‹ Souvenirs et causeriesChapitre 3 sur 19 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Gette période de ma vie , qui se termine à l'époque oix j'ai quitté Toulouse pour venir habiter la capitale, n'offre rien de remarquable en ce qui a rapport à mes fonctions d'avocat; mais ma vie privée avait été marquée par quelques anecdotes, peu importantes aans doute par ellesmêmes, mais qui sont restées dans ma mémoire avec une telle impression , que je ne peu?L résister au désir de les retracer ici. Si quelque lecteur assez désœuvré pour parcourir ces lignes observait que j'aurais pu passer sous si- Icaice de frivoles aventures de jeunesse, trq) peu dignes de la gravité de Thistoire, je lui répon-

drais d'avance qu'ici l'historien est un vieillard qui n'écrit pas pour la postérité , mais bien pour lui-même, et tout au plus pour sa famille; qui écrit pour recueillir ses souvenirs, et surtout pour charmer l'ennui des trop fréquentes heures de loisir que l'état de sa vue lui impose.

J'ai déjà fait l'aveu du penchant très prononcé que sous ma robe d'avocat , et au milieu des devoirs de cette profession , je conservais pour les arts d'agrément. J'avais surtout un goût très vif pour la musique ; le violon et la guitare étaient mes instruments favoris. Je n'ai jamais fait sur le premier que de médiocres progrès; et toutefois un de mes amis de collège, Dalayrac, connu depuis par ses charmantes compositions de Biaise et Babet , de la Folle par amour , de Gulistan^ etc.,. venait souvent emprunter mon concours pour des duos de violon de sa composition. Et, à ce sujet, je me Souviens qu'il faisait le désespoir de ma pauvre mère, lorsque, emporté par la chaleur de son jeu , il battait la mesure avec son pied d'une telle force , qu'il ébranlait la maison, et faisait craindre à ma mère de voir le plancher de l'appartement céder à la verve de son délire musical.

Quant à la guitare , j'avais acquis sur cet instrument , très borné et très ingrat comme l'on

sait , une habileté peu ordinaire , et ce talent m'avait fourni l'occasion d'adresser en secret i une Jeune et aimable musicienne, fille d'un des ma^strats du parlement, des horomages auxquels elle n'avait pas paru insensible; et plus d'une fois les sons de ma guitare l'avaient appelée dans les soirées d'été à son balcon, où quelques signes d'une très innocente sympathie étaient l'unique prix de mes soins.

Peu s'en est fallu néanmoins qu'à cette occa sion je n'aie été victime d'un véritable guet-apens, dont le prétexte est resté ignoré. Un soir que, accompagné d'un ami , je passais sans défiance sous le balcon chéri , nous fûmes tout à coup assaillis par plusieurs domestiques, parmi lesquels j'en distinguai un ai*mé d'un couteau. Je n'avais garde de vouloir soutenir contre de tels adversaires une lutte évidemment trop inégale , et dont le résultat eût pu d'ailleurs trahir un secret que les lois de la galanterie me défendaient de compromettre; nous primes donc la fuite.

Mais un passant, le sieur R***, qu'un malheu*reux hasard avait amené sur le lieu de la scène, à laquelle il était complètement étranger, fut, dans l'obscurité , pris par les assaillants pour un des promeneurs nocturnes contre lesquels ils avaient été ameutés. Il fut assez grièvement

blessé , saisi et transporté dans Thôtel où le com^ plot avait été formé » et où Terreur fut bientôt reconnue. Le sieur R"^"^"^ porta plainte en justice contre les auteurs du délit; mais ceux-ci le rejetèrent sur les deux inconnus qui avaient échappé à leur attaque. L'affaire fit du bruit; et comme dans une ville de province le plus petit événement, lorsqu'il a surtout une teinte un peu romanesque, devient bientôt l'aliment d'une indiscrète et presque toujours malveillante curiosité, celui-ci ne tarda pas à occuper les salons , où il fut travesti au gré de toutes les préventions individuelles. Cependant la justice in^ formait avec chaleur contre les prévenus connue ou inconnus ; mais , les recherches judiciaires contre ces derniers n'ayant pu mettre sur leurs traces , on eut recours aux foudres de l'Eglise ^ et un monitoire fut sérieusement fulminé en chaire contre ceux qui, connaissant le nom de ces prévenus , ne le déclareraient pas à la justice. Cette mesure souleva les scrupules d'un voi^ sin qui m'avait vu rentrer chez moi , mais qui , jusque là , avait cru devoir garder un officieux silence. Je fus donc dénoncé par lui, et cité devant Messieurs du parlement, qui avaient évoqué la procédure. Je voulus défendre moi-même ma cause , et je publiai un mémoire où , par le mélange d'une légère ironie avec les formules

d'une respectueuse défense , je fis sentir tout ce qu'avait de ridicule dans son objet et de brutal dans son exécution l'embuscade organisée contre moi , et dont le malheureux R***^ avait éprouvé les tristes effets. Ce mémoire eut un succès de vogue tel, qu'il fallut en multiplier les éditions, et par l'arrêt qui intervint à la suite je tus solennellement renvoyé de toute plainte , avec tous les honneurs de la guerre.

A l'époque dont je parle , je n'avais pas encore atteint la moitié de mon cinquième lustre, et, à cet âge, le cœur d'un jeune homme, même celui d'un jeune émule de Cicéron et de Démosthènes, ne reste pas long-temps inoccupé. Le mien ne tarda pas à chercher dans un nouvel attachem^it l'oubli de l'aventure moitié tragique , moitié burlesque, que je viens de raconter. Le nouvel objet de mon culte fut une de mes parentes. Mademoiselle Rab*** de Mont***. Cette jeune personne était d'une beauté remarquable ; mais sa fortune était loin d'être en rapport avec ses charmes, et, comme j'étais alors destiné à une position qui pouvait lui procurer une honnête aisance , mes vœux ne furent pas repoussés , et le consentement de Madame de Rab***, sa mère, à notre union, me paraissait assuré.

Cette assurance faisait bien des jaloux , et mon amour-propre méridiooal n'en était pas médiocrement flatté.

Tout à coup un rival inattendu se présrate^ et vient ruiner mes espérances. Ce rival était le comte Jean Du Barry , beau-frère de la fameuse comtesse de ce nom, et qui avait été sim intro^ ducteur à la cour de Louis XV, par Tintermédiai^ re du sieur Lehel , valet de chambre du roi. On ne peut se faire une idée du degré d'idolâtrie auquel fut portée en peu de jours la passion du roi pour cette femme, sortie des rangs les plus obscurs de la société. 11 voulut bientôt la produire avec éclat à sa cour, et la faire jouir de la considération et des honneurs qu'on ne refusait pas alors à une favorite : car, à celte époque, le prestige de la royauté avait encore une telle portée, qu'il «'étendait, jusqu'à un certain point, aux illicites amours de nos rois, et les couvrait, aux yeux du vulgaire , d'une sorte de légitimité. Pour donner à M*** Lanye ( c'est le nom sous lequel elle fut d'abord connue) un titre qui lui permit de venir s'asseoir dans les salons de Versailles, on lui fit épouser un simulacre de mari dans la personne du comte Guillaume Du Barry, frère du comte Jean , dont j'ai parlé. Celui-ci , qui était déjà marié , avait le regret

<te ne pouvoir offrir son nom à l'idole du jour.

Toutefois, eet habile diplomate de boudoir ne sut pas moins exploiter largement à son profit son titre à'ami du prince ^ et la faveur toutepuissante de sa belle-sœur ; mais , à la mort de Louis XV, ee personnage fut obligé de quitter la France et de se retirer en Suisse , où il passa plusieurs années. Après quelque temps d'exil, il avait obtenu du nouveau roi la permission de rentrer dans son pays.

Il arrive donc à Toulouse ; il y achète un hôtel magnifique, y déploie un luxe éblouissant, et s'y entoure de tout ce que la société toulousaine avait de plus aimable et de plus élégant. Le hasard lui fait rencontrer M"* de Mont*** , il en est épris, et, quoique sexagénaire, il n'hésite pas à demander sa main. Une fortune de quatre -vingt mille livres de rrates, une maison montée sur le ton de l'opulence, un élégant équipage , des diamants , des bijoux , ce sont des arguments auxquels résiste difficilement la mère d'une fille sans dot. M"* de Rab*** en subit l'influence, et , croyant assurer le bonheur de son enfant , elle ne balança pas à agréer la recherche du comte. Le mariage eut lieu avec une pompe , un éclat , dont tous nos Toulousains furent ébahis; ce qui n'empi^cha pas quelques

malins brocards de se faire jour à travers les épithalames dont les nouveaux époux furent salués. La veille de ce mariage , ma belle cousine me donna mon congé avec une grâce et un aplomb qui ne me laissèrent pour elle aucune in-quiétude sur le désespoir de notre séparation.

Hélas ! toutes les espérances que cette union avait fait naitre furent cruellement trompées par les événements de la révolution !

Quant à moi, des idées plus sérieuses me firent bientôt oublier les deux mésaventures que je viens de raconter. J'avais , de l'aveu de mon père, projeté de me rendre à Paris pour y passer deux ans, et m'y préparer à la magistrature par une postulation au barreau de cette capitale.

On ne voyageait pas à cette époque avec l'étourdissante rapidité de nos modernes véhicules; et je me rappelle que je ne mis pas moins de treize grands jours à faire ma route dans la voiture d'un entrepreneur, qui conduisait avec les mêmes chevaux ses voyageurs jusqu'à Paris. Au nombre de ces derniers se trouvait un jeune homme que son étoile et son talent devaient porter un jour à une bien haute position. C'était M. de Fontanes , dont les poésies ont figuré depuis parmi les ouvrages de bon goût de la littérature moderne , et que la confiance éclairée de Napo-

léon plaça au poste honorable de grand-maître de l'Université. Sa société , et ses boutades poétiques contre les lenteurs , les détestables gîtes, et les autres inconvénients de notre manière de voyager, ne contribuèrent pas peu à m'en faire supporter les ennuis. Deux ou trois militaires, un moine, des femmes , des enfants, des chiens, remplissaient le reste de deux voitures dont se composait notre caravane ; et enfm , le 30 avril 1781, nous fîmes notre entrée par la barrière d'Enfer, consistant, alors que les nouvelles barrières n'étaient pas encore construites, dans une pitoyable baraque en bois , située à la hauteur de l'Observatoire , et qui certes n'était guères propre à réaliser l'idée que je m'étais faite d'avance des ravissantes beautés de la capitale. Mais je me voyais, enfin dans Paris , dans ce Paris ofiFert jusque là à mon imagination comme le rendez-vous obligé de toutes les grandeurs , de toutes les gloires, de tous les plaisirs; et, sous l'influence decett^ prévention, les ignobles masures qui couvraient alors la rue d'Enfer, triste, sale et mal éclairée, changeaient de forme et s'embellissaient à mes yeux. Cette disposition d'esprit de ma part ne doit pas surprendre , si l'on considère qu'à cette époque déjà assez reculée, puisqu'elle remonte à plus de soixante

ans , les communications entre Paris et une ville située à deux cents lieues de distance étaient loin d'être aussi fréquentes et aussi faciles qu'elles le sont aujourd'hui. Alors , pour quiconque n'appartenait pas à l'état militaire, ou ne possédait pas une de ces ((Mrtunes devant lesquelles s'abaissent toutes les difficultés, un voyage à Paris était, dans la vie d'un Toulousain, un événement remarquable, et qui ajoutait quelque chose à sa considération personnelle. Ak>rs celui qui, dans un salon, pouvait seul dire : « J'ai vu Paris et toutes ses merveilles; j'ai vu les Invalides et l'Opéra; j'ai vu jouer les eaux de Versailles et de Saint- Cloud ; j'ai vu le roi et la famille royale » , celui-là était écouté avec une attention toute révérentielle, et l'on pense bien que le voyageur parti des bords de la Garonne acceptait sans répugnance cette sorte de supériorité. J'allai descendre dans un hôtel de la rue dcGrenelle-SaintrHonoré, qu'une de mes compagnes de voyage , M"* la comtesse de N***, avait bien voulu m'indiquer.

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