CHAPITRE m
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Dës le surlendemain de mon arrivée à Paris , un speetoch assez intéressant pour un nouveau débarqué fut offert à ma curiosité : c'était la revue de la maison du roi, qui avait lieu le 1^ mai de chaque année , et que Sa Majesté avait coutume de passer en personne dans la piâîoe des Sablons , alors entièrement découverte depuis le chemin de la Révolte jusqu'au village de Neuilly.
C'était une belle réunion que celle de la maison militaire du roi , formant environ £x mille boiames , et composée presque en entier d'officiers prs dans le corps de la nob'esse. On y
voyait les deux magnifiques régiments des gardes françaises et des gardes suisses , les quatre compagnies des gardes du corps, celle des chevau-légers, celle des gendarmes de la garde, et d'autres petits corps dont les brillants uniformes, la belle tenue , et surtout les manœuvres exécutées avec une rare précision , rappelaient avec intérêt le souvenir de la part glorieuse que cette troupe d'élite avait prise en 1745 à la bataille de Fontenoy. Après la revue, le roi reprit le chemin de Versailles ; il était à cheval , et s'y tenait avec une négligence que j'ai su depuis lui être naturelle : car, même en galopant à la chasse , comme THippoly te de Racine ,
Sa main sur son coursier laissait flotter les rênes*
Son regard indécis, sa figure pensive et presque soucieuse, son air distrait, me frappèrent ; on eût dit que cet infortuné monarque portait sur son front le pressentiment de l'affireuse catastrophe qui devait marquer la fin de son règne. Je ren-^ trai chez moi dans une sorte de préoccupation involontaire, dont il m'était impossible de m^expliquer la cause.
La première quinzaine de mon séjour dans la capitae fut, comme on le présume, presque
entièrement consacrée à visiter cette ville fameuse, dont l'aspect était si différent alors de ce qu'il est devenu sous une administration mieux organisée. Alors, en effet , plusieurs ponts sur la Seine étaient encore couverts de maisons; alors tous les plus beaux monuments étaient indignement déshonorés par une ceinture de misérables échoppes qui en obstruaient tous les contours. A chaque crue de la Seine , les eaux envahissaient plusieurs quartiers , où l'on ne pouvait plus pénétrer qu'en bateau.
L'éclairage des rues était si imparfait , que , pour se conduire le soir, il fallait le plus souvent recourir à la chandelle du falotier placé au coin de chaque rue , et qui vous accompagnait moyennant une modique rétribution.
Lorsqu'un événement politique était célébré par des réjouissances publiques, elles avaient lieu sur la place de Grève, sur cette même place où se faisait aussi l'exécution des condamnés , et toute la population parisienne s'y portait en foule, se pressant dans cette étroite enceinte. C'est là que, aux jours de fête , on distribuait à la populace du vin et des comestibles; là aussi se tirait, sur le bord de la rivière, au point où se trouve aujourd'hui la tête du pont d'Ârcole, l'indispensable feu d'artifice ; et aucune mesure de fTé-
caulion n'était prise par la police pour prévenir les dangers inséparables du rassemblement de cette multitude exposée à une grêle de fusées , dont les débris enflammés pleuvaient sur la tête des curieux. Les voitures étaient admises à circuler ou à stationner dans les rues adjacentes , et j'ai vu le gouverneur de Paris , qui dans ces occasions se rendait à THôtel-de- Ville dans une voiture à six chevaux , escorté de ses pages et de ses hoquetons , fendre la presse , et se frayer un passage à travers cette foule à Taide de deux ou trois valets de pied montés derrière son carrosse, et qui , armés de longues torches allumées, les secouaient à chaque pas, brûlant à droite et à gauche les perruques des hommes et les bonnets des femmes , dont les cris , les invectives et les imprécations , leur servaient d'amusement. Dans tous les spectacles, et même à l'Opéra, le public du parterre était condamnée rester debout pendant quatre heures, en butte à toutes les oscillations d'une foule turbulente , et quelquefois un peu suspecte. Une seule exception à cet égard existait dans le petit théâtre d'Âudinot, que remplace aujourd'hui l'Âmbigu-Comique, théâtre autrefois desservi par des enfants , et où, malgré l'adolescence des acteurs qui leur avaient succédé, on lisait encore sur la toile ces
mots faisant allusion au nom de leur directeur : Sicui infantes audi nos. Dans ce temps enfin , presque toutes les affaires se faisant à Versailles, où siégeaient les ministres avec tous leurs bureaux , il fallait , quand on n'avait pas d'équipage, s'y rendre dans les voitures d'un entrepreneur privilégié, voitures qualifiées du nom de coucous ou d'un nom encore plus vulgaire. Le voyageur, rudement cahoté , payait sa place à raison de trois livres et quelques sous.
Certes , le provincial qui visite aujourd'hui cette magnifique capitale , avec ses nombreux monuments, ses superbes quais, où la Seine est emprisonnée , ses délicieuses promenades; celui qui parcourt sur de larges trottoirs ces superbes boulevarts garnis de boutiques, où toutes les productions du luxe s'oflrent tour à tour à ses regards ; l'heureux dilettante qui foule aux pieds les tapis du théâtre des Italiens, ceux-là ne comprennent guère que Paris ait pu être ce qu'il était il y a soixante ans.
Les environs de la capitale ne furent pas oubliés dans mes premières pérégrinations ; les résidences royales et les principaux châteaux à quelques lieues de Paris furent l'objet de mes visites. J'allai admirer à Chantilly ses magnifi-
queseaux jaillissant dans des bassins de marbre blanc, sa verte pelouse; sa cour d'bonneur, où s'élevait la statue équestre du connétable de Montmorency , entourée de quatre pièces de canon ; le grand et le petit château ; la vaste salle d'armes où figuraient en grand nombre les armures des barons de cette illustre maison; enGn son beau cabinet d'histoire naturelle, conflé aux soins du savant Valmont de Bomare.
On soupçonne bien que je n'oubliai pas de faire, à l'exemple des étrangers de tout rang et de tout sexe , et de l'empereur Joseph II lui-même dans son voyage en France , un pèlerinage au tombeau de J.-J. Rousseau , que le comte de Girardin , son hôte et son ami , avait fait élever dans son parc d'Ermenonville, au milieu de l'ile des Peupliers. Ce tombeau, qui renfermait les cendres de l'auteur à' Emile et de la Nouvelle Héloïse ; ce parc où il avait laissé de tous côtés l'empreinte de son génie dans des inscriptions tracées de sa main sur des arbres et sur des rochers; cette maisonnette qu'il avait habitée et où il avait fini ses jours, tout cela était pour les jeunes imaginations du temps l'objet d'un véritable culte.
J.-J. Rousseau a été en effet une des idoles du 18« siècle. La réflexion , le temps, et surtout ses
indiscrètes et immorales confessions, ont dépouillé cette idole d'une grande partie de son prestige; toutefois il est impossible de mécon-* naitre la puissante et heureuse influence qu'il a exercée sur l'éducation physique de la première enfance. Ses conseils , où l'autorité de la raison était secondée par le charme d'un style ardent , passionné , mais toujours plein de naturel et de grâce , ont beaucoup contribué à la réforme des abus auxquels étaient exposés les enfants confiés aux nourrices mercenaires des campagnes ; et ce fut aux éloquentes leçons de cet homme célèbre que les femmes le plus haut placées dans la société apprirent à remplir par elles-mêmes les premiers devoirs de la maternité. Certes , un tel service rendu à l'humanité doit faire absoudre son auteur des erreurs dans lesquelles la bizarrerie de son caractère peut l'avoir entraîné, et dont quelques détracteurs passionnés ont cherché à flétrir sa mémoire.
Parmi les anciennes résidences royales où une avide curiosité m'avait conduit j'avais distingué celle de Saint-Germain-en-Laye , si remarquable par son site , par la pureté de l'air qu'on y respire, par la belle forêt qui l'entoure, et par l'admirable vue de sa terrasse , du haut de la-
quelle l'œil embrasse un horizon riche de plus de trente villages, au milieu desquels serpente la Seine , offrant au loin l'image d'un ruban qui se déroule en gracieux contours. J'avais trouvé dans l'amitié du lieutenant général de la prévôté royale de cette ville une aimable hospitalité qui m'y retenait quelquefois plusieurs jours de suite. La société y était , au moins à cette époque , agréable et choisie ; elle se composait en grande partie d'anciens officiers de la maison du roi re* tirés du service » et de plusieurs familles anglaisses , dont les auteurs, après avoir suivi la fortune du dernier des Stuarts , et partagé l'asyle que Louis XIV avait offert à ce prince au château de Saint-Germain, s'étaient , après la mort du prétendant, établis et fixés dans cette ville. Le maréchal de Noailles, qui en était gouverneur, y habitait un château contigu à la forêt, dans lequel j'avais l'honneur d'être admis, et dont il faisait les honneurs avec une noble courtoisie, en y faisant exécuter des concerts et jouer la cornédie sur un théâtre de société.
Le roi Louis XVI venait souvent chasser dans la forêt de Saint-Germain , et j'ai eu quelquefois l'occasion de l'y rencontrer. Je me rappelle même à ce sujet un fait assez plaisant dont je fus
témoin dans une de ces rencontres, et que, malgré son peu d'importance, je demande à mon lecteur, que je suppose fort indulgent, la permission de lui raconter. Un jour que le roi chassait le cerf dans cette forêt, je me promenais, un livre à la main , sous le berceau de verdure d'une de ces belles allées qui la traversent en tous sens. Assez près de moi se promenait aussi un très petit homme, pourvu d'une bosse assez rebondie, monté et trottillant sur un très petit cheval. Je crois vraiment que dans leur ensemble le cheval et le cavalier ne s'élevaient pas à plus de 6 à 7 pieds de hauteur. Tout à coup le bruit de la chasse , jusque alors assez lointain , se rapproche et se fait entendre dans l'allée même où nous étions; et j'aperçois le cerf arrivant sur nous avec la rapidité d'une flèche , serré de très près par les chiens, et suivi à peu de distance par les chasseurs , à la tête desquels le roi ^ faisait remarquer par sa corpulence, et par les éclats de sa voix mâle et puissante dont il animait la chasse. Je me range à la hâte entre les arbres, et le petit bossu veut en faire autant; mais son cheval lui résiste , et pendant qu'il hésite , tournant à droite et à gauche , le cerf, qui n'avait pas une seconde à perdre, franchit d'un bond cet obstacle en sautant légèrement par
dessus la tête du petit homme, qui, par un mouvement involontaire, se baisse vivement et laisse tomber son chapeau. Un instant après ; les chasseurs eux-mêmes arrivent comme un trait, et le roi, en passant devant notre homme, l'accueille d'un gros rire moqueur, qui est répété par tous les seigneurs et autres gens de sa suite , de sorte que , depuis Sa Majesté jusqu'au dernier piqueur, chacun lui paya son tribut d'hilarité, dont j'avoue que je ne pus me défendre moi-même , surtout lorsque , le malencontreux chevaucheur ayant voulu mettre pied à terre pour ramasser les débris de son chapeau, que la cavalcade avait étrangement maltraité, son cheval, électrisé sans doute par l'exemple de ses pareils , s'échappa et partit au galop sur leurs traces. Le pauvre bossu se mit à son tour à courir après sa monture, et je repris ma promenade, ne jugeant pas à propos d'attendre l'issue de ce comique et heureusement peu grave incident.
Un autre jour je rencontrai -le comte de Provence, Monsieur, depuis Louis XVIII, courant aussi le cerf dans la même forêt; mais, comme il était loin d'être aussi passionné pour la chasse que le roi son frère, je le vis faisant halte et prenant une réfection dans le château du Val ,
espèce de rendez-vous de chasse appartenant alors au maréchal de Beauveau. Après la réfection, le comte de Provence étant sorti du château, on lui apporta un grand bois de cerf, qu'il prit dans ses mains; et, appelant à lui le comte de La Châtre, un de ses gentilshommes, il le lui posa sur la tête , en accompagnant cette gentillesse d'un long et bruyant éclat de rire , auquel ne manquèrent pas de s'associer les jeunes seigneurs qui étaient présents , et dont le comte de La Châtre lui-même prit de très bonne grâce sa part. J'ignore si cette singulière plaisanterie avait dans la pensée de ces Messieurs quelque signification dont je n'avais ni n'ai cherché à avoir le secret.
Je dirai ici en passant que mes fréquentes excursions à Saint-Germain dans les premières années de mon établissement à Paris, et les agréables distractions que j'ai trouvées dans la société distinguée de cette ville , m'ont laissé pour elle un souvenir de prédilection qui la place à mes yeux au dessus de toutes les autres villes du même ordre qui avoisinent la capitale. Plus tard, cette prédilection s'est accrue d'un intérêt de propriété , qui est venu s'y joindre par l'acquisition que j'y ai faite en 1823 de l'ancien hôtel de Courtomer, situé dans le voisinage de la forêt ,
et que tient à bail depuis long -temps M"' la comtesse de Yerthamon , nièce de Tinfortune M. de Laporte, qui, en 1793, paya de sa tête le fatal honneur d'avoir fait partie du dernier cabinet du roi Louis XVI.