CHAPITRE VL
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Pendant que se terminait sous mes yeux cette série d'événements plus ou moins dignes d'intérêt dont je viens de rendre compte ^ je me livrais avec zèle aux devoirs de mon nouvel emploi dans l'amirauté de France, et les rapports qu'ils me donnaient avec le respectable prince qui y présidait me devenaient de jour ^n jour plus précieux.
La dignité d'amiral était u^que alors ea France , et donnait à celui qui en était revêtu une haute importance dans l'état. Ses fonctions étaient cependant étrangères à l'organisation de la marine royale et à la direction des armées.
navales 9 qui étaient placées sous l'autorité immédiate du ministre de la marine ; mais la suprématie de l'amiral s'étendait sur tout le commerce maritime et sur la navigation consacrée à ce commerce. D y avait dans chaque port du royaume un tribunal d'amirauté qui jugeait le& contestations auxquelles donnaient lieu les contrats maritimes, et instruisait la procédure des prises faites sur mer en temps de guerre. Les greffes d'amirauté appartenaient, à titre patrimonial , à l'amiral , qui les affermait à des agmts de son choix ; ces tribunaux étaient , en outre , chargés de diverses fonctions administratives, telles que la surveillance du sauvetage dans les naufrages, la conservation des épaves , la saisie et la vente des navires, etc., etc. Aucun bâtiment marchand ne pouvait prendre la mer sans un congé délivré par l'amiral, ni aucun corsaire aller en course sans une lettre de marque également délivrée en son nom.
En conséquence, l'amiral avait dans chaque port un délégué commis à la délivrance de ces diverses expéditions , et à la recette des droits auxquels elles étaient soumises. Enfin ce grand dignitaire avait aussi la nomination des courtiers et des interprètes établis pour les besoins du commerce maritime.
On comprend que la correspondance du prince-amiral avec un aussi grand nombre d'agents ou de subordonnés devait être à la fois très considérable et très compliquée. Ce système, organisé par l'ordonnance de Louis XIVdel681 , d'un grand corps de fonctionnaires judiciaires ou administratifs, indépendant de la marine militaire , et spécialement voué aux intérêts de la navigation marchande sous la direction unique de l'amiral de France, a disparu, emporté, comme tant d'autres institutions , par le torrent révolutionnaire. Une loi de 1790 supprima les tribunaux d'amirauté , et renvoya les officiers de ces sièges à faire liquider leurs offices pour en être remboursés par le trésor public. Ces charges étaient vénales, comme l'étaient alors toutes celles de ta magistrature , et quelques unes étaient d'une grande valeur. La charge de lieutenant général de l'amirauté de Marseille, occupée, lors de la suppression , par M. Jerin-Ricard , avait coûté trois cent mille livres ; et celle du lieutenant général de l'amirauté de Bordeaux , dent l'abbé de Navarre, conseiller-clerc au parlement de cette ville, était titulaire , avait été payée deux cent mille livres. La liquidation ordonnée traîna en longueur, et le remboursement de ces offices fut opéré en assignats déjà assez discrédités ; ce quii
porta un coup funeste à la fortune des officiers
La charge d'amiral de France , dont les émo* luments s'élevaient à près d'un million , fut éga-* lement supprimée, mais sans aucune indemnité. Le noble et généreux prince qui cq était dépouillé n'en prit pas l'occasion de rencmcer à mes services ; il m'attacha de nouveau à lui sous un autre titre, et je pris place dans le conseil qui dirigeait l'administration de ses vastes domaines.
Je remarquerai toutefois que , tous les employés des bureaux de l'amiral ayant été licenciés, je restai malgré moi, et par la force des choses, seul chargé du dépôt et de la conservation de tous les papiers de cette administrattcm , dépôt purement gratuit, comme on peut le croire, et assez onéreux , dont jje ne pus me décharger que plusieurs années après , par la remise qu'il me fut permis d'en faire, sous récépissé en bonne forme, dans les bureaux du domaine national du département de la Seine.
Je ne tardai pas à recevoir de M. le duc de Penthièvre une nouvelle et gracieuse marque de sa faveur. Un des gentilshommes de sa maison , le comte de Florimond , qui occupait à l'hôtel de Penthièvre un logement assez considérable, étant décédé , le prince voulut bien me conférer la
jouissance de ce logement. L'hôtel de Penthîèvre était celui qu'occupe aujourd'hui, dans la rue de la Vrillière, la Banque de France, qui en a acquis la propriété , et l'appartement qui me fut octroyé était celui qu'habite maintenant l'un des deux sou^gouverneurs de la Banque. Mais, le caractère menaçant qu'avait déjà pris la révolution me faisant pressentir que je pourrais bien m'en voir expulsé plus tôt que je ne voudrais, je ne me hâtai pas de le meubler et de m'y installer ; je me bornai à prendre, à tout hasard, possession d'un assez agréable cabinet de travail qui en faisait partie.
Assez d'historiens graves et d'une juste célé- |)ritéont pris soin de conserver à nos descendants l'histoire de cette révolution de 1789, qui, après (ant de luttes sanglantes, et au prix de tant de malheurs et de crimes , nous a enfin conduits à un ordre de choses qui semble devoir garantir à la France de longues années de paix et de prospérité. Mais la plupart de ces historiens sont d'un âge qui ne leur a pas permis d'avoir une connaissance personnelle des faits qu'ils racontent: car quelques uns n'étaient pas nés en 4789 , et d'autres étaient encore trop jeunes pour pouvoir apprécier sainement ces mêmes faits. Pour moi, qui ne suis et ne veux être historien que de moi-
même , je ne considère ici parmi ces faits que ceux dont je me suis trouvé le témoin oculaire , ou ceux qui, sous un rapport quelconque, ont pu influer sur mon sort.
J'avais passé à Versailles, en 1787, les trois grands mois pendant lesquels l'assemblée des notables y avait siégé. Cette assemblée avait été divisée en sept bureaux, dont chacun était présidé par un prince du sang. Le duc de Penthièvre , à qui la présidence de son bureau devait imposer de nombreuses occupations , avait jugé à propos de m'établir à Versailles, non auprès de lui , car il habitait un des appartements du château, mais dans un hôtel qui lui appartenait dans la rue de la Pompe, et où , par parenthèse , j'étais beaucoup mieux logé qu'il ne l'était lui-même dans la demeure royale , où l'honneur d'habiter sous le même toit que le roi était chèrement acheté par l'exiguïté et les inconvénients de plus d'un genre des logements qui y étaient concédés.
L'assemblée des notables n'a été qu'une page assez insignifiante de l'histoire de la révolution française; elle n'eut, comme on sait, d'autre résultat que de mettre à nu l'inconcevable désordre qui régnait depuis long- temps dans l'administration des finances, et les scandaleuses dilapidations du trésor royal. Je n'en rapporterai ici
qu'une seule anecdote, qui, je crois, a été peu connue.
Le contrôleur général, M. de Calonne, avait mis sous les yeux des notables l'état détaillé des dépenses de l'administration , et il avait cru devoir y joindre l'état des dettes personnelles du roi et des princes de la maison royale. Lorsque fut présenté au bureau que présidait le comte d'Artois l'état assez volumineux des dettes de ce prince , avant qu'on en commençât la lecture , le comte d'Artois prit la parole : « Messieurs , dit-il , ceci est le compte-rendu des erreurs de ma jeunesse , que je mettrai le reste de ma vie à réparer ». Cette déclaration , dont la loyale franchise avait quelque chose de chevaleresque, fut accueillie par un léger murmure d'approbation.
Deux ans plus tard, et le 13 juillet 1789, j'assistai, dans le jardin du Palais-Royal, à la première explosion de l'insurrection parisienne, que fit éclater, comme cause réelle ou comme prétexte, la nouvelle du renvoi du ministre Necker, dont la popularité était alors à son apogée, et de l'imprudente escarmouche du prince de Lambesc, grandécuyer, qui stationnait , à l'entrée des Champs- Elysées, avec le régiment de Royal-Lorraine et d'autres troupes sous ses ordres, et qui, harcelé et exaspéré par les insultes et les provocations
d'un rassemblement considérable qui s'était formé sur la place Louis XV, et qui excitait les soldats à la révolte, s'était porté en avant avec quelques cavaliers, au pas de charge, jusque dans le jardin des Tuileries, où les assaillants s'étaient réfugiés, et où un vieillard inoSensif avait, ditron, été renversé. Une foule immense remplissait ce jour-là le jardin du Palais-Royal. J'y vis le fomeux patriote Camille Desmoulins, qui, monté sur une chaise, haranguait la populace avec une chaleur d'éloquence dont les mots de iyrannie et de liherté , qui sans cesse arrivaient à mon oreille , faisaient à peu près tous les frais. Bientôt on cria de toutes parts : Aux armes ! On s'empara d'un buste du duc d'Orléans, pris je ne sais où , et qu'on se mit à promener dans les rues environnantes, avec des vociférations contre la cour, contre les ministres et contre les aristocrates^ dénomination sous laquelle on désignait alors tous ceux qui, par leur rang et leur fortune, étaient censés les ennemis naturels du peuple , c'est-àdire de tous ceux qui , placés dans les classes inférieures de la société, pouvaient seuls s'honorer du titre de démocrates.
En peu d'instants , la fermentation se propage et envahit tous les autres quartiers de Paris ; des hommes armés les parcourent, en appelant à
grands cris le reste de la population à prendre les armes. Le soir, les rues sont spontanément illuminées, et quelques unes sont dépavées pour former des barrieades.
Étranger à toute cette agitation, je m'étais retiré à l'hôtel de Penthièvre, où je passai cette nuit, sur la prière et dans l'appartement d'un de mes amis, qui craignait que je ne pusse regagner sans quelque danger mon domicile. Mais , dès le lendemain , 14 juillet , se forma ou plutôt s'improvisa une espèce de garde bourgeoise, à laquelle vint s'associer avec empressement un grand nombre de citoyens intéressés au maintien de Tordre et de la sûreté publique. Ce fut d'abord un spectacle assez bizarre que la composition de cette nouvelle milice. On voyait de tous côtés des notaires , des avocats , des procureurs et d'autres gens de robe , revêtus de leur habit noir, affublés de leur perruque à marteaux , sur laquelle semblait flotter leur petit chapeau à trois cornes, alors en usage, et qui, transformés en officiers, et l'épée à la main , s'efforçaient de ranger en bataille leurs soldats, dont la tournure et le grotesque équipement étaient vraiment propres à exciter l'hilarité, si la gravité des circonstances et la prévision des déchirements et des désordres que toute révolution tra!ne à sa suite n'eussent dès
lors préoccupé les hommes sérieux et réfléchis, et mêlé quelques sombres nuages à Taurore toujours séduisante de la liberté. Une cocarde formée d'un ruban vert, adoptée le premier jour pour signe de ralliment, fut presque aussitôt remplacée par celle aux trois couleurs, bleu, blanc et rouge, qui étaient les couleurs de la maison d'Orléans , et qui sont restées celles du drapeau national français.
Telle a été la première et incomplète organisation de cette magnifique et brave garde nationale, qui a rendu depuis de si éminents services à l'ordre public et à nos institutions, et que l'on regarde aujourd'hui, avec raison, comme un des plus solides remparts de la liberté et de l'indépendance de la France. Cette admirable institution s'étant rapidement propagée dans tout le royaume, le roi s'en déclara le chef; et le marquis de Lafayette, dont la participation au triomphe de la cause américaine avait rendu le nom très populaire , fut nommé commandant de la garde nationale de Paris.