CHAPITRE IX
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Parmi les dépositaires du pouvoir dictatorial dont le joug pesait alors sur la France sous le titre de Comité de salut public^ figurait un homme avec lequel j'avais été long-temps uni par des rapports de société dont jusqu'à la révolution, il faut le dire, je n'avais eu qu'à me féliciter. Barrère de Vieuzac (car c'est de lui que je veux parler) était assurément l'homme du monde le moins destiné par la nature au rôle qu'il a eu le malheur de jouer sous le règne odieux de la Convention. Né dans les environs de Tarbes( Hautes- Pyrénées) , après avoir fait dans le collège des
Bénédictins de Sorrèze de brillantes études, il vint à Toulouse pour y prendre ses grades dans la faculté de droit de cette ville, où il s'établit ensuite pour suivre le barreau , dont je faisais moi-même alors partie. Là se forma entre nous une liaison fondée sur notre commune sympathie pour la culture des belles-lettres, que celle du Digeste et du Code ne nous faisait pas oublier. Barrère se distinguait parmi nos confrères par une instruction variée, par la douceur de son caractère, par l'enjoûment de sa conversation , et par des sentiments religieux dont la sincérité n'était méconnue par personne; du reste, il recherchait la meilleure société de Toulouse, où il était recherché lui-même par l'agrément de son commerce et la tournure piquante de son esprit. Mon voyage à Paris en 1781 nous sépara ; mais je le retrouvai dans cette capitale lorsqu'il y fut appelé par sa députation à l'Assemblée constituante et à la Convention nationale. Quoiqu'un désaccord très prononcé entre nos opinions , lorsque je le vis s'associer à tous les excès du gouvernement révolutionnaire, eût bientôt fait cesser notre intimité , il parut affecter en quelque sorte de se montrer fidèle à ce sentiment toutes les fois que le hasard m'amenait à sa rencontre ; et, à ce sujet, je dois à l'acquit de ma conscience de mentionner
ici un important service qu'il me rendit dans la circonstance que voici.
Malgré mon extrême répugnance pour tous les actes émanés de la Convention , je ne sais quelle irrésistible curiosité me conduisait souvent aux séances de cette assemblée , où se réglaient les destinées de la France et celles de chaque particulier, et où, du reste, le public était assez librement admis. C'est ainsi que le 1" prairial an II je me trouvai forcé par la foule de subir le dégoûtant spectacle de la tête du malheureux député Féraud, portée par ses assassins jusque sur le bureau du président, où siégeait ce jour-là le vénérable et intrépide Boissy - d'Anglas. Quelques jours après, le 21 ou le 22 du même mois, je venais d'entrer dans ce Pandaemonium ; tout à coup j'entends proclamer un décret qui oblige tous les nobles à sortir de Paris dans les vingt-quatre heures, avec liberté pour eux de choisir ailleurs leur résidence, mais à la charge de rester sous la surveillance du comité révolutionnaire de l'endroit. Frappé comme d'un coup de foudre par cette mesure qui me forçait d'abandonner sur-lechamp mon domicile , mes affaires et tous mes intérêts les plus chers, sans trop savoir où porter mes pas, j'attendis la fin de la séance; et, apercevant alors Barrère qui descendait de la tribune ,
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je courus à lui pour lui exposer tout ce qu'avait d'afTreux ma position. Il s'empressa de me rassurer, en me disant qu'il allait me faire mettre en réquisition par le comité de salut public. Je crus d'abord qu'il entendait m'envoyer aux armées , ce qui ne convenait pas plus à mes goûts qu'à ma position; mais il m'expliqua qu'il s'agissait seulement d'être employé dans les bureaux de la Convention ; et , comme je témoignais presque autant de répugnance pour cette destination que pour la précédente , il m'assura que je n'aurais point à paraître dans ces bureaux, où mon emploi serait purement nominal. Force me fut de souscrire à ce stratagème , qui assurait ma tranquillité , et le soir même je reçus cette réquisition , que je possède encore dans mes papiers, revêtue de la signature de tous les membres du comité de salut public.
Barrère fit plus; il me fit délivrer, sur ma demande , de semblables réquisitions pour deux ou trois de mes amis , dont une entre autres pour M. Villot de Fréville, père de mon honorable collègue à la chambre des Pairs , M. le baron de Fréville , et qui avait été attaché comme moi au duc dePenthièvre. D s'était réfugié à Belleville, où j'allai lui porter ce brevet de délivrance , et où la chaleur de ses embrassements me prouva com-
bien cet excellent homme était heureux de pouvoir retrouver à Paris sa paroisse , ses amis , sa table et sa partie de piquet, toutes choses qui composaient le bonheur de sa vie.
Cependant la Providence semblait jeter enfin un regard moins sévère sur notre chère patrie , et le jour approchait où la vengeance divine devait atteindre cette poignée de scélérats, auteurs de tous nos maux. Déjà plusieurs de leurs complices avaient payé de leur tète quelques faibles tentatives de retour à la justice et à l'humanité ; déjà le sanguinaire Marat avait péri sous la main d'une faible femme , et le tableau de cette mort , peint par David et exposé dans la cour du Louvre , n'avait excité dans le peuple qu'une vaine et froide curiosité; déjà enfin leur chef, Robespierre lui-même , effrayé sans doute de l'isolement que ses atroces défiances avaient tracé autour de lui, et qui s'agrandissait chaque jour, essayait de rejeter sur ses collègues l'accablant fardeau de la haine publique.
Dans un discours que je lui entendis prononcer dans le jardin des Tuileries , à l'occasion d'une fête présidée par lui en l'honneur de l'Être suprême, à travers les lieux communs qui formaient le fond de tous ses discours , on remarqua quelques
passages qui contenaient , quoiqu'en termes couverts, une véritable dénonciation contre ceux qu'il voulait rendre seuls responsables de tout le sang qui avait été versé. Cette dénonciation, qu'il reproduisit peu de jours après à la tribune $ jeta l'effroi dans toute la Convention, et spécialement dans la Montagne. On appelait ainsi cette partie de l'assemblée qui siégeait à l'extrême gauche du président , et qui se composait des partisans les plus exaltés des mesures révolutionnaires. Chacun d'eux fut terrifié par ce nouveau langage du dictateur, dont un caprice politique pouvait conduire ses victimes à la mort , et chacun d'eux s'empressa de concourir à organiser une résistance nécessaire à leur sûreté. Alors éclata une scission violente au sein du comité de salut public. Une partie de ce comité , restée fidèle à son chef, dont la santé éprouvait en ce moment quelque atteinte, s'efforça de le remplacer; et, le 8 thermidor, Saint-Just, l'un d'eux , prononça à la tribune un long discours , partagé entre une pompeuse apologie des vertus magnanimes de Robespierre et un anathème foudroyant contre les ennemis du peuple ; ce qui , dans la bouche de l'orateur, désignait les ennemis de son illustre chef. Ce même jour, je rencontrai Barrère , qui
me dit qu'il comptait passer la nuit à rédiger, au nom du comité , une réponse au discours de Saint-Just.
En effet, le lendemain 9 thermidor, jour mémorable dans l'histoire de nos révolutions, comme j'entrais dans un des couloirs de la Convention , la tribune était occupée par Barrère , qui répondait avec véhémence aux attaques de la veille; une sourde agitation régnait dans l'assemblée , comme celle des flots à l'approche de l'orage. Robespierre siégeait à sa place ordinaire, au pied de la Montagne ; son air souffrant et très préoccupé contrastait avec ses cheveux poudrés et sa toilette toujours recherchée. Son visage , naturellement blafard, avait ce jour-là une teinte livide, et ses lèvres décolorées laissaient échapper de temps en temps un sourire sardonique et dédaigneux.
Son discours achevé, Barrère tire de sa poche une lettre de je ne sais quel général , annonçant un léger avantage remporté sur l'ennemi. Â cette lecture , la Convention tout entière se lève , suivant son usage en pareil cas, en criant : Five la république! Robespierre restait seul collé sur son banc , dont sa tête serrait le dossier avec un mouvement convulsif. Barrère, saisissant à propos cette circonstance, ajoute avec force : « Mal-
heur à ceux qui entendent froidement dans cette enceinte les victoires de la république !':•
A cette exclamation , qui tombait à plomb sur Robespierre, celuirci se lève et veut parler ; mais il en est empêché par les cris : A bas le tyran ! à bas r assassin ! qui retentissent autour de lui. En vain, s'adressant à la Montagne, il s'écrie : ff C'est vous qui êtes les assassins! les bourreaux » ! sa voix est couverte par les vociférations les plus eifrénées, au milieu desquelles quelques députés demandent un décret d'arrestation contre Robespierre. Ce décret est adopté par acclamation , et signé sur-le<îhamp par le président CoUot-d'Herbois et par les secrétaires ; et à l'instant des gendarmes sont introduits pour en opérer l'exécution. Aucun des députés du parti de Robespierre n'ose trater de s'opposer à cette exécution ; seulement le grand peintre de l'époque , David , quitte son siège, et court embrasser son ami , avec ces paroles qu'on a raf^ortées depuis, mais que je n'ai pu entendre : « Moi aussi , je boirai la cigué avec toi )» . Un second décret prononça en même temps l'arrestation de Robespierre jeune , de Saint- Just , de Coutbon et de Lebas, tous membres du comité de salut public.
Il faut avoir été témoin , comme je l'étais , de cette scène d'un si haut intérêt, pour se (aire une
idée de la stupeur et de la figure allongée de tous ces sales et dégoûtants habitués des tribunes de la Convention qui obstruaient en ce moment les portes de la salle, à la vue de ces fiers et puissants députés , que naguère on osait à peine regarder en face, s'acheminant vers une prison au milieu d'un détachement de la force armée. Ils ne pouvaient en croire leurs yeux ; et , en effet , Robespierre , ce patriote par excellence, cette idole du peuple, ce dominateur suprême de la Convention et de la France , renversé en un jour par ses propres courtisans de la veille, c'était un spectacle à exciter la surprise et les émotions diverses de tous les spectateurs.
Après celte grande mesure , la Convention avait levé la séance , et j'allai dîner chez mon ami M. Villot de Fréville avec deux ou trois députés , que nous nous empressâmes de féliciter sur le grand acte de vigueur par lequel la Convention , disions-nous , venait de sauver la France. Mais , pendant que nous nous livrions à ces transports de jubilation , les choses avaient bien changé de face. Le concierge de la maison d'arrêt où l'on avait conduit les cinq députés avait re. fusé de les recevoir, et le commandant de l'escorte, sans doute craignant d'essuyer ailleurs le même refus , les avait reconduits et déposés au
comité de sûreté générale , qui siégeait dans un bâtiment construit pour son usage dans la cour des Tuileries, et qui a été démoli plus tard.
Pendant ce temps, le bruit de l'arrestation de Robespierre et de ses complices s'était répandu dans Paris. Et, à cette nouvelle, la municipalité, dont tous les membres avaient été choisis parmi les plus ardents terroristes, s'était émue; et, de concert avec le commandant de la garde nationale Henriot et le président du tribunal révolutionnaire Dumas, tous partisans fanatiques de Robespierre , elle s'occupait des moyens de résister à l'exécution des décrets rendus par la Convention. Aussitôt, et d'après ses ordres, Henriot se porte, avec un détachement de gardes nationaux dévoués, au comité de sûreté générale, d'où il enlève violemment les prisonniers , et les conduit à l'Hôtel-de-Yille , où siégeait la municipalité avec tous ses adhérents; puis il fait un appel aux plus chauds patriotes de la garde nationale , et à ses canonniers, qui se rendent à la place de Grève avec leurs canons, résolus de protéger les députés réfugiés à rHôtel-de-Ville contre toute nouvelle tentative émanée de la Convention. Celle-ci était de nouveau rentrée au lieu de ses séances ; frappée du danger qu'elle courait par l'attitude menaçante qu'avait prise l'autorité municipale, et
les démonstrations qui en étaient la suite , elie lance sur-le-champ des décrets de mise hors la loi tant contre les cinq députés soustraits à son action que contre les membres de la municipalité et contre tous ceux qui partageaient sa rébellion. En même temps, la Convention envoie des commissaires pris dans son sein à toutes les sections de Paris, pour inviter tous les gardes nationaux fidèles et tous les bons citoyens à se rendre auprès d'elle , et à prêter main-forte aux décrets de la représentation nationale; d'autres commissaires sont chargés d'aller proclamer danjs tous les quartiers , à la lueur des torches , tes décrets de mise hors la loi, et de requérir tous les citoyens de concourir à leur exécution.
J'étais sorti de chez moi vers les huit heures, et, en traversant la place de Grève, toute hérissée de canons et de soldats, je fus frappé de ter* rcur à l'aspect de la force imposante dont les rebelles pouvaient disposer. Cette terreur s'accrut encore lorsque, arrivé à la Convention nationale^ je la trouvai presque entièrement dénuée de toute force militaire; à peine quelques soldats et quelques gardes nationaux épars çà et là dans le Carrousel circulaient paisiblement autour de son enceinte. Mais bientôt l'eftet de la proclamatioa
se manifesta dans toutes les sections; un grand nombre d'entre elles se porta avec enthousiasme à la Convention , et lui offrit ses services. Aussi* tôt que leur réunion parut suffisante pour opérer avec succès contre les révoltés, un décret spécial conféra le commandement de cette petite armée au représentant Barras, et à deux généraux sous ses ordres. Pendant que ces officiers supérieurs faisaient leurs dispositions pour marcher sur THôtel-de-Ville et pour le cerner, je me hâtai de prendre les devants , curieux d'assister à l'expédition.
Arrivé à la Grève , je fus très surpris de voir la place complètement dégarnie de troupes; les canonniers , entraînés probablement par de nouveaux conseils , étaient partis avec leurs pièces. Les fenêtres de l'Hôtel-de-Ville étaient ouvertes , et toutes les salles en étaient très éclairées. On entendait du dehors un mélange confus de clameurs et de vociférations , accompagnées d'injures et de menaces, qui décelaient le trouble et la discorde qui régnaient dans l'intérieur. En effet , à l'approche du danger qui menaçait les rebelles par l'absence de tout secours immédiat , l'exaspération, parvenue chez eux à son comble, éclatait par les plus violentes récriminations. Une
rixe avait même eu lieu entre le commandant Henriot, et Coffinhal, vice-président du tribunal révolutionnaire; et celui-ci , plus grand et plus vigoureux que son adversaire, l'avait saisi au corps , et l'avait jeté par la fenêtre donnant sur l'étroite arcade qui existait à la gauche de l'Hêtelde-Ville, et que les nouvelles constructions ont récemment fait disparaître.
Enfin la force armée envoyée par la Convention airîve et pénètre sans résistance dans le repaire de la municipalité, où l'on s'empare de tous les individus mis hors la loi. J'étais resté sur la place de Grève, d'où j'entendis le coup de pistolet tiré par un gendarme sur Robespierre, et qui lui avait fracassé la mâchoire. Presque aussitôt je vis Robespierre jeune s'élancer par une fenêtre de la Ssiçade, et se précipiter sur les degrés extérieurs de l'Hôtel. Quelques autres coups de feu s'étaient fiût étendre, et, à la sortie des prison-* niers, je distinguai le maire de Paris , Fleuriot, atteint d'une blessure à la poitrine , qu'un mouchoir san^ant recouvrait, et si faible, que deux gendarmes avai^it peine à le soutenir . Je vis aussi Couthon, reconnaîssable à sa figure douce et régulière, et à son air patelin sous lequel il cachait les plus féroces instincts. Couthon , cul-de-jatte et hors d'état de marcher, était porté sur les bras de
quelques gardes nationaux, qui, empressés, diton , de se débarrasser de ce fardeau , le déposèrent sur le trottoir du quai des Orfèvres , où il resta seul pendant quelques instants , après lesquels on vint le reprendre et le rejoindre à ses complices.
Le lendemain 10 thermidor , la justice des hommes était satisfaite, et tous ces misérables portaient leur tête sur ce même échafaud où ils avaient fait couler le sang de tant d'illustres et innocentes victimes.
Ici je ne peux me défendre d'une réflexion triste et terrible tout à la fois. La veille de ce jour, environ deux heures s'étaient écoulées , comme on l'a vu plus haut, pendant lesquelles la Convention nationale s'était trouvée privée de toute espèce de secours. Si alors la municipalité et les députés mis hors la loi, au lieu de perdre le temps dans de vains débats , eussent marché sur la Convention avec toutes les forces qui étaient en ce moment à leur disposition , c'en était fait. La Convention tout entière tombait en leur pouvoir, et , dans ce cas , l'imagination recule devant l'horrible série de calamités auxquelles la France restait en proie. Cette réflexion est sans doute celle qui préoccupait Voltaire , lorsque, dans sa tragédie de La Mort de César ,
il mettait dans la bouche de son héros, parlant à son ami Antoine, ces deux vers :
J'ai toujours reconnu qu'en tout événement, Le destin des états dépendait d'un moment.