CHAPITRE Y
Les deux années que je m'étais d'abord pro- {)osé de passer à Paris avant d'aborder la carrière judiciaire s'étaient écoulées depuis assez longtemps, et avec une telle rapidité , que je n'avais guère songé jusque ]à à rentrer sous le toit paternel; j'éprouvais, au contraire, un très vif désir de prolonger, et de fixer même, s'il était possible, mon séjour dans cette capitale, où tous les moyens d'instruction, et, ajoutons-le avec franchise , toutes les jouissances que le luxe et les arts offrent à la jeunesse dans cette moderne Sybaris, me retenaient par un charme presque irrésistible. Mon digne et respectable père ne
partageait pas toujours mes idées; mais il les combattait toujours faiblement. Sa tendresse pour l'atné de ses fils était sans bornes, et il ressentait encore plus que moi peut-être ma confiance de jeune homme dans les chances heureuses de mon avenir; mais mon absence lui était pénible , et sa fortune avait aussi des bornes qu'il fallait respecter. 11 est vrai que j'avais été assez heureux pour utiliser mes travaux, et que le produit de quelques clientèles importantes que l'obligeance de mes amis ou la confiance de quelques protecteurs m'avaient procurées , administré avec des habitudes d'ordre et d'éconoqiie que j'ai toujours eu le bonheur de conserver, pouvait suflSre aux besoins les plus indispensables de ma vie parisienne. Au nombre des aubaines de ce genre que ma bonne étoile m'envoyait, je dois distinguer une somme de 6,000 fr. qui me fut allouée par le conseil de la maison d'Orléans pour prix d'une liquidation longue , pénible , et déjà trop longtemps négligée , de trois successions princières échues à cette maison ; opération dont le chef <ie ce conseil m'avait chargée, ié me gardai bien de compromettre cette notable recette dans la bourse destinée à mes dépenses d'agrément , cl je m'empressai de la convertir en une rente
sur l'état , rente bien modique y et réduite plus tard au tiers de son chiOre par les lois de finance de la révolution, mais que j'ai toujours conservée avec un religieux souvenir comme l'un des premiers fruits des travaux de ma jeunesse.
Peu de temps après , une circonstance inattendue vint donner à ces travaux une autre direction. Parmi quelques personnages d'un très haut rang à la protection desquels j'avais été recommandé , M. le comte de Périgord , commandant delà province du Languedoc, et qui avait voué à mon père beaucoup d'estime et d'attachement, cherchait avec zèle à favoriser mon avancement. Ce seigneur, très accrédité à la cour, daigna me présenter comme le fils d'un ami au vénérable duc de Penthièvre, ionl le nom seul rappelle l'assemblage de toutes les vertus. Ce prince, qui avait réuni sur sa tète les riches successions du comte de Toulouse, son père, et de son oncle le duc du Maine, était en outre pourvu de la haute et importante dignité d'amiral de France , dont les attributions très étendues exigeaient de sa part l'emploi de nombreux collaborateurs. Il paraît que j'eus le bonheur, grâce sans doute au patronage du comté de Périgord , d'inspirer au prince quelque intér( l en ma faveur. Il ne tarda pas à m'attacher à
son service, en me chargeant d'abord, sous la direction du secrétaire général de la marine, de sa correspondance avec les tribunaux d'amirauté, et avec les agents administratifs en cette partie établis sur tous les points du royaume. J'ac* ceptai avec joie cette nouvelle occupation, qui s'accordait si bien avec mon désir de flxer ma résidence à Paris ; et dès lors , de l'aveu même de mon excellent père , dont l'inépuisable bonté se prétait à tous mes projets, je m'établis définitivement dans la capitale , que j'ai en effet toujours habitée depuis. J'occupais alors un appartement dans l'hôtel du marquis de Malessy, capitaine dans les gardes françaises , situé dans la rue de la Tixeranderie , en face de la petite rue Pet^-au-Diable, espèce d'impasse qui conduisait au tourniquet Saint-Jean, et dont le nom grotesque a disparu avec cette rue elle-même dans les utiles améliorations qu'a obtenues ce quartier de Paris.
Avant de donner suite à l'exposé de ma conduite et de ses résultats dans la carrière où je venais d'entrer, je crois à propos de revenir un peu sux mes pas, et de ne point passer sous silence quelques événements antérieurs dont j'avais été le témoin , et dont quelques uns, n'étant pas sans quelque rapport avec la politique , avaient
produit sur moi une impression qui les a gravés dans mon souvenir.
Parmi les spectacles extraordinaires dont j'avais eu occasion d'être témoin , je ne peux pas omettre celui de la première ascension aérostatique qui ait eu lieu en France , et probablement dans le monde entier, et qui fut exécutée par le physicien Pilâtre des Roziers et par le marquis d'Ârlande. C'était , autant qu'il m'en souvient, vers la fin de 1781 ou dans les premiers jours de 1782. J'étais sur le quai de l'Horloge lorsque je vis passer sur ma tête les deux intrépides aéronautes, qui, à l'aide d'une frêle et dangereuse montgolfière , ainsi appelée du nom de son auteur, le comte de Montgolfier, avaient osé s'élancer dans les hautes régions de l'air. A leur passage sur moi et sur la Seine, que leur ballon traversait, se dirigeant vers le nord de Paris, je distinguai l'un d'eux qui, debout sur la nacelle, et tout noirci de l'épaisse fumée dont il était enveloppé , jetait à chaque instant de la paille dans le foyer qui alimentait leur fragile véhicule. J'avais, je l'avoue, le cœur serré d'émotion en voyant ces hardis voyageurs se perdre dans les solitudes de l'atmosphère , où jusque alors l'imagination seule de l'homme avait osé pénétrer sur les brillantes ailes de la Mythologie,
ou sur les chars fantastiques des fées et des enchanteurs.
Le procédé de HontgoUier, dont l'emploi était plein de fatigues et de périls, fut bientôt remplacé par celui du ballon à gaz hydrogène, avec lequel Charles et Robert firent, dans la même année 1782, leur majestueuse ascension dans le jardin des Tuileries , aux yeux de la population de Paris et des environs. Enfin j'assistai à un troisième voyage aérien exécuté dans le Champde-Mars par Blanchard , et qui causa à tous les assistants une grande terreur. En effet , Blanchard devait s'élever avec un second aéronaute, qui était un religieux augustin; mais, la nacelle se trouvant trop chargée du poids de ces deux hommes, le public obligea par ses cris le moine a descendre. Alors le ballon , qui se trouvait considérablement allégé , n'étant pas assez fortement retenu par ceux qui étaient chargés de ce soin , s'enleva subitement avec la rapidité de Téclair, emportant le pauvre Blanchard à une hauteur telle , qu'en moins d'une demi-minute on le perdit entièrement de vue au milieu des nuages; ce qui ne l'empêcha pas de manœuvrer habilement, et de descendre sans accident à quelques lieues de Paris. Je connaissais un peu Blanchard , et je me souviens que, Uii parlant un
jour de la frayeur extrême qu'il avait dû éprouver ea se voyant ainsi enlevé seul et sans aucun secours à une si prodigieuse élévation, il me rép(mdit que la seule chose dont il avait été vraiment impressionné , c'était le silence profond , absolu , qui règne dans ces hautes contrées aériennes. Sur la terre, ajouta-t-il, le sens de l'oufe est constamment tenu en action , parce que mite oreille ne cesse pas un seul instant d'être frappée d'un bruit quelconque, occasionné par le mouvement des objets terrestres qui de près ou de loin s'agitent autour de nous ; mais , parvenu à une telle hauteur qu'aucun de ces bruits ne pouvait arriver jusqu'à moi , j'éprouvai un malaise indéfinissable , que la réflexion ne tarda pas à vaincre, mais dont je ne fus complètement délivré que lorsque, en descendant , j'atteignis le point auquel les bruits d'ici-bas purent frapper mon oreille. Cet habile aéronaute a fait depuis avec succès beaucoup d'autres ascensions; et, après lui. M"' Blanchard n'a pas craint de se livrer à la même industrie et d'affronter les mêmes périls. Mais j'ai eu , il y a environ vingt ans , la douleur de voir transporter dans son domicile, très voisin du mien, dans la rue Cassette , le corps de cette malheureuse femme , qui, dans une ascension nocturne à Tivoli, avait
été précipitée d'une assez grande hauteur , par suite de l'explosion d'un artifice imprudemment ajouté aux dangers de son voyage aérien.
La guerre dans laquelle la France s'était engagée contre l'Angleterre en prêtant l'appui de ses armes à l'indépendance américaine avait pris fin par la paix signée en 1782. Des réjouissances eurent lieu à ce sujet , et la ville de Paris donna une fête à laquelle le roi et la famille royale assistèrent dans l'Hôtel-de-Ville, augmenté pour cet effet d'une construction extérieure et provisoire, qui s'appuyait sur une maison faisant l'angle de la rue du Mouton et de la place de Grève, angle auquel était suspendu un réverbère. On verra plus tard le motif qui ne m'a pas permis d'oublier cette dernière particularité. J'avais reçu un billet d'entrée aux salons de THôtel-de-Ville ; et , quoique je ne fusse pas invité au splendide banquet offert à Leurs Majestés, j'eus cependant l'honneur d'y participer, grâce à la compagnie d'un de mes confrères du barreau de Paris , M. Grimod de La Reynière , qui m'engagea à me placer avec lui dans l'embrasure d'une grande croisée , à laquelle on avait adapté un petit buffet , et qui se trouvait justement derrière le fauteuil occupé par Sa Majesté. Mon compagnon était hé d'amitié avec un des
principaux officiers de la bouche du roi, qui était de service ce jour- là, et dont Tobligeance nous pourvut abondamment des mets et des vins les plus exquis , en sorte que notre repas , assaisonné d'ailleurs par la jeunesse et l'appétit, fut tel, que probablement aucun des augustes convives n'en fit un meilleur.
M. Grimod de La Reynière , très connu depuis par l'originalité de son caractère , et par quelques opuscules gastronomiques trop honorés par la vogue passagère dont ils ont joui , était avocat ou plutôt prétendait l'être , car je ne crois pas que le barreau ait jamais retenti de ses plaidoiries. Fils d'un riche fermier général , il professait des opinions démocratiques fort opposées à celles de M"* de La Reynière , sa mère , sœur de l'abbé de Jarente , évêque d'Orléans, et chargé de la feuille des bénéfices , fonction à laquelle correspond aujourd'hui le ministère des cultes. De ce désaccord entre les idées de M"' de La Reynière et celles de son fils résultait un état d'hostilité peu édifiant, car le fils se plaisait à blesser en toute occasion les susceptibiUtés aristocratiques de sa mère. J'en citerai le trait suivant.
Le jeune de La Reynière imagina un jour de donner à une centaine d'avocats , dont je fis par-
lie, avec MM. Bellart , BiHinet et quelques autres de mes amis , un grand repas, que la bizarrerie de son esprit accompagna des formes les plus étranges. Il employa d'alx>rd pour ses invitations , non les billets consacrés d'ordinaire à cet usage , mais les grandes feuilles ou pancartes destinées à cette époque aux billets d'enterrement dans les familles d'un rang élevé; billets toujours décorés de têtes de mort , d'ossements croisés et autres insignes de deuiK
C'est au milieu de ces lugubres emblèmes qu'était tracée en grosses lettres l'invitation , au bas de laquelle enlisait ce miguïieT post^scripiutn : « Vous êtes prévenus que , pour l'huile et la cochonaille , vous n'aurez rien à désirer ».
La réception des convives ne fut pas moins burlesque. Ds trouvaient à la porte du local destiné au repas un homme de très haute taille , vêtu d'une robe dé palais > et tenant en main une grande hallebarde , qui les introduisait d'abord dans une pièce où régnait la plus profonde obscurité , et leur ouvrait ensuite la porte de la salle du festin , où leurs yeux étaient brusquement éblouis par l'éclat du nombre prodigieux de bougies dont elle était décorée. Autour de la table était pratiquée une sorte de balustrade , derrière laquelle un certain nombre de curieux
furent admis à circuler. Ce fut au milieu de toute cette affluence que l'amphitryon prononça hautement les noms de son cousin Tépicier et de sa cousine la charcutière qui avaient fourni les provisions annoncées par lepost-scHpium^ se donnant ainsi le triste plaisir d'humilier, autant qu'il était en lui , l'orgueil de sa &mille, en opposant le mélange d'une parenté toute plébéienne au prestige des titres nobiliaires dont une partie au moins de cette &mille aimait à se parer. Au reste , cette plaisanterie du plus mauvais goût ne pouvait que blesser la délicatesse des convives , et je puis affirmer qu'elle ne trouva chez eux aucune sympathie»
Vers ce temps , la cour de France reçut la visite du roi de Suède , Gustave III , qui voyageait sous le nom du comte de Haga ; il y fut accueilli avec tous les honneurs dus à son rang. Parmi les fêtes brillantes qui lui furent offertes , il y eut à Versailles, dans la salle de spectacle du château, un magnifique bal, auquel j'assistai. La reine Marie-Antoinette l'ouvrit avec Sa Majesté suédoise par les graves saluts de la danse, alors fort usitée, du menuet. Dans les quadrilles qui suivirent on remarquait avec complaisance le jeune comte d'Artois, qui fut depuis le roi Charles X , figurant avec la belle duchesse de
Guiche, fille de la duchesse de Polignac , et avec d'autres dames de la cour. Tous les yeux se fixaient sur ce prince , qui se distinguait par Télégance de sa taille, comme par la grâce et la légèreté de ses pas.
Hélas ! il est pénible et douloureux de penser que ce fut aussi dans un bal que ce même Gustave m fut assassiné quelques années après par un officier de ses armées, nommé, je crois, A8trom, La véritable cause de cet attentat n'a jamais été parfaitement connue.
^ Une autre visite plus extraordinaire succéda à celle que je viens de rappeler. Des ambassadeurs de Tippo-Saib , cet infortuné monarque de rinde, dont le trône devait être bientôt renversé par les armes de l'Angleterre, offrirent à la France le spectacle inusité des costumes et des usages d'un peuple qui , par son éloignement à plusieurs mille lieues de distance, lui était à peu près inconnu. Des fêtes magnifiques furent également données à ces rares et curieux étrangers. Je les vis se promener dans les vastes jardins de Versailles; ils étaient nonchalamment couchés , plutôt qu'assis , dans un traîneau , coiffés d'une sorte de cachemire blanc , et vêtus d'une longue robe de mousseline à fleurs d'or , serrée à mi-corps par une ceinture à longues
franges d'or et de soie. L'un d'eux était le neveu du prince indien qui les envoyait en France , avec Tespoir d'y former entre les deux empires quelques relations commerciales ou politiques , espoir que la chute et la mort du malheureux Tippo-Saïb firent bientôt évanouir.
Plus tard enfin , et à une époque plus rapprochée de notre révolution , un événement qui n'a pas été sans quelque influence sur la disposition des esprits, dont cette révolution a été la suite , vint absorber au plus haut degré l'attention du public parisien, et celle même des provinces. Je veux parler du fameux débat judiciaire connu sous le nom de procès du Collier , dans lequel furent impliqués, avec la trop célèbre comtesse de La Motte , le cardinal prince de Rohan et plusieurs autres personnages plus ou moins obscurs , parmi lesquels toutefois il ne faut pas confondre le mystérieux comte de Gagliostro , un des plus habiles jongleurs qui aient jamais abusé de la cré* dulité publique.
Il n'entre pas dans les bornes de cet écrit de retracer ici le tableau de ce drame judiciaire , dont tous les détails se trouvent d'ailleurs dans les mémoires du temps. Il suffira de rappeler qu'il eut pour cause un collier de diamants d'un très grand prix , dont l'acquisition , deux fois
offerte à la reine par le joaillier Boëmer , qui en était possesseur, avait été deux fois refusée dans les termes les plus précis, et qui , acheté ensuite par un tiers, devint le sujet d'une odieuse intrigue, dans laquelle le nom de l'auguste princesse se trouvait indignement compromis.
Il faut avoir été témoin de la fermentation que cette scandaleuse affaire excita dans les esprits pour s'en faire une juste idée. Une autre cause d'irritation était d'ailleurs encore toute flagrante dans l'opinion publique; il n'y avait que peu d'années qu'un proche parent du cardinal, leprince de Rohan-Guéméné, avait, par une banqueroute dont on portait le chiffre à plus de vingt millions , causé la ruine d'une foule de petits bourgeois de Paris , qui , sur la foi de son nom , avaient placé leur modique avoir sur des emprunts viagers ouverts par ce prince. Maintenant l'audacieuse et immorale intrigue dans laquelle se trouvait mêlé le cardinal de Rohan venait aggraver le ressentiment que la conduite plus que déloyale de son parent avait suscité ; et cet état de choses , auquel se joignait , il faut le dire , ce prélude d'agitation politique qui se faisait déjà sentir à cette époque , préoccupait vivement les esprits, et les disposait peu à l'indulgence dans tout ce qui avait rapport aux
classes élevées de la société. Toutes les notabilités du barreau de Paris furent appelées à prendre la défense des accusés, frappés pour la plupart de mandats d'arrêts, et traduits devant le parlement de Paris à la requête du ministère public. Pendant tout le cours du procès , les avenues du Palais-de-Justice furent chaque jour encombrées d'une foule prodigieuse, qui en suivait les débats avec une curiosité avide et passionnée; et, lors du jugement , je vis un grand nombre de dames de tous les rangs qui , assises sur les froids degrés de la salle des Pas-Perdus^ attendaient avec une imperturbable constance le résultat de l'arrêt, qui ne fut rendu qu'à une heure assez avancée de la nuit. Des peines sévères atteignirent les coupables; mais les absurdes préventions que l'affaire du collier avait fait naître survécurent au jugement, et trouvèrent plus tard leur place dans ce débordement d'atroces calomnies dont la malheureuse reine devait être la déplorable victime.