LA CO\'FERE\'CE DE C ONST A\ TINO P LE
Ce fut d'abord, en octobre 1875, Tirade qui suspendit les paiements de la dette, ruina les porteurs de titres, tarit les sources de la fortune publique, et souleva cbez les innombrables victimes de ce désastre, indigènes ou étrangères, une légitime indignation. Les marchés européens devinrent systématiquement hostiles aux valeurs à turhan surtout quand ils constatèrent l'impuissance des syndicats qu'ils avaient constitués. En même temps, les provinces slaves, la Bosnie et l'Herzégovine, encouragées par l'exemple et la propagande serbes et par les menées des émissaires russes, devenaient le foyer de troubles permanents qui éclataient d'abord à Podgoritza, puis se propageaient sur tout leur territoire. Bientôt, dans les vilayets bulgares, travaillés par le panslavisme des maîtres d'écoles, des popes, des agents du dehors, s'organisait une résistance occulte, de plus en plus menaçante. La création de l'exarchat, que jadis la Porte avait acceptée dans le fallacieux espoir d'affaiblir les groupes chrétiens en les divisant, avait au contraire fortifié cette race en donnant aux populations un centre national et religieux. Toute une Bulgarie anticipée se réunissait ainsi autour de ce drapeau, tandis que les musulmans, qui ne souffrent jamais sans impatience les prétentions des peuples qu'ils ont autrefois asservis et qu'ils se sont accoutumés à dominer, étaient excités au plus haut degré et disposés à toutes les violences. Des désordres extrêmement graves s'ensuivirent à bref délai : d'abord le meurtre des consuls de France et d'Allemagne à Salonique, le 6 mai 187G, par une foule fanatisée et sous les yeux indifférents des fonctionnaires turcs; ensuite, dans la région qui s'étend au pied des Balkans, de la Macédoine à la mer Xoire, une lutte, intermittente sans doute et disséminée, mais très caractérisée, contre les forces administratives et bientôt militaires du gouvernement. Celui-ci, qui eut pu l'apaiser par des mesures fermes et conciliantes, eut recours à de formidables rigueurs, et la répression dégénéra en massacres qui émurent l'Europe entière.
La guerre serbe et monténégrine, conséquence de ces divers épisodes, vint bientôt les compli([uer encore : la Porte n'en pouvait rien attendre, puisqu'il était certain, comme on l'a vu depuis, que le succès même lui serait inutile et que la Russie lui interdirait d'en profiter.
Enfin deux révolutions de palais, mystérieuses et rapides, ébran-
-i-2 SO LIE MRS ET CAUSERIES D'UN DIPLOMATE
laient les ressorts du ;[jouvernement et donnaient à cette situation un aspect tragique. Le 30 mai 1876, Abdul-Azis, soudain entouré, saisi et emprisonné par une coalition de généraux et de vizirs, était déclaré déchu du trône et périssait, quelques jours après, sans qu'on ait jamais su s'il fallait attribuer sa mort à un suicide ou à un assassinat. Son neveu Mourad, proclamé à la Porte par les chefs militaires et civils du complot, Hussein-Avni, Alidhat et autres grands fonctionnaires du palais et de l'Etat, était déposé trois mois après, déclaré atteint de folie, relégué à Tchéragan, et remplacé par le prince régulièrement appelé après lui à la couronne, son frère Abdul-Hamid. Dans l'intervalle, le meurtre d'Hussein-Avni, grand vizir, et de Rachid-Pacha, ministre des Affaires étrangères, tués le même jour, dans un banquet, par un fanatique, attestait l'exaltation des passions farouches. Le prestige impérial subsistait sans doute, car des faits analogues se sont souvent produits en Orient sans altérer l'inviolable respect des peuples pour la puissance souveraine, mais la couronne était lourde pour le jeune prince, appelé tout à coup à gouverner au milieu de tant d'orages.
En de telles conjonctures, les Cabinets européens, redoutant, pour la paix générale et pour leurs intérêts particuliers, non seulement les désordres en eux-mêmes, mais les problèmes et les pièges de la question orientale, poursuivaient entre eux des échanges d'idées, puis des négociations formelles. Leurs antagonismes latents, l'attitude de la Russie, l'intensité de la crise, rendaient leur entente pénible et justifiaient leurs inquiétudes. Longtemps rassurés par les combinaisons qui neutralisaient leurs convoitises et ajournaient les décisions inopportunes, ils se voyaient dès lors sur un terrain brûlant. L'indififérence était impossible et l'action aléatoire. Ils préparèrent donc et discutèrent longuement divers programmes conçus dans la pensée d'apaiser d'abord par des concessions les éléments slaves et d'écarter ainsi le danger d'une intervention russe. Les documents connus sous les noms de ' Xote Andrassy ^i et de tt .Mémorandum de Berlin « ne réunissaient pas tous les suffrages; la Porte restait ombrageuse, la Russie mal satisfaite. A Constantinople, si vacillantes que fussent les directions, on s'acclimatait à l'idée de la résistance; à Saint- Pétersbourg, on voulait un succès diplomatique et l'on parlait