CHAPITRE IV
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Cependant ce sentiment vague et trréfléchr de bonheur, cette sorte d'ivresse que j'avais éprouvée, ainsi que je l'ai dit, en entrant dans Paris , n'avaient pas eu une longue durée, et, dès les premiers jours, mes idées avaient pris une autre direction. Je comprenais, qu'à l'âge où j'étais parvenu, il était temps de faire disparaître en moi le jeune homme, avec la frivolité de ses goûts, les illusions de son amour-propre, et l'erreur trop fréquente de ses jugements sur les hommes et sur les choses; et, à sa place, je ne voulais plus voir en moi qu'un homme grave et sérieux, peu satisfoit du passé, mais heureux,.
du présent, et assez disposé à mêler un peu d'orgueil aux rêves de son avenir.
Une de mes premières occupations avait été d'aller visiter les personnes pour lesquelles j'a-< vais des lettres de recommandation. De ce nombre était M. Rousseau, de Toulouse, pour qui j'étais porteur de nouvelles de sa famille. M. Rousseau, de Toulouse , n'avait guères de commun avec J.-R. et J.-J. Rousseau que le nom; mais ceux-ci , gens de beaucoup d'esprit , avaient été assez mal pourvus des dons de la fortune , tandis que mon compatriote , moins riche sous le premier rapport , mais éminemment doué de l'esprit de conduite et de la pratique des affaires, était parvenu à se créer à Paris une très confortable position. Il était propriétaire du Journal de Bouillon j feuille très accréditée, et dont la vogue était d'autant plus lucrative , que la France ne possédait alors qu'un très petit nombre de journaux, n tenait à Paris une très bonne maison , et recevait fréquemment à sa table les hommes les plus distingués de l'époque dans la littérature et les sciences. Il m'accueillit avec bonté, me donna d'utiles conseils, et me présenta, avec des témoignages d'intérêt, à cette société de littérateurs qui se réunissait chez lui. On sent combien était précieuse pour un jeune homme cette occa-
sion qu'il me procurait de voir, de connaître , d'entretenir des hommes dont la célébrité m'avait depuis long-temps appris les noms. Là se trouvaient le savant abbé Barthélémy, le physicien Charles, l'abbé Raynal, d'Âlembert, Marmontel, Lemière, Thomas, Dorât, Favart, et plusieurs autres dont les noms m'ont échappé , et dont la conversation était pour moi aussi agréable qu'instructive.
De son côté , M"' Rousseau , femme d'un âge mûr, mais qui joignait au mérite d'un caractère affable et bienveillant celui d'avoir à sa disposition une excellente voiture et des loges pour tous les théâtres de Paris , m'associait volontiers au goût assez vif qu'elle conservait encore pour les amusements qu'offre la capitale, et m'en rendait ainsi la jouissance plus facile et moins dispendieuse. Grâce aux bontés de cette dame, il me fut possible, sans faire à mes finances une trop large brèche , de consacrer aux plaisirs du spectacle une assez grande partie de mes soirées. Tantôt j'allais admirer au Théâtre- Français les chefs-d'œuvre de notre littérature dramatique , qui avaient alors pour interprètes les acteurs Brizard , Monvel , Mole , Préville , et les demoiselles Sainval et Raucourt; tantôt j'allais entendre au théâtre des Italiens , que rem-
place aujourd'hui l'Opéra-Comique , la délicieuse musique de Grttry, exécutée par Clairval, Caillaut, Trial, et M""* Duret et Dugazon.
Enfln, c'est encore sous les auspices de cette bonne M*"* Rousseau que je pus assister , sur je ne sais plus quel petit théâtre des boulevarts , à la représentation de la Cameuse pièce : Jeannoi ou les battus paient C amende , espèce de dévergondage dramatique, où les délicatesses de la langue étaient aussi peu respectées que celles de la décence et du bon goût , mais qui n'en faisait pas moins courir tout Paris avec une telle fureur, qu'il fallut pendant long4emps en donner deux représentations par jour. Il est vrai que cette vogue était due en grande partie au jeu très original d'un acteur nommé Yolange, dont la figure , reproduite par le pinceau et par le ciseau de nos artistes , devint le type d'un personnage de convention qui a joué un grand rôle dans les travestissements populaires du carnaval.
Le hasard, ou plutôt mon goût pour la musique, que je n'avais pas encore cessé de cultiver, m'ouvrit aussi l'entrée d'une maison fort recherchée , surtout par les étrangers, celle de M. de Beaumarchais, si connu par la création originale du personnage de Figaro, ce type moitié sérieux, moitié comique, de l'opinion publique
alors dominante, et qui n'a pas joué un rôle médiocre dans le prologue du grand drame de notre révolution. M. de Beaumarchais avait un neveu à peu près de mon âge , fils d'une de ses sœurs, mariée en Espagne, où il avait été élevé. J'avais connu ce jeune homme à Toulouse , où il m'avait donné des leçons de guitare , instrument dans lequel il excellait.
Il habitait alors à Paris l'hôtel de son oncle , situé dans la Vieille-Rue-du-Temple , et que fréquentaient des personnes de tous les rangs. Une dame de Yi]ler3, femme aimable et spirituelle, en faisait les honneurs avec une grâce parfaite ; ^Ue était très bonne musicienne , et jouait surtout de la harpe avec un talent fort remarquable. Mon jeune maître de guitare me présenta à cette dame , qui , à son tour, me conduisit chez M. de Beaumarchais.
Le salon de ce dernier offrait le bizarre assemblage des matadors de la finance avec les encyclopédistes, les économistes, les gens de lettres et les artistes , auxquels venaient se mcMer souvent de graves personnages , des magistrats du parlement, des ministres , et où ne dédaignait pas de se montrer quelquefois M. le prince de Conli. Là régnait une grande liberté d'opinions et de langage ; c'était , à vrai dire , une espèce
de Fronde au petit pied , où la censure du gouvernement venait souvent se joindre à des discussions sur la détresse des finances ou sur les opérations de la bourse.
Mais , à travers les agréables distractions que m'offrait cette société , je ne fus pas long-temps à m'apercevoir que ce n'était pas dans les principes de morale et de politique qu'on y professait que je devais puiser les règles de ma conduite pour me rendre digne des graves et honorables fonctions dans lesquelles j'étais déjà initié.
Je ne saurais plus dire aujourd'hui comment ni par qui je fus présenté , à la même époque , à deux dames anglaises , la baronne de Wass, et miss Fanny W**.*, sa sœur, qui, établies depuis long-temps à Paris , occupaient une assez belle maison dans la rue Mêlée , n. 6. Franchement on eût pu , sans trop de médisance , donner le nom de cette rue à la société qui se réunissait chez ces dames. Elle se composait en partie de ce qu'on appelait gens de qualité , et en partie de gens de lettres et d'artistes.
Dans la partie aristocratique de cette réunion il régnait , avec cette élégance dans les manières et dans les discours qui appartenait aux hautes classes de ce temps , cette facilité de mœurs qui en était aussi l'apanage. Mon ingénuité pro-
vinciale ne m'empêchait pas de remarquer que presque aucun des hommes d'un certain rang qui fréquentaient le salon de la baronne de Wass n'y venait jamais qu'en compagnie d'une femme qui n'était pas la sienne. Ainsi le comte de Gamache«Rouhaut y conduisait la marquise de Chambonas , jeune et jolie blonde , fruit présumé des amours scandaleusement célèbres du duc de La Vrillière avec M"' Sabatin ; le prince de Montbarrey, ancien ministre de la guerre , s'y rendait avec la belle M""* de Courville , femme d'un procureur au parlement , lequel faisait les affaires du prince , tandis que , de son côté , disait-on, le prince ne dédaignait pas de donner quelques soins à la tenue du ménage du procu reur; le chevalier de Genlis y était accompagné de M"" Dugazon , cette piquante et spirituelle actrice du théâtre des Italiens. Parmi les autres personnages distingués de cettelsociété on remarquait le comte de Nozières-Saint-Sauveur , ancien gouverneur des Antilles; le comte de Bruyère&-Chalabre , chef d'escadre, qui s'était signalé dans la guerre de l'indépendance américaine; le comte de Beauharnais, premier mari de l'impératrice Joséphine, homme aimable, d'un esprit cultivé, et qui fut depuis une des tristes victimes de notre révolution ; le chevalier
Après cette esquisse sincère delà part, peutêtre un peu trop large , que les salons et les plaisirs du spectacle ont occupée dans cette première période de ma vie parisienne , je dois me hâter de remarquer que ces diverses distractions n'avaient pas tellement absorbé ma pensée , qu'elles m'eussent fait oublier le but principal et réel de mon séjour à Paris, celui d'acquérir par un noviciat temporaire , mais actif et occupé , dans le barreau de la capitale, l'aptitude à la magistrature, à laquelle j'étais destiné.
Le même jour où je m'étais présenté chez M*"* Rousseau , j'étais allé visiter M. Bertrand de Moleville, alors maître des requêtes au conseil du roi, et qui fut depuis l'un des derniers et des plus dévoués ministres du malheureux Louis XVL
M. Bertrand de Moleville appartenait à une ancienne famille toulousaine , distinguée par ses services dans les armes et dans la magistrature, et qui avait donné à la France un garde des sceaux. Il était attaché à mon père par une vive affection et par quelques liens de reconnaissance; son accueil fut celui d'une personne vraiment désireuse de m'obliger.
Dès le lendemain il me conduisit chez M. Elie de Beaumont , avocat d'une grande réputation
comme écrivain et comme jurisconsulte , qui occupait dans le Marais un grand et bel hôtel meublé avec luxe , et que fréquentait une réunion de personnes le plus haut placées dans la magistrature et le barreau. Il accepta de la meilleure grâce le patronage que M. deMoleville réclamait de lui en ma faveur , et me présenta à M*""* de Beaumont, connue de son côté dans le monde littéraire par quelques ouvrages estimés sur l'éducation. Je fus bientôt un des habitués de cette maison , où je soupais fréquemment avec les avocats de Paris les plus renommés, tels que MM. Target, de Bonnières, Henrion , Vulpian , Tronson-du-Coudray , etc. , auxquels se joignaient plusieurs conseillers au parlement , MM. Fréteau , Bobert , de Saint-Vincent, l'abbé Louis , qui fut depuis le baron de ce nom, ministre des finances sous la restauration. Les bontés de M. Elie de Beaumont ne se bornèrent pas à m'ouvrir sa table, où je pouvais rencontrer de nouveaux protecteurs, et sa riche bibliothèque, où tous les livres utiles à ma profession étaient abandonnés à mes recherches; son obligeance presque paternelle chercha à me procurer des occasions d'essayer mon faible talent en présence de la justice. Plus d'une fois il voulut bien détacher de sa nombreuse clientèle
et m'âdresser quelqu'un de ces plaideurs pau vres et malheureux , dont la cause offre bien moins à un jeune avocat l'espoir d'un brillant honoraire que celui d'un honorable succès. Je citerai un seul exemple que me fournit ma mémoire de ce genre de procès.
Un jour je vois rentrer chez moi une dame d'un âge avancé , et dont l'habillement plus que modeste trahissait une position peu aisée. Elle me présente , avec quelques papiers, une lettre de M. Elie de Beaumont , qui m'invitait à me charger de la défense de cette dame, forcée de plaider contre un de ses flls.
M"* Rambaut ( car tel était , Je crois , son nom ) était la femme du procureur du roi de la maîtrise des eaux et forêts d'Angers ; leur union avait donné naissance à vingt-cinq enfants, dont dix-neuf étaient encore vivants. Cette munificence extraordinaire de la nature n'enrichit guère ceux qu'elle en gratifie : aussi M. et M"* Rambaut, dont le premier était un peu paralytique, et l'autre un peu surchargée d'embonpoint, étaient fort mal à l'aise , et s'étaient vus obligés de traduire en justice un de leurs fils , chanoine à Angers, et qui, jouissant de huit mille livres de rentes en bénéfices ecclésiastiques , se laissait traîner devant les tribunaux pour se dis-
penser de payer à ses parents une pension alimentaire de six cents livres, à laquelle ils bornaient leurs prétentions.
J'acceptai avec beaucoup d'empressement cette mission philanthropique, et je composai un plaidoyer qui , d'après les faiblesses de la paternité , me paraissait être un chef-d'œuvre d'éloquence, et devait émouvoir jusqu'aux larmes tout mon auditoire.
Pourtant je réfléchis que le meilleur procès est, même pour celui qui le gagne, une vraie calamité, et qu'après tout la réclamation de mes clients ne s'appuyait que sur une jurisprudence nécessairement variable et arbitraire : car, dans ce temps , l'obligation des enfants de fournir des aliments aux auteurs de leurs jours ne reposait que sur un précepte d'équité naturelle , dont l'application était abandonnée à la conscience des juges , et n'avait pas encore reçu de la loi cette sanction qu'elle trouve aujourd'hui dans une disposition formelle du code civil. Je crus donc rendre service aux époux Rambaut en essayant d'obtenir par une voie amiable ce qu'ils ne pouvaient attendre que des formes lentes et coûteuses de la justice.
Dans ce but , j'imaginai d'écrire à Mk*" l'évoque d'Angers pour solliciter son enfremise
— beauprés du chanoine récalcitrant, son subcnrdonné. Ce prélat me répondit sur-le-champ qu'il avait lu ma lettre avec intérêt; qu'une circonstance l'appelant à Paris sous peu de jours » il me verrait , et recevrait de moi , avec plus de détails, les documents dont il avait besoin pour intervenir dans cette affaire. Il tint parole , et ^ peu de jours après, j'eus l'honneur de recevoir dans mon modeste cabinet M^ l'évéque d'Angers , qui , après m'avoir écouté avec une attention toute bienveillante , n'hésita pas à me promettre son intercession. Elle fut efficace , car je ne tardai pas à recevoir du digne prélat une nouvelle lettre qu'accompagnait un écrit signé du chanoine , et par lequel il s'engageait à payer la pension réclamée.
Ainsi je dus me consoler de voir mon beau plaidoyer perdu pour la postérité ; mais je me su^ gré d'avoir, dans cette occasion , compris de la manière la plus morale, je le croyais du moins , un des premiers devoirs de ma profession.
Parmi les avocats dont le nom figurait encore avec un certain éclat dans ces dernières années du 18^ siècle, et que leur célébrité avait rendus l'objet d'une vive curiosité pour tous les jeunes adeptes du barreau français , je ne saurais passer
sous silence le fameux Gerbier. Sa dernière plaidoirie dans une cause de rapt dont une jeune Anglaise était l'héroïne , et que la famille de celle-ci avait déférée au parlement de Paris, attira à l'audience de cette cour une afiluence prodigieuse , et le dernier chant du cygne fut encore un triomphe.
Gerbier, doué d'une âme chaleureuse et d'une imagination brillante , avait en outre reçu de la nature tous les avantages extérieurs qui concourent à former le grand orateur. Une tête d'un style antique, offrant des traits nobles et réguliers; un organe à la fois sonore et d'une flexibilité qui se prétait à toutes les modulations d'un débit tantôt grave, tantôt vif et animé; un geste toujours approprié au sujet du discours , et dont il avait , disait-on , reçu les leçons d'une célèbre actrice du Théâtre-Français, M"* Clairon; tout cela donnait à la parole de Gerbier autant de grâce que de dignité.
Cependant les plaidoyers de cet avocat , toujours improvisés , sont aujourd'hui complètement oubliés , et sa gloire est restée toute viagère , la presse n'ayant pu nous transmettre aucun des monuments de sa haute réputation.