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CHAPITRE XIII

Cependant le terme assigné par la Providence à cet empire si glorieux , si brillant d'avenir et pourtant si éphémère, ce terme, dis-je, était alors peu éloigné. L'horizon se rembrunissait de toutes parts, et le puissant génie qui jusque là semblait avoir enchaîné la fortune à son char commençait à éprouver les caprices de cette volage et trompeuse idole des conquérants. Bientôt les désastres successifs de Baylen, de Moscou , de Waterloo , amenèrent les armées étrangères jusque dans les murs de la capitale. Ainsi fut brisé avec éclat ce trône impérial qui , pendant quinze ans , avait pesé sur l'Europe , et

les portes de la France se rouvrirent pour Tantique famille de nos rois. Ce fut un spectacle bien étrange et bien digne d'observation pour les moralistes que celui qu'offrit la ville de Paris lors de l'invasion des troupes étrangères, le 1*' avril 1814. La veille de ce jour j'étais allé passer la soirée chez M™« la C**« de Valence , où se trouvaient la finne de Finguerlin, née Schérer, et quelques autres personnes , et où , pendant que le corps municipal de Paris négociait avec les chefs des armées étrangères pour la capitulation de la ville , nous attendions avec anxiété l'issue de cette horrible péripétie. Le C'« de Valence était allé se joindre au duc de Raguse, qui visitait autour des murs de la capitale le petit nombre de troupes, appartenant presqu'en entier à la milice citoyenne, qui essayaient de défendre encore son enceinte.

Vers dix heures, la comtesse, inquiète de la longue absence deson mari, envoya un domestiquée cheval pour aller à sa rencontre. Celui-ci, après s'être porté sur les hauteurs de Belleville et de la butte Chaumont, nous rapporta qu'arrivé au bout du parc de Saint-Fargeau il avait aperçu , à une petite distance , et sur tous les points environnants ,'Jes feux des avant -postes de l'ennemi. A minuit je songeai à me retirer chez moi. J'étais

absolument seul, et ce ne fut pas, je l'avoue, sans une sorte de frayeur involontaire que je traversai dans une solitude complète les quartiers qui séparent la rue de l'Arcade , d'où je sortais, de la rue Cassette, où je demeurais. Toutes les portes semblaient soigneusement fermées ; pas une patrouille ne troublait du bruit de ses pas le profond silence qui régnait de toutes parts, et dont le contraste avec le bruit du canon, qui s'était fait entendre pendant toute la journée , ajoutait je ne sais quoi de sinistre aux impressions que faisait naître un état de choses si nouveau et d'un si funeste présage.

Le lendemain matin j'allai, avec mon collègue et ami le président Barris, sur les boulevarts, où, le cœur serré et dans un morne silence, nous vîmes défiler les innombrables cohortes de soldats russes, prussiens, autrichiens et autres, qui inondaient la capitale, tandis que de leur côté une foule depersones, et spécialement de dames , animées d'un sentiment bien différent du nôtre , saluaient avec des cris de joie l'entrée de ces étrangers , agitant leurs mouchoirs du haut des fenêtres et applaudissant avec transport à cette humiliation de la France. Il faut, pour pouvoir excuser un si étrange délire, supposer que toutes ces personnes avaient été bien cruellement

frappées dans leurs affections de famille ou dans leur fortune par les exigences rigoureuses et sans cesse renaissantes du despotisme impérial.

Toutefois il est juste d'observer que dans cette grande et terrible catastrophe, qui couvrit d'une ombre passagère le glorieux drapeau de la France, beaucoup de personnes n'envisageaient que la fin de cette suite incessante de guerres qui avaient fait couler tant de sang, et imposé au pays tant et de si douloureux sacrifices. On pressentait, on espérait le retour, sur le trône de France, de cette noble et ancienne dynastie qui l'avait occupé pendant tant de siècles, et devant laquelle toute concurrence étrangère devait disparaître dans l'intérêt même des puissances que le sort des armes appelait en ce moment à régler nos destinées. ,

Cet espoir ne fut pas trompé , et le 50 avril 1814 un paquebot de la marine anglaise transportait le roi Louis XVIII de Douvres à Calais. Une garde d'honneur organisée par cette ville, et dont mon frère, qui l'habitait encore, était un des chefs , alla en mer à la rencontre de l'auguste exilé. La traversée avait eu lieu en moins de trois heures, chose rare à cette époque, où la distance entre les deux rivages n'avait pas encore été

abrégée par remploi de la vapeur. Au moment du débarquement, le roi, s'appuyant sur l'épaule de mon frère, lui dit : « N'* est-ce pas , Monsieur le garde iT honneur , que le vent a été bon Français aujourd'hui? » Ces paroles furent accueillies par les cris répétés de Five le

roi !

On sait qu'avant de faire son entrée à Paris , Louis XVin s'arrêta quelques jours au château deSaintr-Ouen, d'où il fit paraître cette déclaration de principes, qui était comme le premier jet de la Charte , dont la publication devait un peu plus tard signaler son avènement au trône. Ce fut aussi à Saint-Ouen qu'il reçut les premières députations des grands corps de l'état, et notamment celle de la Cour de cassation, dont je faisais partie. L'audience fut courte, le roi se disposant à se mettre à table. Nous fumes tous frappés du contraste de la belle et noble figure de ce prince, avec son excessif embonpoint, et l'extrême embarras de sa marche, que le volume et l'écartement de ses jambes lui rendait très pénible.

La Charte, qui fut promulguée peu après, consacrait provisoirement l'existence de tous les corps judiciaires fondés sous les régimes précédents, et la Cour de cassation n'eut pas à cesser un seul instant l'exercice de ses fonctions. Toutefois on

crut devoir opérer un simulacre de réorganisation par laquelle les magistrats étaient censés continuer leurs fonctions en vertu d'une nomination nouvelle, d'une date coïncidant avec celle de la Restauration, et l'on profita assez arbitrairement de cette mesure pour éliminer de la Cour de cassation quelques magistrats dont les antécédents politiques étaient jugés incompatibles avec le nouvel ordre de choses. Il ne m'appartient pas d'apprécier la moralité de cette mesure ; mais il me sera permis d'observer que la Cour de cassation n'eut pas beaucoup à se féliciter du remplacement des magistrats éliminés. Il se composa presque en entier de membres des anciens Parlements , personnages très honorables sans doute par leur caractère^et la sincérité de leur zèle , mais dont les talents et le savoir, restés inactifs depuis 1 789, ne les rendaient guère propres à faire oublier des hommes tels que MM. Merlin, Muraire, Oudart, etc.; il faut avouer cependant que le choix du premier président qui fut placé à la tète de la Cour de cassation, M. l'avocat de Sèze, fut hautement approuvé par l'opinion publique, qui vit avec plaisir le courageux défenseur de Louis XVI élevé à cette haute dignité.

J'ajouterai même en passant, à ce sujet, que l'empereur, quoique assez mal disposé en général

pour les avocats, dont l'esprit d'indépendance lui semblait peu sympathique à son gouvernement, avait néanmoins paru distinguer M. de Sèze, dont le caractère, les sentiments monarchiques et la fidélité à son roi , étaient parfaitement en harmonie avec ses propres idées; et si plus tard, lors de son retour de Tile d'Elbe , entraîné par la vive affection qu'il portait au comte Muraire, il ne voulut pas même attendre son arrivée à Paris pour le réintégrer dans ses fonctions , ce qu'il fit par un décret daté de Lyon, de mars 1815, néanmoins il est certain que Napoléon ne se montra nullement hostile à celui qui avait remplacé le premier président de son choix , et que la tranquillité de M. de Sèze ne fut pas plus troublée pendant les Gent-Jours qu'elle ne l'avait précédemment été pendant la durée de son règne.

Le nouveau chef de la Cour de cassation, M.

de Sèze , en m'honorant d'une confiance particulière pour l'expédition des affaires fiscales , dont j'étais déjà chargé , en aggrava considérablement le fardeau par la multiplicité des rapports qui m'étaient confiés ; et c'est sans doute à cette circonstance que j'ai dû attribuer deux faveurs que j'ai reçues du roi Louis XVIII , dont je n'avais

pas rhonneur d*étre connu sous aucun autre rapport que celui de mes travaux à la Cour de cassation. La première fut la croix d'officier de la Légion-d'Honneur, que je reçus en 1814, et la seconde fut le cordon de Tordre de Saint-Michel, dont je fus décoré par une ordonnance spéciale du même roi en 1822.

L'ordre de Saint -Michel est le plus ancien de tous ceux qui existaient en France à l'époque de la révolution. Sa création est due à Louis XI, qui l'institua en 1469, et qui le conféra aux princes de sa famille et aux principaux seigneurs de sa Cour. D avait fixé à cent le nombre des chevaliers de cet ordre; mais, dans la suite, ce nombre ayant été excédé, et des nominations ayant eu lieu au profit de quelques personnes de bas aloi , l'institution en éprouva un certain discrédit. Quelques uns des successeurs de Louis XI prirent cependant soin de la remettre en honneur, spécialement Henri III , qui , en instituant l'ordre du Saint-Esprit, voulut que nul ne pût y être admis qu'après l'avoir été dans celui de Saint-Michel. De là vint que les personnes qui avant la révolution étaient décorées du cordon bleu se qualifiaient chevaliers des ordres du roi.

Mais je me hâte de terminer celte digression , et de revenir à ce qui concerne la Cour de cassation.

Le O® de Sèze, devenu, comme je Tai dit , premier président de cette Cour, se montra très jaloux de mériter la confiance et l'affection de ses collègues, en s'occupant avec zèle de tout ce qui pouvait servir les intérêts ou relever la dignité de cette compagnie. Il jouissait auprès du roi Louis XVIII de la plus haute faveur , et ce prince n'avait pas cru pouvoir lui en donner une marque plus éclatante qu'en le plaçant à la tête de la Cour de cassation. J'ai su , en effet, de M. de Sèze lui-même , qu'en lui conférant cette dignité, le roi lui avait dit ces paroles : « M. de Sèze , je vous donne une place supérieure à celle du premier président du Parlement de Paris. » Ce monarque voulait sans doute exprimer par là la supériorité d'un corps qui étend sa juridiction dans tout le royaume, sur celui dont le ressort n'embrassait qu'une partie du territoire français. J'ajouterai à ce sujet que Louis XVIII , prince susceptible, comme on sait , sur l'étiquette de la cour , admettait M. de Sèze dans une sorte de familiarité dont ce magistrat, né sur les bords de la Garonne, usait avec une naïveté qui n'excédait sans doute jamais les bornes du respect dû à la ma-

jeslé royale, mais qui ne laissait pas d'étonner souvent les vieax habitués de l'Œil-de-Bœuf.

Le roi lui avait fait présent d'une tabatière ornée du portrait de Louis XVI, entouré de brillants, et M. de Sèze ne se présentait jamais à son audience sans que le roi lui demandât une prise de tabac. Louis XVIII portait si loin sa bienveillance pour le défenseur de son auguste frère , qu'après l'avoir élevé à la pairie et lui avoir conféré le titre de comte, il voulut se charger lui-^néme du dessin de ses armoiries , qu'il composa d'une tour figurant celle du Temple , assise sur un champ d'azur parsemé de fleurs de lis. Enfin , pour que rien ne fût oublié dans les grâces dont le roi pouvait disposer , M. de Sèze fut déc(M*é du cordon bleu , et nommé grand trésorier de l'ordre du Saint-Esprit.

M. de Sèze avait une femme charmante, pleine de grâces et d'affalnlité, et qui , du reste, en adorant son mari , ne partageait pas tous ses goûts, car elle disait souvent que rien ne lui paraissait plus sage que cette maxime d'un philosojdie : te Si tu veux être heureux , cache ta vie >•.

Le retour de Louis XVIII en France y avait suceesBÎvement ramené tous les princes et les princesses de la famille royale. M»' laD«« douairière d'Or-

léansavdit eu une des premières le bonheur de remettre le pied sur le sol natal, où elle avait été reçue avec cette sympathie qu'elle devait attendre du souvenir de ses vertus , resté pendant les longues années de son exil toujours gravé dans le ecBur des Français. Je m'empressai d'aller offrir mes hommages à l'augnste fille de mon ancien et vénérable patron M. le duc de Penthièvre. Je fus reçu par cette princesse avec cette touchante bonté dont elle m'avait jadis honoré. Mais mes rapports avec elle ne pouvaient plus avoir le même objet. J'étais revêtu d'une haute magistrature, qui , dans ma manière de voir et d'en apprécier la dignité, ne me permettait plus de m'immiscer dans son administration sous aucun autre titre que celui d'une confiance toute bénévole de sa part et complètement désintéressée de la mienne. D'ailleurs cette confiance avait été depuis plusieurs années exclusivement et sans partage accordée à un sieur C'e de Follemont, qui exerçait un empire absolu non seulement sur les affaires de M"' la D^ d'Orléans , mais encore sur les plus minutieux détails de sa maison. Voici sur les antécédents de ce personnage quelques notions dignes de foi.

Le Oe de Follement était fils d'un sieur Rouzet, maître tailleur de Toulouse, assez accrédité

dans son état , qui avait fait donner à ce jeune homme une éducation soignée , et lui avait fait faire de bonnes études, à l'aide^ desquelles celuici avait été reçu avocat au Parlement de Toulouse, où, sans figurer dans les premiers rangs du barreau de cette ville, il s'était néanmoins acquis une assez honorable position. La révolution survenue, l'avocat Rouzet en adopta les principes, et fut nommé membre de la Convention nationale; mais ayant, dans le procès de l'infortuné Louis XVI , voté pour l'appel au peuple, il fut proscrit , et incarcéré dans la prison du Luxembourg. Ce fut là qu'il eut l'honneur d'approcher M"' la D»« d'Orléans , qui s'y trouvait également détenue , et de lui offrir ses services. Il parait qu'il eut l'art de lui persuader que, leur commune détention ne pouvant qu'être temporaire, il pourrait, une fois rendu à la liberté, servir utilement ses intérêts à la faveur de sa qualité de député , et lui faire obtenir facilement la mainlevée de ses biens, alors frappés du séquestre national. Mais, les choses ayant tourné différemment, et M""' la I>»« d'Orléans ayant été obligée de sortir du royaume, elle voulut emmener M. Rouzet avec elle, et elle lui donna, à cet effet, une place dans sa voiture, où se trouvait aussi la W^ de Chastellux , née Plunkett ,

l'une de ses dames. La présence du député en état flagrant d'émigration fut cause de l'arrestation de la voiture à la frontière, et les nobles voyageuses furent obligées d'attendre l'obtention d'un décret de la Convention qui autorisa la sortie^du personnage politique qui avait l'honneur de les accompagner.

C'est pendant le séjour de M"* la D**^ d'Orléans en pays étranger qu'elle employa plus ou moins utilement les services de M. Rouzet , et que sa reconnaissance lui procura un accès auprès de quelques personnages en crédit dans les cours étrangères. Rouzet prit alors le titre de C^^ de Follement , dont l'étymologie m'est inconnue , et il fut même décoré de quelque ordre étranger.

Je crois qu'on doit rendre au C*® de Follement cette justice que, dans la gestion exclusive et sans contrôle qu'il a eue pendant trente ans de toute la fortune de M"* la H^^ d'Orléans , une probité sévère a été la règle de sa conduite, et que le soin de sa propre fortune y est resté tout à fait étranger. Mais il avait le tort très grave de compromettre le noble caractère de cette princesse en employant envers les personnes qui avaient quelque rapport d'intérêt avec elle un sentiment d'égoïsme et une rudesse de formes que la princesse

ne pouvait pas toujours désavouer, malgré leur contraste avec sa bonté naturelle et les généreux penchants de son cœur.

Cet homme eut le tort encore plus ^ave de se montrer hostile envers les enfants deM'^MaD^ d'Orléans, spécialement envers celui que la Providence a placé depuis sur le trône de France , et dont les sentiments de tendresse et de respect pour son auguste mère ont dû éprouver souvent quelque gène des entrave» que M. de Follement cherchait à mettre à leur manifestation.

Lors de l'arrivée en France de M"' la D»« d'Oiw léans, le Palais -Royal n'étant pas disposé pour la recevoir, elle s'était établie dans l'hôtel cidevant affecté à la Direction des domaines nationaux, rue de Tournon, et aujourd'hui occupé par une partie de la garde municipale de Paris. J'avais eu l'honneur d'être admis à faire partie de sa société habituelle , et j'allais presque toutes les soirées faire ma cour à cette princesse, dont le salon renfermait un petit cercle de personnes les plus anciennement dévouées à ^ famille.

Outre la B'^ de Talleyrand , les dames de Chastellux, de Saint-Simon, une jeune Espagnole de Majorque et le V*^ Duhautier , qui faisaient partie de sa maison , j'y rencontrais la D^ d'Aumont, le P« deFoix; l'ancien évêque de

Rennes, M. de Girac; le M'» de Pénélôn, M. de Balainvilliers, et quelques autres en petit nombre. Le C^« de Follemont s'y trouvait constamment , et y établissait sans iaçon sa partie de trictrac. Je me rappelle encore la contrainte et le malaise que nous éprouvions tous du langage peu respectueux qu'il employait souvent en parlant à la princesse , dont l'indulgente bonté cherchait à en détourner notre attention.

Quelque temps après , M"'^ la H^ d'Orléans acheta duC^^ Jaubert,pèredu député de ce nom, mon ami intime, le petit château d'Ivry, achat à la négociation duquel je ne fus pas étranger. Mais , cette habitation un peu humide ne convenant pas à sa santé, elle fit bientôt l'acquisition du pavillon dit de Gabrielle , situé à l'entrée de Charenton, où cette princesse ne put cependant pas s'établir, étant décédée à Ivry le 23 Juin 1 821 . De quatre enfants qu'avait M""' la D**^ d'Orléans à sa sortie du royaume, deux seulement lui restaient lors de son retour en France : c'étaient l'aine de ses fils, le duc d'Orléans, et la princesse Adélaïde, sa sœur. Us ne tardèrent pas non plus à rentrer au sein de leur patrie, et s'étabUrent au Palais-Royal, qui fut remis à la disposition du prince, comme faisant partie de l'apanage assi-

gné par Louis XIV au chef de la branche royale d'Orléans.

J'allai rendre en particulier mes devoirs à ce prince , qui daigna me recevoir, et m'a toujours depuis reçu comme un ancien ami de sa famille ; c'est le titre dont il voulut bien m'honorer luimême en me présentant au duc de Chartres, son CIs. Une députation de la Cour de cassation, dont je faisais partie , se rendit aussi chez M. le duc d'Orléans pour lui oflrir les hommages de la Cour; mais cette visite eut pour effet de soulever une question d'étiquette, que je ne crois pas devoir passer sous silence.

Tous les corps judiciaires de Paris s'étaient présentés chez le prince, revêtus de leurs robes de cérémonie. Mais la Cour de cassation s'était, depuis son institution, maintenue dans l'usage de se présenter en habit de ville chez toutes les autorités et chez le ministre de la justice luimême , usage dont elle ne s'est pas encore départie jusqu'à ce jour; il n'y avait d'exception sur ce point qu'à l'égard seulement des audiences solennelles du premier de l'an ou de la fête de l'empereur. Me^ le duc d'Orléans pensa que la forme employée par la Cour de cassation était contraire aux prérogatives de son rang de pre-

mier prince du sang; et, quoiqu'il eût reçu la députation de la Cour avec cette noble courtoisie et ce tact exquis qui le distinguent en toute occasion , il s'en expliqua particulièrement avec quelques membres de la Cour et avec moi-même, qui en fis part au premier président. Mais M. de Sèze ne crut pas devoir prendre sur son compte une dérogation aux usages suivis jusque là par sa compagnie; il prit sur cette difficulté les ordres du roi , qui approuva la conduite de la Cour. Mp" le duc d'Orléans ne voulut pas , de son côté , se désister d'une prétention qu'il croyait très légitime , et qu'il appuyait de l'exemple du Parlement de Paris, qui n'allait en députation chez le prince son père qu'en robes rouges, Il fit en conséquence connaître , par une lettre du O^ de Broval, secrétaire des commandements auprès de sa personne, à M. Henrion, chef de son conseil et président à la Cour de cassation , que désormais il aurait le regret de ne pouvoir recevoir cette Cour.

Peu après, le 21 janvier 1815, un service expiatoire eut heu dans l'église de Saint -Denis en mémoire de l'exécrable régicide dont ce jour était l'anniversaire. Toute la famille royale assistait à cette cérémonie. Le froid était extrême. Tout un côté de l'église , dont on reconstruisait

le mur, était à jour, et garanti seulement par une tapisserie , entr'ouverte à diaque instant par les curieux du dehors ; ce qui rendit cette journée fatale à plusieurs des assistants, notamment au conseiller Brillât-Savarin , qui y fut atteint d'une fluxion de poitrine , à laquelle il succomba quelques jours après. A l'occasion de ce service funèbre , l'abbé de Boulogne , évéque de Troyes , après avoir donné lecture du testament de Louis XVI , véritable monument de philosophie chrétienne , et que je n'ai jamais pu entendre sans en être profondément ému , prononça un discours où la violence des déclamations contre l'esprit du siècle, et les allusions malveillantes contre ceux qui de façon ou d'autre avaient iSguré dans les sanglantes scènes de la révolution , contrastaient d'une manière bien étrange avec cette admirable et pieuse abnégation de vengeance qu'offre le royal écrit que le prélat avait sous les yeux. Dès ce moment on remarqua que plusieurs s'abstinrent d'assister au renouvellement annuel de ce service, qui plus tard fut célébré dans l'église de Notre-Dame de Paris.

Louis XVIII ne jugea pas à propos de continuer, à l'exemple de Tempereur, ces audiences habituelles, où chaque dimanche, quand celuici était à Paris, un certain nombre de membres

des grands corps de l'état étaient admis à se présenter devant lui, et trouvaient, dans un court mais utile entretien, l'occasion de recueillir ses ins» pirations et de lui soumettre leurs propres idées sur les diverses branches de l'administration du pays. B est vrai que l'embonpoint excessif du roi, et la faiblesse de ses jambes, qui ne lui permettaient pas de circuler dans une grande assemblée, lui rendaient ce genre de communications à peu près impossible. Ainsi , la Cour de cassation se trouva privée du facile accès dont elle avait joui jusque là au palais des Tuileries, et qui ne lui fut rendu que plus tard, et d'une manière imparfaite, sous le règne de Charles X,

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