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Jusqu'à cette époque de ma vie , à laquelle se réfèrent les événements dont je viens de parler, l'état de célibataire, dans lequel j'étais resté, ne m'avait présenté aucune espèce d'inconvénients. Il est vrai que , dès l'origine de mon établissement à Paris, j'avais été assez heureux pour trouver une hospitalité aussi agréable qu'avantageuse chez des amis de ma famille , auxquels j'avais été recommandé , et qui voulurent bien , en m'associant à leur ménage, m'affranchir de tous les embarras inséparables de la vie d'un garçon livré à une solitude complète. M. et M"*«
de Ménerville, c'était le nom de ces amis, n'avaient d'autre enfant qu'un fils dont ils soignaient l'éducation , et qui était doué des plus heureuses dispositions. J'avais trouvé dans cette honnête famille tous les agréments et tout l'appui que je pouvais désirer dans les diverses positions où le sort m'avait placé; mais M. de Ménerville, ancien notaire, ayant accepté, contre les pressentiments de mon amitié , une place que lui offrait M. de Clugny, alors intendant de la Guadeloupe, passa en 1786 dans cette colonie, où il ne put supporter l'intempérie du climat, et où il mourut au bout de quelques années. Je continuai avec sa veuve et son fils une communauté de ménage qui leur était devenue plus précieuse par les soins officieux que mon amitié pouvait leur offrir pour la direction de leurs affaires. Malheureusement le jeune Ménerville , rempli de talents , et qui donnait les plus belles espérances, fut enlevé à sa mère par la première réquisition et lancé dans les armées de la République, où il trouva la mort à la fleur de son âge , laissant à ses ch^ et à ses compagnons d'armes d'honorables regrets.
On comprend tout ce que cette mort avait d'affreux pour une mère ainsi frappée deux fois en peu d'années dans ses plus chères affections.
Dans celle situalion , M"*^ de Ménerville cherclia à remplacer autant que possible une perte si douloureuse en appelant auprès d'elle et s'attachant une jeune personne peu fortunée, mais digne, par son caractère et par les précieuses qualités de son cœur , de lui rendre en quelque sorte le fils qu'une mort prématurée lui avait ravi. M"« Jenny Gauthier (c'était son nom) vint donc s'établir chezM"« de Ménerville, qui conçut bientôt pour elle une vive affection , lui confia tous les détails de son intérieur, que l'état de sa santé lui rendait depuis quelque temps assez pénibles, et voulut enfin lui faire prendre son nom , trouvant dans le prestige de cette adoption un adoucissement réel à sa trop juste douleur. L'entrée de cette jeune personne dans la maison de M™^ de Ménerville ajouta aux agréments de sa société ; et pendant un grand nombre d'années je ne vis pour moi aucune raison de rien changer dans le genre de vie que j'avais adopté , puisque j'y trouvais tous les avantages d'un intérieur agréable et commode, sans être soumis aux liens et aux sollicitudes de l'état de mariage.
Mais plus tard , en 1821 , un malheur inattendu vint frapper notre paisible ménage : U^^ de Ménerville, qui souffrait depuis long-temps d'une affection asthmatique très intense, succomba
presque subitement à un accès d'étouffement que rien ne put vaincre. Je perdis en elle une amie ancienne, fidèle, dévouée, et dont l'attachement et l'esprit très judicieux m'avaient souvent offert d'utiles conseils dans d'importantes circonstances de ma vie. Cette mort laissait W^^ de Ménerville et moi-même dans un état d'isolement également pénible pour tous deux ; je commençai à réfléchir avec quelque inquiétude sur mon avenir et sur la solitude dont l'éloignement de ma famille me menaçait dans mes vieux jours. M"^ de Ménerville paraissait avoir hérité à mon égard des sentiments dont sa mère adoptive m'avait honoré; et mon âge, quoique beaucoup plus avancé , n'était pas cependant dans une telledisproportion avec le sien, qu'il en résultât un obstacle à notre union : je connaissais d'ailleurs ses principes, la simplicité et la modestie de ses goûts, ses habitudes d'ordre et d'économie, et je lui fis l'offre de ma main, qui fut acceptée. Depuis ce moment, je n'ai eu que des raisons de me féliciter du choix que j'avais fait; l'infirmité grave dont je me trouve atteint aujourd'hui n'a fait que me donner de nouvelles preuves de l'attachement et du zèle de celle qui, en consentant à s'associer à ma destinée , avait bien compris d'avance tous les devoirs qu'elle s'imposait , et en approchant
du terme peu éloigné sans doute , d'après Tordre de la nature , de ma longue carrière, j'ai du moins la certitude qu'une main amie me fermera les yeux.