CHAPITRE VIII
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Je voudrais pouvoir effacer de ma mémoire les affreuses calamités publiques qui suivirent les événements particuliers dont je viens de rendre compte; l'inexorable histoire les a gravées en lettres de sang dans la plupart des monuments de la presse contemporaine. Sans cela, et lorsque tous ceux qui furent témoins de l'épouvantable régime de la terreur auront disparu de cette terre, <m aurait peine à croire que la grande nation française tout entière soit restée courbée pendant plusieurs années sous le joug de fer d'une poignée de misérables qui opprimaient , qui torturaient et qui décimaient l'élite de la population.
Peu (le fortunes particulières résistèrent alors à l'ébranlement qu'éprouvait la fortune publique elle-même par la subversion totale de l'ordre social , et surtout par le déluge du papier-monnaie dont la France fut promptement inondée , et qui fit disparaître aussitôt l'emploi du numéraire dans toutes les transactions privées.
La modeste fortune de mon digne père n'échappa point aux conséquences de cette perturbation générale. Peu de temps avant la révolution , il avait vendu au comte de Montesquiou , père de mon honorable collègue à la chambre des Pairs, M. le duc de Fesenzac, une terre considérable qu'il possédait dans le département du Gers, et dont le prix lui avait été payé comptant, et il avait fait emploi de ce prix en plusieurs placements sur divers particuliers; mais, à l'époque du plus grand discrédit des assignats, tous ces placements lui furent remboursés presqu'à la fois dans le court espace de quelques mois , et il put d'autant moins les refuser , qu'il était alors emprisonné, comme suspect, à raison de sa qualité de noble, dans une maison religieuse de Toulouse , convertie en prison. On conçoit toute l'étendue de la perte que ces remboursements inopportuns lui firent éprouver, et sa position , en eflet , devint alors si pénible , que j'eus plus d'une fois
l'heureuse occasion d'y subvenir. Sa détention dura environ treize mois , et il ne fut rendu à la liberté qu'après le 9 thermidor.
Pendant ce temps , je continuais à Paris, auprès de mon auguste patron, des fonctions devenues plus restreintes dans leur objet , mais plus difficiles par les entraves que les nouvelles lois apportaient à leur exercice. Sous le rapport politique, ma position dans Paris, au milieu de l'inquiétude populaire qui frappait tous les esprits , n'était pas exempte de quelque danger par les devoirs que j'avais à remplir, à cause de mon dévoûment à la royale dynastie violemment arrachée du trône , et de mon aversion mal déguisée pour les dégoûtantes saturnales de l'anarchie républicaine qui lui avait succédé. Il fallait bien cependant que je fisse quelquefois violence à ces sentiments par quelques apparitions à l'assemblée de la section , dite des droits de F homme ^ dans laquelle je résidais, et qui se tenait dans la rue du Roi-de-Sicile. Je fus , il est vrai , assez heureux pour me couvrir, aux yeux des habitués de cette assemblée, d'une certaine présomption de patriotisme par le don que j'imaginai de leur faire d'un \ buste en plâtre de J. - J. Rousseau , patriotisme
V peu dispendieux, car ce buste m'avait coûté neuf
francs en assignats.
il ,
Cet hommage fut néanmoins accueilli avec distinction. Le buste fut inauguré avec pompe dans la salle des séances , et des remerciments me furent adressés par l'organe du président. Je fus invité à vouloir bien faire la lecture de je ne sais plus quel journal, lecture qui avait été déclinée par plusieurs des assistants par une raison si péremptûire, 4]ue je me crois dispensé de la dire.
Mais , ô vicissitude des chosesiuunaines ! ma popularité éphémère ne tarda pas à recevoir un rude échec. Je ne sais plus quelle circonstance m'obligeait à me pourvoir d'un certificat de civisme. Ce certificat était délivré par le comité révolutionnaire de chaque section; mais on ne pouvait l'obtenir qu'avec l'assentiment préalable de l'assemblée sectionnaire. Celui qui le demandait devait subir à la tribune une sorte d'interrogatoire sur ses antécédents politiques. Je fus donc forcé de me soumettre à cette épreuve. Parmi les interpellations qui me furent adressées, on me demanda ce que j'avais fait le 10 août , jour où, comme on le sait, le château des Tuileries fut attaqué par les révolutionnaires , et où , malgré l'héroïque défense des gardes suisses , la personne du roi courut les plus grands dangers , auxquels ce prince ne put échapper qu'en se ré-
fugiant dans le sein même de l'Assemblée nationale. A cette interpellation je répondis naïvement, et d'après l'exacte vérité, que, ce jourlà, j'étais indisposé, et que j'avais pris médecine. Â ces mots , un des assistants , ouvrier maçon , dont je crois voir encore la moustache rousse et la mine refrognée, se lève et s'écrie : « Ah! voilà de nos patriotes qui ont la flûte au c. quand il faut agir ». Je demande pardon au lecteur de la fidélité historique que j'ai cru devoir garder dans ce récit , et qui n'a pour but que de donner une idée du cynisme et de la grossièreté du langage toléré dans ces patriotiques réunions. Cette exclamation excite une hilarité générale ; l'ajournement du certificat est prononcé, et je descends de la tribune au milieu des huées de mes gracieux concitoyens. Cependant le mauvais vouloir de ces Messieurs s'humanisa peu de jours après, et j'obtins mon certificat, grâce à l'intervention officieuse du capitaine de la garde nationale dans la compagnie duquel on m'avait enrôlé , et qui voulut bien, quoique je n'eusse jamais monté une faction , m'étant toujours fait remplacer dans ce service, attester mon exactitude , et l'ardeur de mon zèle dans toutes les occasions où j'avais été appelé à défendre l'ordre public.
Mais l'horizon politique s'assombrissait à Paris
de jour en jour ; les vexations de toute espèce , les visites domiciliaires, les arrestations arbitraires , les proscriptions , répandaient dans la capitale un sentiment de stupeur et d'effiroi , qui fut porté à son comble dans les journées de septembre, lorsque les prisons furent inondées du sang des malheureux prisonniers, massacrés sans distinction d'âge ni de sexe , sans aucune forme de procédure , sans aucun jugement , et sur le vain prétexte d'absurdes conspirations, dont jamais le plus léger indice n'a pu être signalé. Ma plume se refuserait à rappeler dans cet écrit ce sanglant épisode de notre révolution, si je pouvais omettre un fait particulier dont mes yeux furent témoins, et dont le souvenir me fait encore frissonner.
Dans une de ces journées, j'étais allé visiter un de mes compatriotes , le marquis de Grammont, que des persécutions dont il avait été l'objet à Toulouse avaient forcé à se réfugier à Paris , où il habitait la rue des Fossés-Montmartre. Pendant que nous causions tristement, et le cœur serré , sur les événements du jour, tout à coup un grand bruit et des cris de sinistre augure se font entendre dans la rue. Je cours à une fenêtre, et le premier objet qui s'offre à ma vue est la tête de la princesse de Lamballe, portée au bout d'une pique dans un groupe de cannibales à demi ivres
et déguenillés. Cette tête était encore reconnaissable par les traits fins et délicats de son visage , et par les beaux cheveux blonds dont elle semblait en ce moment hérissée. Mais ce qui me fit reculer d'effroi et d'épouvante , ce fut de reconnaître (Aorr^^r^ referens!) dans celui qui portait ce sanglant trophée un homme ci-devant attaché au service de l'hôtel de Penthièvre, qui en avait porté la Uvrée , et qui en avait été récemment renvoyé. M"' la princesse de Lamballe , de la maison de Savoie-Carignan , était la bellc^fiUe chérie du duc de Penthièvre , dont elle habitait l'hôtel . Sa conduite était toujours restée complètement étrangère à la politique; mais elle était l'amie intime de la reine et la surintendante de sa maison, et ces titres avaient suffi aux sanguinaires dominateurs de cette époque pour la plon^ ger dans la prison de la Force , où elle fut lâchement égorgée. Au reste, toutes ces prisons, que les massacres de septembre avaient rendues désertes, furent promptement repeuplées par d'autres victimes, destinées à tomber à leur tour sous la hache révolutionnaire, qui devait plus tard frapper les têtes les plus augustes, et couvrir la Fran-^ ce entière de larmes et de deuil.
Au milieu de ce déluge de maux que je voyais fondre sur notre malheureuse patrie, une perte
bien affreuse vint encore briser mon cœur. Le vertueux prince auquel j'étais attaché , et pour qui ma respectueuse fidélité semblait s'être accrue par les douleurs dont sa vieillesse était abreuvée , le duc de Penthièvre , mourut à son château de Bizy , près Yernon , le 4 mars 1795. Sa perte , vivement sentie par tous ceux qui , rapprochés de sa personne , avaient pu apprécier son noble caractère, fut surtout honorée par les regrets des pauvres , dont il avait toujours été le bienfaiteur et le soutien . Ses hautes vertus avaient trouvé grâce devant les farouches défiances de la Convention nationale elle-même, et sa tranquillité personnelle n'avait été atteinte par aucune mesure de rigueur. Le testament de ce prince contenait en ma faveur un honorable témoignage de ses bontés; et, quoique j'en aie été presque entièrement privé par le malheur des temps, je n'en ai pas moins conservé une profonde reconnaissance. Peu après. M"* la [duchesse d'Orléans , qu'un décret de la Convention avait jetée dans la prison du Luxembourg, fut, par un second décret , forcée de s'exiler du territoire français.
Avec quel déchirement , avec quels regrets , je vis cesser mes rapports avec cette famille si haut placée dans les rangs de la monarchie , si
entourée des tributs de vénération et d'amour que l'opinion publique rendait à ses vertus, rapports d'ailleurs si précieux pour moi à tant de titres , et qui avaient fait pendant plusieurs années le bonheur de ma vie ! J'éprouvais ce sentiment pénible que produit un isolement subit , et qui offre quelques dangers; il me semblait que moi aussi je subissais les rigueurs d'un exil. Il fallait pourtant se défendre d'un funeste découragement, et remplacer à cet effet par de nouvelles occupations celles que de cruelles circonstances venaient de m'enlever. Je crus devoir recourir provisoirement à mes anciennes fonctions d'avocat , non par des plaidoiries devant les tribunaux nouvellement établis , mais par des consultations dans lesquelles je fus heureux de me trouver associé à quelques jurisconsultes distingués, tels que MM. Merlin , de Douai; Yerneuil, Gambacérès , dont la bienveillance pour moi avait précédé notre collaboration , et lui a survécu longtemps après.
Cependant le génie infernal de la terreur se déchaînait à Paris avec une fureur toujours croissante. Le tribunal révolutionnaire qui siégeait dans cette ville , instrument fanatique des comités de salut public et de sûreté générale, envoyait chaque jour à la mort les nombreuses victimes
que lui fournissaient de toutes parts les comités révolutionnaires établis jusque dans les plus petites communes du royaume. Chaque jour on rencontrait dans les rues de Paris la fatale charrette qui conduisait ces victimes à l'échafaud, dressé d'abord sur la place de la Révolution , et plus tard sur celle de la barrière du Trône.
Un jour, au débouché de la place Vendôme et de la rue Saint-Honoré, je me trouvai arrêté par le passage d'un chariot chargé de plusieurs individus, parmi lesquels on distinguait Barnave, ce jeune et brillant orateur de l'Assemblée constituante , debout , appuyé contre les ridelles de la voiture. À côté de lui était assis sur un siège de paille son collègue Duport , ancien ministre de la justice sous Louis XVI. Celui-ci paraissait plongé dans un sombre abattement, tandis que Barnave parlait avec beaucoup de véhémence. Lorsqu'il passa devant moi, je l'entendis distinctement adresser avec un sourire amer à son malheureux compagnon , en lui désignant Thôtel de la Chancellerie, ces paroles : « Tiens , Duport , voici ton hôtel» . Celui-ci leva les yeux un instant sans répondre et les rebaissa aussitôt.
Un autre jour, me rendant de la rue de la Tixeranderie à celle Saint- Antoine , je fus également forcé de m'arréter devant un nombreux
détachement de gendarmes escortant dçux charrettes , dont chacune contenait au moins dix à douze personnes, se dirigeant vers Téchafaud. Fortement serré contre un mur, je m'efforçais de détourner les yeux de cet affreux spectacle, lorsqu'un militaire placé sur la première de ces charrettes, en chemise, mais couvert d'un habit d'uniforme de général , et qui paraissait en proie à un véritable délire, s'avisa de m'adresser la parole en me disant : « Citoyen^mon ami^ vois-tu cette charretée de femmes qui me suit? Ce sont des nonnes^ mais qui y passeront comme moi » . Et, en effet, c'étaient de pauvres religieuses qui remplissaient cette seconde voiture. Je ne cherchai pas, comme on le pense bien, à relever l'apostrophe de mon interlocuteur, [qui avait déjà attiré sur moi les regards curieux et peu bienveillants des gendarmes, et de quelques misérables qui s'empressaient autour du convoi.