES CVCLADES

Peu (le souvenirs me sont aussi chers que mon excursion dans les Cyclades. Elle reste dans ma pensée comme un de ces instants lumineux et sans trouble qui sont si rares au milieu d'une vie remplie de travaux et de soucis. Ces dix jours se sont écoulés parmi les enchantements d'un ciel sans nuées et d'une mer immobile et bleue, et quand je me reporte aujourd'hui vers ces temps disparus, il me semble que je me rappelle un rêve où tout est azur, repos et splendeur. Je voudrais essayer d'en fixer les lignes flottantes et de revivre pendant quelques heures ces journées passées au milieu des îles mythologiques éparses comme des pierres précieuses sous les rayons du soleil.

Ce n'était pas cependant un simple voyage d'artiste que j'allais entreprendre. Si justement épris qu'ils soient des paysages ou des ruines qui se rencontrent dans leurs résidences, les diplomates ont toujours quelques affaires plus sérieuses qui les appellent sur divers points des pays où leur action s'exerce. J'avais à visiter notre consulat et nos agences dans les Cyclades et à étudier sur place plusieurs de ces ((uestions pratiques qu'on n'apprécie pas bien à distance. Je profitai donc, comme pour ma promenade autour du Péloponèse, d'une tournée que l'amiral de Marquessac, alors commandant en chef la station du Levant, comptait faire pour exercer ses équipages, et je lui demandai de me prendre à son bord puisqu'il devait montrer notre pavillon dans la mer Egée. Je reçus donc une seconde fois la cordiale hospitalité de la Vénus et de ses officiers : je les en remercie encore. C'est d'ailleurs une tra-

dition que la confratmiilé des marins et dos diplomates; ils passent les uns et les autres de longues années loin de la patrie; ils représentent et défendent les intérêts de la France dans les missions différentes, mais avec le même amour et le même respect pour le drapeau.

Nous étions au commencement de Tété de 1886, et le soleil très chaud écrasait Taride Attique. Sur les pentes de l'acropole, le gazon prenait de belles teintes rousses, et le marbre blanc qui revêt les maisons d'Athènes réfléchissait les beaux rayons d'or de façon à fatiguer un peu les yeux délicats. Mais dès que la Vénus fut sortie du Pirée, et eut laissé loin les côtes du Phalère, la brise se lit sentir; bientôt le soir éteignit les clartés trop vives. Il était nuit quand nous sortîmes du golfe Saronique. La lune, au premier quartier, n'était pas assez forte pour effacer les étoiles, mais elle répandait d'autres étoiles sur les vagues, et nous avancions ainsi entre ces deux lueurs. Je me souvenais du vers de Virgile :

Splendet tremulo sub lumine pontus.

Nous allions paisiblement, en silence, dans cette grande solitude, et j'ai rarement ressenti une impression aussi pacifique. Je me trouvais bien loin de toutes les petites choses de la vie que je ne dédaigne pas lorsqu'il faut que je m'en occupe, mais dont il m'est agréable de me reposer quelquefois. L'àme, qui a des ailes, aime souvent à s'en servir, et j'avais là de l'espace. J'apercevais à peine, sous une faible brume, à droite les hauteurs d'Hydra, ce nid des marins héroïques de la guerre de l'Indépendance; à gauche la côte que dominent le promontoire et le temple de Sunium. En face c'était la plaine de la mer, où les astres de l'horizon semblaient descendre. Je me rappelle combien je trouvais de charme et de consolation dans la contemplation confuse de ce spectacle indéfini : je ne cherchais point de parole pour exprimer un sentiment qui me plaisait par ses incertitudes mêmes et par sa muette sérénité.

Quand je m'éveillai le lendemain, nous étions depuis quelques heures mouillés dans le port de Syra (rantique Syros ou Syrie). Plusieurs bâtiments s'y trouvaient à l'ancre : des barques circulaient autour de la frégate. La ville avec ses maisons blanches en étage sur une haute colline m'apparaissait toute brillante sous le soleil du matin. Il y avait foule sur les (|uais, et, dans l'encadrement des fenêtres à volets verts, nombre de figures curieuses admiraient la Vénus. L'arrivée d'un bâtiment de guerre est toujours un incident intéressant dans ces petites îles, même à Syra qui est un centre maritime. Des deux côtés de la ville je voyais s'élever et s'étendre des sommets d'un jaune d'ocre, parsemés çà et là de quelques maisonnettes et où la végétation était rare. A peine, dans un pli du terrain, quelques touffes d'arbres bien modestes : en vérité le sol de l'île est un grand rocher. En me retournant vers la mer, j'apercevais au loin en demi-cercle les profils éclairés mais très vagues des îles voisines, Tinos, Myconos, Paros, iVaxos, qui semblaient des nymphes couchées sur l'eau bleue et caressées par le ciel.

La ville de Syra s'appelle Hermopolis; c'est son nom antique. 11 montre que, dès les temps héroïques, le port était consacré au dieu du commerce, l'étrange et mystérieux Hermès investi par la mythologie de fonctions fort dissemblables, puisque, sur la terre, il préside aux transactions des négociants, et, dans les Enfers, conduit le troupeau des ombres au fond de l'Erèbe. Il est représenté bien souvent sur les vases grecs dans ce rôle funèbre. Mais à Syra, son culte ne rappelait point ses attributions infernales : il était le patron des marchands et le protecteur des échanges très multipliés, de tout temps, entre les diverses îles et les continents d'Europe et d'Asie. On était là, comme de nos jours, en pleine vie, et l'Hermès des Cyclades, qu'il fût ou non quelquefois le dieu des voleurs, veillait avant tout aux intérêts fort actifs d'une population de marins et d'armateurs. La ville actuelle est, aussi bien qu'alors,

extrêmement animée dans le quartier (jui avoisine le port. Ony voit quantité de matelots du pays vêtus de la veste courte et des larges culottes bleues qui sont pour ainsi dire leur uniforme, coiffés du long bonnet rouge dont le fond retombe sur l'oreille. Les boutiques sont nombreuses et bien remplies, et les étalages en plein vent exposent une multitude de marchandises cosmopolites dont les couleurs variées se mêlent gaiement en plein soleil. Les rues, à peu près correctes, aboutissent à une grande place dallée qu'on nomme tout simplement - la Platea ■' , où quelques palmiers un peu chétifs sont régulièrement plantés. Ces arbres ne donnent pas beaucoup d'ombre, et en plein midi, dans la saison où nous sommes, on serait rôti sur la Platea si l'on osait y séjourner : mais on ne s'y réunit que le soir, et alors toute la ville s'y promène, s'y assied aux tables des cafés. C'est un vaste salon populaire sous la lueur des astres, et assurément l'un des plus anciens du monde, car il est bien vraisemblable que, du temps d'Homère, les habitants d'Hermopolis se rassemblaient là dès la tombée du jour. J'imagine (|u'on y entendait les vieux ra])sodes comme maintenant les orchestres un peu élémentaires qui accompagnent les discours des politiciens, les récits des nouvellistes, le bavardage des femmes sous l'éventail, le rire et les jeux des enfants.

Le porcher d'Llysse, le bon Eumée, raconte au quinzième chant de V Odyssée, qu'il était fils du roi de Syra, qu'il fut, dans son enfance, volé à ses parents par des corsaires phéniciens et vendu en Ithaque au vieux Laërte. Mais il faut reconnaître, ou bien que l'amour du pays inspire à Eumée une description singulièrement flatteuse pour son île, ou bien que l'aspect de Syra est bien modifié à travers les siècles : le poète prétend qu'elle est très fertile, (|u'on y nourrit de grands troupeaux de bœufs et de moutons, et ([u'elle produit beaucoup de vin et de froment. J'ai sous les yeux au contraire un sol rocailleux, et les pâturages dont parle Homère ont complètement disparu s'ils ont existé jamais. Le poète affirme encore que les habitants ne meurent que dans la plus extrême vieillesse : je n'ai pas ouï dire que Syra fût, à ce point de vue une terre privilégiée; cependant je ne voudrais pas contredire Homère là-dessus, car l'air m'a semblé très pur et très léger en ces parages.

Au-dessus de la Platea, les maisons s'élèvent jusqu'au sommet de la colline. La ville haute n'a plus du tout le même caractère ((ue le quartier maritime. La montée est fort raide, mais égayée de jolies villas. On n'y voit guère ni marchands ni marins; les rues sont silencieuses et couronnées par l'église catholique et l'évèché. A chaque instant la perspective du large réapparaît et le bleu violent de l'Egée triomphe à l'horizon. Le soleil dardait d'aplomb sur cette route raboteuse, et il fallait tout mon désir de revoir le bon évèque, un ancien ami de Constantinople, pour me faire oublier la chaleur intense.

.Mgr Alasucci m'accueillit à bras ouverts. Il était mon voisin à Péra, huit ans auparavant, en (jualité de supérieur des Franciscains dont le couvent est à l'entrée de 1 ambassade. La dernière fois que je l'avais vu, il était assis devant son orgue-harmonium, et j'entendais encore le magniBque adagio qu'il étudiait au moment oii j'entrais dans son petit salon. Il avait alors une grande barbe noire, les plus beaux traits et le plus affable sourire : je retrouvai tout de suite son noble visage et son sourire, mais sa barbe était devenue toute blanche, ce qui du reste seyait à merveille à son caractère épiscopal et donnait une émouvante majesté au moine de Byzance devenu prélat dans une ile d'Homère. Je suis resté longtemps à m'entretenir avec lui du présent et du passé; nous revoyions ensemble le panorama du Bosphore tout en regardant de ses fenêtres les espaces oii rayonnait le groupe des Cyclades ; il me fit parcourir son église qui domine le paysage de 1 ile et la splendeur azurée qui l'enveloppe; il me parla des œuvres d'instruction et de charité subventionnées par la France, et je compris combien notre pays est cher à son cœur. Son diocèse n'est pas grand, son palais est un modeste presbytère; mais le bonheur d'une vie pieuse et active est visible sur sa physionomie tranquille. Je n'ai pas osé lui demander de reprendre sur l'orgue \ adagio de Péra; mais sa maison simple,

la dignité affectueuse de son langage, le calme de Tétendue radieuse formaient une harmonie non moins éloquente (jue la musique sacrée.

En descendant la colline, j'avais à visiter les maisons des sœurs de Saint-Joseph et des sœurs de la Charité. Ces femmes admirables sont ici, comme dans tout l'Orient, vouées à une double tâche : le soulagement des pauvres et l'instruction des enfants. Le gouvernement français leur accorde chaque année quelques secours : diverses institutions françaises y ajoutent, selon leurs ressources, des sommes peu considérables sans doute, mais qui sont indispensables à ces œuvres nationales et religieuses tout ensemble. L'ordre, l'économie, des rétributions légères, des dons isolés accroissent cet humble pécule. Les sœurs de la Charité ont cinquante élèves : il y a soixante-dix enfants dans l'asile de Saint-Joseph, et tout ce petit monde apprend rapidement notre langue, les éléments de notre littérature, le respect et l'amour de notre pays. On ne saurait trop le dire et le redire — et je l'affirme parce qu'ayant vécu trois ans à Constantinople et six ans en Grèce, je puis parler de ces choses avec une certaine autorité de témoin — une grande part de notre influence en Orient est due à ces laborieux et modestes efforts. Cette vérité est évidente comme la clarté du jour, et c'est pourquoi tout Français sérieux, même le plus éloigné des idées catholiques, pour peu qu'il ait examiné de bonne foi l'état de nos affaires dans le Levant, aime et soutient les missions qui nous donnent un si utile concours. J'ai recueilli, à cet égard, auprès de nombreux personnages (|ui n'étaient certes pas suspects, comme on dit, de cléricalisme, les sentiments les plus décisifs : c'est qu'ils voyaient, avant tout, et avec une raison incontestable, nos intérêts en Orient et la propagande de la patrie. Assurément nos consuls et nos marins en sont chargés, et j'ai trop souvent pu juger de leur zèle intelligent et actif pour ne pas leur rendre le plus sincère hommage : ceux qui discutent

leur dévouement ne les connaissent pas; mais, s'ils exercent en effet, les uns par leur présence permanente dans les villes importantes, les autres par le prestige du pavillon qu'ils font voir par intei-valles dans les ports, une action générale sur les populations et inspirent la plus haute estime pour notre civilisation, notre force matérielle et notre énergie intellectuelle et morale, il est également certain que nos missions, par les moyens qui leur appartiennent, l'éducation, la charité, l'exemple quotidien, s'associent à l'œuvre commune qui est de faire aimer la France, de lui donner partout des auxiliaires sympathiques et de développer l'expansion pacifi(jue de son génie. Telle, a été d'ailleurs, la pensée de tous nos ministres des Affaires étrangères, quelle que fût leur nuance politique, et en encourageant pendant toute mon excursion dans les Cyclades, à Syra, à Tinos, à Xaxos, à Santorin, nos institutions religieuses françaises, j'avais le sentiment de représenter fidèlement une tradition nationale que nous n'abandonnerons jamais. Je la trouvais partout vivante, et j'avais le devoir de la maintenir.

En me promenant aux environs de la ville, j'ai rencontré un petit vallon vert, et c'est assez rare ici pour qu'il convienne de le signaler. Il y a là un village appelé Épiscopios, parsemé de bouquets d'arbres, et dont la vue est bien agréable quand on a parcouru un pays aussi stérile. Une source abondante, cachée sous une grotte où l'on descend par quelques marches, y donne une eau fraîche et saine; des maisons de campagne sont bâties dans le voisinage : elles ne sont pas, sans doute, environnées de hautes futaies, mais elles s'abritent sous des ombrages, et l'on respire aisément dans cette oasis. Le soir venait, et, arec lui, la bonne brise de mer. Je m'imaginais volontiers que, du temps du bon Eumée, avant que tant de soleils eussent desséché le sol de son île chérie, les races primitives de laboureurs et de bergers, qui ont peuplé les Cyclades, avaient trouvé là une terre végétale aujour-

d'hui disparue, et qu'Homère, que je crois sincère et généralement exact, avait vu en réalité à Syra une nature différente de celle d'aujourd'hui. Le vallon d'Episcopios me semblait un débris de cette splendeur passée : n'y a-t-il pas en effet, en plus d'une contrée, des coins de paysages isolés qui se rattachaient jadis à des ensembles détruits? Ils sont comme des colonnes restées debout sur les ruines d'un édifice. Toutefois la nature transforme tout si profondément que ce genre d'archéologie ne sait guère où se prendre à Syra, et ce n'est qu'avec nos rêves et quelques vestiges que nous pouvons reconstruire ici ses magnificences oubliées. Je me figurais bien à peu près ce que devait être le spectacle de l'ile lorsque les ondulations du terrain, recouvertes de verdure, descendaient jusqu'au rivage, et lorsque ses arbres et ses prairies étaient enveloppés par l'admirable cercle de saphir qui entoure aujourd'hui ses côtes arides; mais je ne voyais en réalité autour d'Episcopios que des collines rocheuses et des promontoires désolés.

Il ne faut vraiment chercher ici que le panorama de la mer et des îles, mais on en est ébloui. Le soir, au balcon de la maison de notre jeune et savant consul, M. Carteron, je ne pouvais pas me lasser de l'horizon merveilleusement calme. La grande nappe frissonnait sous un vent léger, une lumière pâle obliquement projetée par la lune argentait au loin les sommets de Tinos et de Naxos. Le silence était profond, mais sans inspirer aucune mélancolie : pendant l'été grec, même en ces heures de recueillement nocturne, l'aspect des choses ne laisse dans l'âme (ju'une impression paisible et joyeuse, et l'aube

Semble toute la nuit errer au bas du ciel.

En deux heures, le lendemain, nous avions franchi la distance qui sépare Syra de Tinos, et nous regardions une ville et un paysage qui ne ressemblent en rien à ce ([ue nous a\ions vu la veille. Syra est une ville commerçante, très peuplée, et son port est rempli

de bâtiments divers. Tinos est au contraire nn centre re!i<]ieux; sa grande ê<]lise orthodoxe de la Panagia est un lieu de pèlerinage où se rendent chaque année, à l'époque de l'Annonciation, des fidèles nombreux; elle est alors animée et bruyante; mais elle retrouve, en temps ordinaire, le calme et l'aspect solitaire qui conviennent à une île sainte. Je n'ai vu que peu de barques dans la baie, et les maisons de la ville sont habitées par des bourgeois tranquilles, réservés, peu soucieux des affaires mondaines. Au delà, le pays est très accidenté : les montagnes élevées entre-croisent leurs lignes hardies : la campagne, à leurs pieds, sur leurs pentes ou dans leurs replis, est riante et cultivée.

Je devais aller au centre de l'ile et sur les hauteurs pour rendre à l'évèque latin la visite (|u'il m'avait faite à Athènes et pour voir la maison d'éducation fondée par les Ursulines dans ces régions assez sauvages. Ce n'était pas, au premier abord, une partie de plaisir, car il y avait à faire, pendant deux ou trois heures, une ascension fatigante à travers des sommets escarpés et par des chemins où nulle voiture ne s'est jamais aventurée. Il fallait aller à âne, et je me préparais à m'y résigner lorsqu'on m'offrit une chaise à porteurs, qui est une des curiosités de l'endroit. C'était une machine do l'autre siècle, avec des ornements dorés et un vernis rudimeulaire. En la considérant, je me demandais d'où elle pouvait bien venir et (juels incidents bizarres avaient amené dans les Cyclades cette vénérable relique. Il est probable qu'elle a été transportée ici de Constantinople où elle a dû senir autrefois à de riches Grecs du Phanar. Deux gaillards vigoureux et très lestes me promirent de me remettre sain et sauf au village des Ursulines, et, laissant l'amiral et ses jeunes officiers sur les mulets et les ânes qu'ils se réjouissaient d'avance de faire courir sur la route, je me suis juché dans la cage que les porteurs placèrent vivement sur leurs épaules. Xotre caravane partit donc ainsi équipée au milieu des bonnes gens de Tinos rassemblés sur la place et qui nous regardaient avec une admiration quelque peu moqueuse, j'imagine. Le Grec, parfois naïf, garde toujours au fond de son esprit une tendance ironique qui lui vient de l'antiquité.

Tout alla bien jusqu'à ce que nous fussions entrés dans les régions montagneuses; mais, une fois là, le chemin est un simple

lit de torrent desséché en cette saison : mes porteurs sautaient avec agilité d'une roche sur l'autre, et je laisse ci penser quelles secousses terribles ces bonds réitérés imprimaient à ma « voiture i . J'étais à une certaine hauteur du sol, le l)ois de la chaise craquait, et je me sentais très étonné de ne point verser dans les ravines. Pendant ce temps, les marins obligés d'aller au pas, placés à la queue leu leu, laissaient leurs montures prendre leur allure prudente à travers les blocs de grès interrompus çà et là par des touffes de petites plantes à dur feuillage qui avaient trouvé moyen de pousser dans le sable du torrent. Je voyais devant moi leur longue file gravissant à grand'peine les ondulations de la montagne, disparaissant dans les déclivités, reparaissant tout à coup sur les points élevés. Tout à l'entour de nous, le paysage était superbe : le sol ressemblait à d'énormes vagues, et, de temps en temps, dans les intenalles, la mer remplissait de son azur les courbes des vallées. A une certaine hauteur, notre caravane s'arrêta spontanément, d'un commun accord : le détroit qui sépare Tinos d'Andros se déployait à gauche sur une large étendue, au fond d'une plaine descendant jus(|u'au rivage, entre deux massifs de montagnes pareilles aux repoussoirs d'une décoration de théâtre : au delà du détroit, les cimes d'Andros ressortaient toutes lumineuses, sous un ciel d'apothéose.

L'évèché latin est dans un hameau appelé Xanthios. La maison du prélat est assez grande, mais bien simple : il vit là dans un désert. La salle de réception est peu meublée : les portraits assez médiocres des pasteurs de Tinos depuis un siècle sont l'unique ornement des murs. L'évèque, Mgr Castelli, nous reçut avec cordialité, et nous offrit une collation légère; c'est un homme d'esprit, (jui a la figure d'un diplomate avisé, et qui doit trouver le temps long dans une pareille solitude. Une demi-heure après, harassés de fatigue, nous arrivions au couvent de Loutra où s'élève la belle demeure des Lrsulines. Rencontrer à une telle distance de toute habitation, presque au sommet des montagnes, des bâtiments solidement construits, bien aménagés, et qui peuvent assurément être comparés aux maisons d'éducation les mieux dotées et les plus confortables qui soient en France, c'est une vraie surprise. Il y a vingt-trois ans que cette institution, oii sont élevées de nombreuses jeunes filles des meilleures familles de la Grèce, a été fondée par

nos religieuses françaises, et elle est en pleine prospérité. Quand je songeais aux chemins que nous venions de parcourir et par lesquels ont dû passer tous les matériaux et tout le mobilier d'un établissement aussi vaste, je pouvais apprécier ce que cette œuvre avait coûté de temps, de travail, d'argent et d'intelligence. Tout est venu du dehors, car c'est ici une Thébaïde, et l'esprit d'organisation et de suite qui a surmonté tant de difficultés naturelles et maintient les choses dans un tel ordre, devrait être étudié par bien des administrateurs de profession. Il faut nourrir tous les jours les cent vingt personnes de la maison en un pays presque sans ressources : aussi a-t-on dû bâtir des magasins suffisants, créer des potagers, improviser une ferme, et l'on fait venir de la ville chaque matin, en toute saison, ([uelles que soient les intempéries de l'hiver et les chaleurs de l'été, des convois de subsistances.

Xous avons passé là une journée charmante : la supérieure et l'assistante ont offert à toute notre troupe un déjeuner excellent : elles nous ont fait visiter la maison avec un plaisir évident, bien légitime, mais discret, et les élèves nous ont joué un drame histori([ue, œuvre d'une religieuse lettrée, où un certain Ferry III, duc de Lorraine, est persécuté par des traîtres et finalement sauvé par l'amour de son peuple. Les costumes étaient bizarres, les rôles d'hommes étaient tenus tant bien que mal par des jeunes filles, le style était, comme on pense, un peu naïf; mais les artistes jouaient avec une conviction enthousiaste et une imperturbable mémoire. Je leur ai adressé des félicitations très sincères pour cet excellent exercice français qui montrait, en dépit de l'accent, combien ces enfants parlent avec facilité notre langue et en comprennent même les nuances. Sur cette impression nous avons quitté Loutra, et la descente en chaise m'a paru plus rude encore que la montée. Je pensais au dévoûment des parents qui, pour assurer à leurs filles une éducation solide, se condamnent, lorsqu'ils les viennent voir, à un si pénible voyage. Mais on aime la France en Grèce; on sait que les enfants à Tinos, catholiques ou orthodoxes, sont élevées dans le respect récipro(|ue de leur église, que les Ursulines ne s'occupent point de propagande théologique, cherchent seulement à faire de bonnes chrétiennes, instruites et sérieuses. Aussi, malgré les mauvaises routes, la maison est bien remplie : les pensions payées par les riches compensent la gratuité accordée

à beaucoup d'orpheliues. C'est là une distribution des cboses vraiment évangélique, et je dirai même que ce système fraternel est peut-être ce qui m'a le plus touché dans ma visite à la maison de Loutra.

La soirée était magnifique, et dès que nous fûmes rentrés à bord, nous partîmes pour Myconos, qui est à quelques milles de Tinos. Xous naviguions sur un véritable lac, éclairés par un coucher de soleil qui transformait la mer en un immense bassin doré. Il semblait que nous avancions à travers des flammes jusqu'au moment où Phébus étant décidément dans les bras de Téthys, — qu'on me pardonne ici ce souvenir mythologi(|ue, — tout l'espace devant nous s'embrasa de lueurs rouges (jui s'atténuèrent peu à peu, passant au rose, puis à l'état de clarté pâle et transparente épandue sur la surface unie de la mer. La petite Myconos nous apparut quand le ciel était déjà assombri et sous la lumière des étoiles.

Strabon prétend que les derniers géants vaincus par Hercule sont restés écrasés sous le poids de cette île, .- ce qui, dit-il, a donné lieu au proverbe : Tout en bloc sous Myconos, lequel s'adresse à ces écrivains qui accumulent en désordre les sujets les plus disparates •• . Qui se fût douté que ce territoire contînt une épigramme contre les compilateurs littéraires? On ne s'avise jamais de tout, et j'étais à cent lieues des exploits d'Hercule et des livres incohérents en face des collines ondulées, du port de la ville étroite que j'avais sous les yeux. Mais l'inépuisable Strabon nous apprend encore que - la calvitie étant très commune dans l'île, on a donné aux chauves le sobriquet de Myconiens ^ . Je n'y suis pas resté assez longtemps pour apprécier l'exactitude de ce détail, et cependant, au point de vue ethnographique, il n'est pas à dédaigner, car si les habitants du pays sont encore généralement chauves, ce serait un argument en faveur de la permanence de la race antique, au moins dans les Cyclades. Mais ce n'était pas cette question qui me

préoccupait à Myconos : ce que j'y voulais voir, c'étaient les débris du temple de Délos qui y ont été transportés.

Le lendemain donc, par une suave matinée, j'ai abordé sur ce rivage, oii j'ai rencontré le très savant explorateur de Délos, M. Homolle, un de nos éminents archéologues, ancien membre de l'Ecole d'Athènes, et qui est devenu depuis directeur des musées nationaux et membre de l'Institut. Il était arrivé de la veille, et il se préparait à se rendre dans l'île d'Apollon qui est absolument déserte, pour y continuer les fouilles poursuivies par lui avec tant de succès les années précédentes. Dans ses premiers travaux à Délos, il avait retrouvé la plupart des emplacements sacrés, et le livre où il a raconté ses découvertes est un modèle de précision. Il voulait compléter maintenant ses recherches, et il se proposait de passer deux mois sur ce rocher avec sa jeune femme, en plein été, ce qui n'est pas une agréable villégiature, car il n'y a pas de maisons à Délos, et Apollon favorise son île de ses rayons les plus ardents. Il faut s'y construire une petite chaumière et vivre assez malaisément de ce qui est envoyé de Rhénéa, (|ui est en face de .\Iyconos, au voyageur qui se condamne à l'existence de Robinson. Je louai fort ce courage ins])iré à M. Homolle par l'amour de la science et à Mme Homolle par son dévouement à son mari, et je me hâte de dire que cette périlleuse campagne a été fort heureuse, ce (|ui prouve (|u'il y a un Dieu pour les archéologues et pour les femmes de cœur, ce dont je n'ai jamais douté.

Mais je reviens à Alyconos et aux fragments de Délos qui — je l'ai dit plus haut — avaient été envoyés là pendant les missions précédentes de M. Homolle et de plusieurs membres de notre école, notamment MM. Hauvette et Salomon Reinacb. Tous ces marbres étaient un peu pêle-mêle dans deux salles assez sombres : déesses archaïques, tètes de lions, bas-reliefs, inscriptions, et débris d'un des frontons du temple. Il était bien difficile d'apprécier la valeur réelle d'œuvres d'art ainsi entassées au hasard, mais la beauté des statues du fronton éclairait l'ombre, bien qu'elles fussent étendues à terre et dispersées; leur groupe représentait jadis l'enlèvement de Latone; aujourd'hui quelques figures subsistent seules et elles sont singulièrement frustes, mais on y reconnaît la main d'un maître de la grande époque qui a suivi le temps de Praxitèle. La grâce la plus simjde y est visible même dans les mouvements

énergiques; la déesse est particulièrenient traitée avec le souci d'un idéal élégant et harmonieux; on dirait que le statuaire, dans une pensée pieuse, a voulu offrir à Apollon et à Diane l'image de leur mère sous les traits d'une jeune femme d'une beauté touchante et bien digne de l'amour du souverain des dieux. J'ai retrouvé depuis ces fragments, à Athènes, au musée de Patissia, et mon impression a été plus favorable encore. Ils demeurent un des remarquables monuments de l'art grec, et vraiment on ne pouvait pas les laisser ignorés et pour ainsi dire perdus dans ce petit coin des Cyclades.

Myconos n'ayant pas d'autre objet d'étude à nous offrir, nous avons été le même jour à Délos, et .\I. Homolle ayant bien voulu m'y accompagner, j'ai visité avec le meilleur des guides les fouilles de l'ile d'Apollon. Au premier abord, devant ce long rocher où l'on ne voit même pas une colonne debout, on est assez vivement déçu. Il faut une forte imagination pour se figurer Délos telle (|u'elle était dans les grands siècles; alors, couverte de temples, de portiques et de statues, remplie par la foule des fidèles adorateurs de Phébus qui venaient de toutes les provinces hellènes de Grèce et d'Asie y assister aux processions saintes, immoler des hécatombes, présenter leurs offrandes, admirer les édifices; elle était un splendide sanctuaire dédié à la poésie et à la chasteté par l'enthousiasme d'une race jeune et fière d'elle-même, toute une épopée de marbre! Tout cela est anéanti et l'on ne peut même comprendre ce que sont devenus les débris ; où sont les colonnades et les portiques? où les images des dieux, les ex-voto, les murs euxmêmes? La science des archéologues a découvert, il est vrai, les fondations de (|uelques édifices, elle a déterminé des emplacements, et rétabli, par un long travail sur le sol, la disposition des monuments dont il reste si peu de traces; en se promenant sur le terrain dévasté, on aperçoit des bases mises au jour par des fouilles persévérantes; mais, en réalité, l'ile saccagée et pillée avec acharnement a été réduite à l'état de terrain vague où ne vit plus qu'un

souvenir. Des soubassements, des fûts de colonnes parmi des rochers et des herbes desséchées, c'est tout ce qui demeure de tant de gloire, et le premier coup d'œil est navrant.

Cependant, comme il faut toujours prendre ce qu'on peut des choses de ce monde, j'ai étudié avec émotion, grâce k mon guide, la situation des monuments illustres, les indices des propylées, de l'Artémisium, du porticjue de Philippe et de cet autre porti([ue qu'on a nommé des Taureaux, à cause de deux tètes de taureaux retrouvées ici sous terre. J'ai vu la place du temple, de l'agora, et vraiment j'étais ravi de rencontrer la trace de tant de beaux édifices, là où, si j'étais venu tout seul, je n'eusse aperçu que des blocs épars et d'insignifiants décombres. A peine eussé-je remarqué même le petit étang marécageux qui subsiste au centre de l'île et ({ui est l'ancien lac sacré que contournaient jadis les saintes théories; il est encombré de roseaux, lui qui a reflété dans son onde toutes les antiques magnificences. Le mont Cynthe qui domine la petite plaine et que les hommes n'ont pas pu détruire, paraît considérer — morne et revêtu de rochers sombres — cet irréparable écroulement. Déjà, du temps de Strabon, qui accuse les lieutenants de Mithridate de cette destruction impitoyable, Délos était en ruine. Les siècles ont fait le reste : ce n'est plus qu'un tombeau recouvert d'une maigre verdure, mais entouré de l'éblouissante ceinture des vagues et où passent, quand même, les fantômes charmants de Diane et d'Apollon (1) .

Nous avons abordé ensuite à Xaxos, et, sous la clarté du soleil levant, j'y rêvais d'ilriane

... aux rochers contant ses injustices.

L'île est grande et la mythologie ne nous dit pas sur quel point de ses rivages pleurait la fille de JUinos. La ville, bâtie en pyra-

(1) Les fouilles ont été continuées depuis, surfout par notre Ecole d'Athènes, et ont donné d'intéressants résultats.

mido an hord do la mer, est doniinéo par les pics aigus dos montagnes et enveloppée par une campagne verdoyante qui s'élève en pente douce jusqu'au pied de ses grands sommets. Les maisons semblent assez délabrées et les ruelles obscures, mais la clarté du plus beau jour se répand comme un voile doré sur l'ensemble de ces constructions misérables, en fait saillir les façades côtoyées par de grands espaces d'ombre, tandis que la ligne des bauteurs de l'île ondule majestueusement sous le ciel matinal.

Il n'y a rien à voir à \axos pour un arcbéologue. La légende de Tbésée, d'Ariane et de Baccbus, dont le sujet au fond se renouvelle tous les jours un peu partout, n'y a pas laissé de trace. Il est certain (|ue Baccbus y avait un temple, car la Grèce ne désertait jamais les souvenirs fabuleux si intimement liés à son culte; mais il n'existe plus, m'a-t-on dit, de ruines dans l'ile, et la ville (juej'ai parcourue n'est vraiment (|u'un accessoire d'un très brillant paysage. Naxos paraît fertile, ses vastes vallées sont couvertes d'oliviers, et Baccbus y prolège de nombreuses vignes éparses sur les coteaux .

J'y venais pour examiner une maison et des biens de campagne placés, depuis plus de deux siècles, sous le patronage de la France, et dont les revenus, dans la pensée des donateurs primitifs, doivent servir à l'entretien d'une école nécessaire à la population. Or le cboix d'une communauté enseignante et la valeur réelle de notre patronage sont depuis quelques années l'objet de différends fastidieux, dette affaire, interminable comme tous les vieux procès, est tournée à l'état de légende administrative dans les arcbives de la légation d'Atbènes. .lai bien peur (|ue la maison ne tombe en ruine avant (|ue Ton ait pu mettre d'accord les liabilants de Xaxos, leur arcbevè([ue et les droits de notre liant domaine. Espérftns (|ne les petits IVaxiotes tron\eront un jour des maîtres, mais jusqu'à présent, s'ils sont altérés de science, ils doivent être fort déçus, car les Lazaristes et les Jésuites ont successivement abandonné la tàclie de les instruire. En revanche, si ces enfants aiment les vacances, comme il est probable, ils peuvent en jouir à leur aise. Pendant ce temps la municipalité reçoit les revenus des biens, et j'avoue (jiie, malgré tous mes efforts, je n'ai pas pu arrivera recruter des professeurs pour les jeunes insulaires. Le pays n'a cependant pas l'air revècbe : il parait même plus

agréable à habiter que les autres Cyclades; il faut qu'une fée ait jeté un sort sur cette affaire, dans le but de désoler les pères de famille naxiotes ou de combler de joie les écoliers.

Paros étant tout à fait voisine, j'allai y passer (juelques heures, bien (jue nous n'ayons dans cette île ni institution française, ni agent consulaire; mais il y a les carrières de marbre d'où sont sorties tant de merveilles, et aussi une église byzantine de bonne épo(|ue, surmontée par une grande coupole, et où l'on conserve des objets religieux d'une certaine valeur. On l'appelle « aux cent portes n, ce qui est assez étrange, car elle n'a pas plus de portes que toute autre église : elle est seulement très vaste et imposante. J'attribue ce nom pompeux, non pas à une simple exagération (|ui vraiment serait par trop naïve, mais à ([uelque erreur de langage qui est passée en habitude dans le dialecte populaire. Quant aux carrières, elles sont maintenant abandonnées; la Société qui les exploitait, il y a peu de temps encore, n'a point réussi a équilibrer ses recettes et ses dépenses, et l'usine qu'elle avait fait consiruire est vide. Les statuaires modernes préfèrent le marbre de Carrare, (|ui est fort beau sans doute et plus facile peut-être à travailler, mais dont la blancheur froide n'a point, il me semble, la vie et les teintes harmonieuses du Paros.

On monte aux carrières dans un petit chariot traîné sur des rails par une haridelle. Les grottes s'ouvrent assez haut dans la montagne à l'extrémité d'une belle vallée ascendante, assez bien boisée, remplie d'arbustes sauvages, de beaux rochers, d'accidents pittores(|ues, et (|ui s'élargit au sommet en un large amphithéâtre. L'entrée des galeries n'est pas très élevée ; elles sont désormais silencieuses et sombres. .Te ne les ai point contemplées sans émotion en songeant aux mille chefs-d'œuvre que les maîtres grecs ont créés avec ces marbres : le Pentélique et Paros sont des montagnes saintes dans l'histoire de l'art : tous les temples ont été construits avec les grands blocs du Pentéli(|ue, presque toutes les

334 SOUVEMRS ET CAISERIES D'UM DIPLOMATE

statues antiques ont été taillées clans le Paros. La nature avait mis sous la main des architectes et des sculpteurs hellènes les matériaux nécessaires pour leur génie. Le Pentélique a prodigué ses richesses au Parthénon et à rÉrechthéion, Paros a donné aux statuaires sa pierre lumineuse, et il semble qu'une fortune heureuse ait pris soin de fournir la montagne attique à Phidias, la grotte des Cyclades à Praxitèle. Je rêvais ainsi aux combinaisons favorables des choses à Tentrée des cavernes vénérables qui ont livré au monde les morceaux de marbre d'où le ciseau des artistes immortels a dégagé les types immuables de la beauté. Je pensais à ces jours où les ouvriers inconscients faisaient surgir de terre les blocs informes qui devaient devenir THermès d'Olympie, les Diane et les Apollon, la multitude des dieux et des héros et je revoyais dans ma pensée au flanc déchiré de la montagne, devant la blanche blessure ouverte dans ses anfractuosités colossales, passer les enfants (jnelle a portés. Elle n'en est pas la mère sans doute, mais leur matière est sortie de ses entrailles, et c'est assez pour (jue nous regardions avec un respect attendri ce coin de terre qui a si bien mérité de la race humaine. Les choses ont leur destinée comme les hommes, et il y a un rayon de gloire qui veille à jamais sur les grottes de cette petite île de l'Egée. La vaste lumière de la mer et du ciel entourait d'un nimbe éclatant la montagne marmoréenne.

Bien qu'heureusement pour moi j'aie contemplé au cours de ma vde errante beaucoup de sites admirables, je ne crois pas avoir été jamais plus ému qu'en arrivant à Santorin. La Vénus y avait jeté l'ancre dans la nuit, et lorscju'au matin je montai sur le pont, je restai, au haut de l'escalier, absolument stupéfait devant le spectacle étrange, prescjue fantasti(|ue, (|ui se déployait devant moi. Xous étions au milieu d'un large canal d'un bleu sombre sur lequel planait un ciel resplendissant. A droite apparaissait une île de lave noire d'où s'élançait le cône énorme d'un volcan pareil à un

inoncoau do poudre, ot dans la(|iielle s'ouvrait une baie profonde remplie d'eau d'un rouge sanglant. Cette pourpre, produite par les matières chimiques dont est saturé le sol, tranchait violemment sur le voile de deuil qui couvrait l'ile farouche et sur l'azur ardent du détroit. Les plus audacieux coloristes seraient effarés devant cette antithèse; les rayons du soleil enveloppaient le volcan sinistre d'une atmosphère d'or mouvante, et allumaient des étincelles sur la montagne de charbon solide ou en poussière, et sur le vermillon du golfe inférieur. On eût dit l'entrée d'un cercle de l'enfer du Dante, et je me figurais, dans cette vision à la fois radieuse et funèbre, voir errer sur le flanc du cùne ténébreux le Florentin mystique et le fantôme de Virgile couronné de lauriers. De l'autre côté du canal le spectacle n'était pas moins meneilleux. Imaginez une falaise très élevée, formée de bandes en zigzag, jaunes, noires, bleuâtres et grises, longues assises de rochers superposés, tantôt interrompues par des cavernes d'une hauteur formidable, tantôt disposées en bas-reliefs monstrueux; et tout en haut, comme un mince et brillanl diadème sur le front terrible de l'île, une bande de maisonnettes blanches dans une guirlande de verdure. C'était la ville de Santorin, suspendue ainsi, à la hauteur des nuées, entre ciel et terre : on eût dit la cité des Oiseaux d'Aristophane, la Xéphelococcygie rêvée par sa fantaisie illuminée, ou bien une vapeur condensée en pavillons et en jardins par un magicien de l'Arioste. Et cette gigantesque falaise si violemment tourmentée se reflétait dans la mer immobile : son image était azurée par les eaux, ses formes redoutables prenaient au sein de ce miroir pacifique des tons doux, des nuances délicates, opalines, vaguement sombres, mais limpides : la façade plutonienne de la muraille éventrée, pareille aux ruines foudroyées d'un palais de Titans, plongeait dans les profondeurs glauques et y flottait comme une apparition. Le détroit se déroulait comme un large fleuve entre cette île qui paraît inaccessible et le volcan noir, et les deux géants se regardaient ainsi dans un grand silence.

Il semblait (ju'il fallût des ailes pour atteindre à la petite ville qui couronne la falaise à pic; mais en abordant sur l'étroite plage, je vis s'ouvrir un sentier en lacet (jui contourne les rochers. L'ascension à dos de mulet exigea une demi-heure, et j'arrivai enfin avec quelt(ue lassitude au milieu de jolies maisons, bordant des

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nielles assez bien tracées. Tout l'autre côté de l'ile (|ue j'aperçus alors est une plaine verdoyante (|ui descend en pente douce, couverte de vignes célèbres en Orient. La nature est par là aussi gaie et souriante qu'elle est lugubre sur le versant que nous venions de ((uitler, et, à l'extrémité de l'horizon, on distingue vaguement les pâles sinuosités de la Crète s'évanouissant dans l'espace.

Xotre agent consulaire, un excellent vieillard, M. Chigi, est, dil-on, de l'ancienne maison siennoise dont une branche a donné le pape Alexandre VII et les princes romains du même nom. II vit comme un patriarche au milieu de sa nombreuse famille; nous avons reçu de lui, les officiers de la Vénus et moi, la plus affable hospitalité. Sa maison est belle et sa table abondante : le vin de Santorin est digne de sa renommée. La ville m'a paru fort gaie, bien construite, une vraie retraite de poète lassé de la \ie et aspirant au repos dans un beau climat. Je n'imaginais en cette solitude qu'une existence contemplative, mais les habitants du pays sont heureusement d'un autre avis : ils cultivent très bien leur sol, et, malgré les secousses (|ue le voisinage du volcan imprime de temps en temps à leur île, malgré les cataclysmes dont ils ont été témoins il y a quelques années, lorsqu'ils virent surgir de la mer un archipel de lave qui rentra bientôt au fond de l'abîme, ils sont aussi paisibles et aussi actifs (|ue s'ils demeuraient sur le plus immuable des continents.

J'avais fort admiré plusieurs jours auparavant, à Tinos, l'institution française improvisée au milieu des montagnes : c'est avec le même sentiment que je visitai à Santorin les deux établissements d'instruction publi(|ue et de secours créés à l'extrémité méridionale des Cyclades, parmi ces rochers volcani(jues, par deux communautés françaises, les Lazaristes et les sœurs de la Charité. Je connaissais, de longue date, la bonne renommée de ces deux écoles auxquelles tant de familles hellènes confient leurs enfants malgré la distance, et j'avais à cœur d'apprécier le bon emploi des subventions que nous donnons à ces œuvres nationales. Ici, comme à Tinos, j'ai été touclié de voir combien, avec si peu de chose, nous avons mené loin et planté ferme le nom et l'intluence de notre chère patrie. Le petit collège des Lazaristes aussi bien que la maison des sœurs sont des modèles de bon ordre : tout l'enseignement se fait en français sous la direction

(11111 personnel formé de nos compatriotes : les filles de Saint- Vincent de Paul ont fondé là, en outre, un orphelinat, un ouvroir, un hôpital, et je ne saurais dire avec quelle joie patriotique j'ai entendu bénir, par les soixante élèves des Lazaristes et les cent cinquante enfants instruites ou secourues par les sœurs, la «grande nation dont j'avais l'honneur de représenter les institutions libérales et la civilisation glorieuse.

Je ne pouvais pas (|uitter les Cyclades sans aller voir à Milo le sol sacré d'où est sortie la Vénus, comme autrefois la déesse s'est élancée du sein de ces rayonnantes mers. Placée au Louvre comme dans un sanctuaire, la Vénus de Alilo est particulièrement aimée en France. Elle symbolise pouf nous la Grèce elle-même : dans ce musée illustre nous la considérons comme une fille adoptive. Elle est Grecque toujours, mais Paris est aussi devenu sa patrie. Xotre hospitalité lui est douce et elle nous en remercie tous les jours, depuis soixante ans, par toutes les idées supérieures quelle a versées en nous du haut de son piédestal. Visiter l'emplacement oii elle a été retrouvée après tant de siècles en un jour fécond pour l'enseignement artistique du monde, c'était pour moi accomplir un pèlerinage.

A peine notre frégate eut-elle jeté l'ancre, par la plus splendidc matinée, dans la vaste baie de Milo où la ville et ses collines se déploient en demi-cercle, je partis avec l'amiral et notre vice-consul dans un canot à voile pour aller, en contournant les côtes de l'ile, aborder au rivage le plus voisin du berceau de la Vénus. Ce fut une petite traversée charmante : notre barque filait comme un oiseau au-dessus des eaux calmes et transparentes, effleurant de verts promontoires, de petites falaises de rochers gris, découvrant à chaque détour des perspectives ondulées, tandis qu'au loin, sous les premiers rayons du soleil, scintillaient les horizons de la haute mer. Le vice-consul, AI. Brest, a succédé dans sa charge à son père qui, en 1830, a pris une part active à

la découverte de la Vénus; en souvenir de ce service, il a reçu ce vice-consulat, pour ainsi dire à titre héréditaire. Il était notre guide dans notre excursion archéologique, sur un terrain dont il est le cicérone par droit de naissance. Il nous fît ahorder sur une petite plage de sahle, près de laquelle on a trouvé naguère quehjues beaux fragments de marbre et le Neptune (|ui est au musée d'Athènes; puis nous avons monté à travers champs un sentier rocailleux pendant près d'une heure, qui nous a paru longue, le chemin étant raide et la chaleur violente. L'ancienne ville était construite dans ces parages : il n'en reste plus rien, mais nous avons rencontré à mi-côte les grands débris d'un théâtre dont les gradins de marbre dominent la plus belle vue de l'Egée. Les spectateurs, assis dans cette enceinte que décoraient alors de nombreuses statues, écoutaient les vers des poètes en contemplant la radieuse étendue, les voiles blanches ([ui passaient au large, les lignes indécises des îles lointaines. Le drame idéal s'encadrait dans un décor splendide, et l'harmonie des chœurs retentissait au milieu d'un paysage divin. On comprend, en voyant ces choses, combien les difTérents arts se prêtaient, dans la Grèce antique, un mutuel concours, combien les Hellènes savaient user des vivantes merveilles de la nature, et quel prestige donnait aux poèmes l'œuvre des architectes et des sculpteurs placée en face d'un pareil rivage. Ces ruines sont aujourd'hui bien silencieuses, mais elles ont gardé un charme imposant (ju'elles doivent encore au spectacle magnifique qui développe toujours devant elles ses éblouissantes profondeurs.

Au-dessus du théâtre, sur une plate-forme maintenant couverte de bouquets d'arbres et de fleurs sauvages, s'élevait le temple disparu où se dressait l'immortelle Vénus. Sous cette plate-forme, le sol descend rapidement, et c'est au bas de cette pente maintenant transformée en champs d'orge et d'avoine qu'on a rencontré la déesse ensevelie. Au moment de la destruction du sanctuaire, elle avait roulé parmi d'autres débris : c'est évidemment dans cette chute que les bras se sont brisés et perdus : la statue s'est heureusement arrêtée sur une surface plane, et depuis, des éboulements de terre, la végétation, les accumulations de poussière l'avaient cachée à tous les regards en la réservant pour la haute destinée qu'elle devait attendre pendant deux mille ans dans le tombeau.

LESCYCLADES 339

Les archéolooiH's oui disciilo la ([iioslion de savoir si elle était isolée sur son piédestal on si elle faisait partie d'nn gronpe : qnoi (ju'il en soit, on n'a retrouvé (ju'elle en cette place, et les fouilles (ju'on a poursuivies plus tard ont été vaines. Mais son souvenir est toujours vivant en ces lieux abandonnés. Notre pensée la revoyait en dépit de toute cette sauvage nature qui s'est substituée à l'édifice de marbre où triomphait jadis sa beauté victorieuse. Nous contemplions sa tète divine, son torse incliné, son genou qui s'avance sous la draperie qui le voile, son attitude à jamais illustre, sa majesté olympienne, la suave couleur de son marbre lacté. Il nous semblait (|u'en revenant auprès d'elle dans la salle du Louvre oii elle resplendit, nous l'aimerions plus encore et mieux que ses autres adorateurs, que nous lui apporterions un hommage plus familier et plus affectueux après avoir vu les beaux lieux où elle est née et où elle a souffert.

Nous avons redescendu la colline, satisfaits d'avoir terminé, par cette visite pieuse h la terre (jui a gardé pendant vingt siècles la déesse, notre excursion dans la mer Egée. Je comprenais plus complètement le génie grec ayant vu les îles qu'il a peuplées jadis de ses œuvres et dont les contours, les montagnes, l'atmosphère, la majesté et le sourire s'accordent si bien avec les harmonieuses et délicates créations de ses architectes et de ses sculpteurs. Je l'ai retrouvé, ce grand art hellène, dans toute sa plénitude, en rentrant dans l'acropole athénienne; mais, en parcourant les mers où s'épanouissent les Cyclades comme des fleurs des eaux, j'avais ressenti tout ce que la nature en fête, l'azur du ciel et la mélodie des vagues ont laissé de lumière et de joie chez les maîtres souverains et aussi dans l'âme des générations qui contemplaient ces magnificences.

Ainsi tout s'enchaîne dans la civilisafion grec(|ue, dans les manifestations de sa force et de sa grâce : les génies qui l'ont formée et illuminée se ressemblent comme les fils de la même

mèro; ils conçoivont, sons les aspects divers (|nc leur inspiration leur suggère, la même beauté parfaite; ils interprètent le même dieu. Qu'ils édifient les rythmes des temples, qu'ils dressent sur leurs piédestaux le peuple des stalues, qu'ils déploient l'essor des strophes ailées, qu'ils reproduisent les passions humaines dans la comédie ou le drame, qu'ils étudient les éternelles énigmes de l'àme et de la vie future, ils portent la même empreinte. On ne les connaît bien qu'en les connaissant tous, ils s'expliquent les uns les autres, et le langage des philosophes et des poètes exprime la même pensée que le langage marmoréen des statuaires. Mais le pays grec est, lui aussi, une œuvre d'art entièrement conforme à l'art grec : la nature est homogène à la conception de la race qu'elle a enfantée : elle aussi est, à la fois, puissante et exquise, simple et vai'iée, imposante et séductrice, grave comme Homère et Phidias, vaste comme Eschyle et Platon, mélodieuse comme les lyriques, éloquente comme les orateurs. Son style, si je puis dire, sa couleur, le charme de ses contours et de ses horizons sont le commentaire vivant de l'idéal hellène. Dans cette symphonie, unique dans l'histoire du monde, le continent est la note sévère, les îles sont la note rêveuse et tendre : l'Attique est une ode, et les Cyclades une élégie et une idylle. La Grèce antique est un merveilleux poème 011 les drames et la mer, les statues et les horizons, les légendes et les paysages, les édifices et les rochers, les lignes des frontons et celles des montagnes, les rêves des penseurs et les profondeurs^ du ciel forment un ensemble indivisible. Je la concevais désormais tout entière, avec tous les aspects et toutes les nuances de sa beauté, et la pleine intelligence de son unité mystérieuse demeurait en moi le plus grand souvenir du voyage que j'ai essayé de raconter.

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