‹ Souvenirs et causeriesChapitre 8 sur 19 · CHAPITRE Vn · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vn

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On sait que, dès le lendemain de l'insurrection parisienne, l'attaque de la Bastille fut résolue.

L'existence de cette forteresse était depuis long-temps, aux yeux des bourgeois de Paris , un épouvantail toujours menaçant pour leur liberté, quoique, à vrai dire, la bourgeoisie eût peu de part aux honneurs de cette prison , réservée en général aux délinquants des familles privilégiées qu'on voulait soustraire à l'action de la justice ordinaire.

Quelques gens de lettres , quelques pamphlétaires , y avaient aussi expié les écarts de leur plume ; mais le gouvernement de Louis XVI, in-

(lulgenl jusqu'à la faiblesse, avait fait peu d'usage de ce mode de répression ; et , lorsque cet odieux monument de la tyrannie, pour parler le langage du temps, fut renversé, sept prisonniers seulement s'y trouvèrent renfermés. Je vis défiler devant moi, à l'entrée de la rue Saint-Antoine, l'innombrable phalange des assiégeants , composée des éléments les plus hétérogènes; des hommes appartenant pour la plupart à la classe ouvrière , mais qu'on distinguait par les costumes variés de leur profession : car alors cette classe n'avait pas encore adopté la monotone uniformité de la blouse, qui confond l'adroit filou exerçant son industrie dans les lieux publics avec l'honnête et laborieux artisan des faubourgs. Des femmes à l'air passablement effronté , et dont la voix se trouvait renforcée par celle d'une nuée d'enfants qui étaient venus grossir le cortège, faisaient retentir dans l'air les cris à&Vive la nation ! Vive la liberié!

Parmi cette multitude on remarquait un détachement de soldats du régiment des gardes françaises, vêtus de leur simple veste d'uniforme et coiffés de leur bonnet de police , emmenant avec eux deux pièces de canon, sur Tune desquelles une femme, siégeant à califourchon, excitait à grands cris toutes celles qui se trouvaient sur son passage

à se joindre à l'expédition. Au moment où cette femme passait devant moi, je crus entendre, dans ses confuses vociférations, que l'intrépide amazone comptait bien mettre elle - même le feu à la pièce qui lui servait de véhicule. Attiré par la curiosité , je suivis quelque temps cette troupe dans la rue Saint -Antoine , où je la vis commencer la fusillade ; mais bientôt , un coup de canon à mitraille, parti de la Bastille, ayant porté sur cette rue , je crus prudent de me retirer dans la rue de la Cerisaie, d'où je regagnai mon domicile.

Je dois dire , au sujet de cette coopération des soldats des gardes françaises, que depuis plusieurs jours ce régiment était dans un état complet d'insubordination envers ses chefs. Quelques soldats des plus mutins, ayant été conduits à la prison de l'Abbaye, en avaient été enlevés à force ouverte par un groupe de jeunes gens partis du Palais -Royal , qui les logèrent dans les cafés ou restaurants qui entourent le jardin, et où on leur prodiguait non seulement le vin et les liqueurs , mais les bavaroises , les glaces, les sorbets, et autres friandises auxquelles ces convives de la caserne n'étaient guère accoutumés. Au surplus , je peux affirmer que dans le rassemblement qui se porta à l'attaque de la Bastille , et dont je fus témoin, le nombre des soldats de ce régiment

qui en faisaient partie n'excédait pas celui de trente à quarante , et je n'ai pas été médiocrement surpris, lorsque, il y a peu d'années, on a porté à la chambre des Pairs un projet de loi qui accordait des pensions aux vainqueurs de la Bas^ tille, de voir que le nombre des gardes françaises gratifiés de ces pensions après un laps de plus de cinquante ans s'élevait encore à deux cents.

Les laits relatifs à l'attaque et à la prise de la Bastille, dont un grand nombre de témoins existe encore , sont trop connus pour s'y arrêter ici. On sait qu'il y eut une trêve , d'après laquelle douze bourgeois devaient être introduits dans la place pour rédiger une capitulation ; on sait enfin que , sur la foi de cet arrangement , le pontrlevis ayant été baissé , la populace se précipita en foule dans la place , désarma les vétérans, et se saisit du malheureux gouverneur , le marquis de Launay, qu'elle traîna jusque sur la place de Grève, où il fut impitoyablement massacré. Ce premier acte de la fureur populaire fut bientôt suivi d'un second. Peu de jours après, l'irritation toujours croissante se tourna contre M. Foulon , conseiller d'état, attaché au bureau de l'administration des subsistances, et qu'on accusait de l'accaparement de sels destinés à la ville de Paris. On ajoutait que, en parlant des habitants de cet-

te ville, il s'était permis de dire qu'ils étaient dignes de manger du foin. Une troupe de furieux envoyés à sa recherche le découvrirent à quelques lieues de Paris, l'y ramenèrent à pied, après lui avoir introduit une poignée de foin dans la bouche , et le conduisirent sur cette même place de Grève, où il fut pendu au réverbère qui se trouvait à Tangle de cette place, et dont j'ai déjà parlé à l'occasion de la fête donnée à l'Hôtel-de- Ville en 1782. J'habitais encore par malheur en 1789 non loin du lieu de la scène, et je crois entendre encore les cris d'une féroce joie que poussaient les bourreaux chargés de cette exécution.

Je me garderai bien d'arrêter mes regards sur les actes sanguinaires qui, sous le nom assez odieux àe vengeance populaire, ont souillé une révolution si pure dans son principe , si légitime dans son objet, et dont, il faut bien l'avouer, le résultat a été d'améliorer au plus haut degré Ton ganisation politique et sociale de notre belle France. Aussi je me trouve heureux de rencontrer dans mes souvenirs les plus rapprochés de l'époque que je viens de rappeler celui d'un épisode qui n'a laissé que des traces agréables dans la mémoire de tous les contemporains. Je veux parler de la fédération de 1 790.

On a donné ce nom à la réunion de toutes les

gardes nationales de France , que le roi avait désiré rassembler momentanément autour de sa personne par des délégués choisis dans chaque localité. Le Champ-de-Mars fut le lieu désigné pour cette réunion ; mais il (allait qu'il fût disposé pour la recevoir, en y élevant dans son enceinte intérieure ces tertres gazonnés qu'on y voit aujourd'hui. La population parisienne se chargea de ce soin ; on vit les hommes 4es plus graves et les plus occupés, les femmes les plus élégantes et les plus habituées aux déUcatesses de leur sexe , rivaliser de zèle pour exécuter , comme par enchantement, cette grande et laborieuse opération.

Ce fut un magnifique spectacle que celui où l'éUte de la milice citoyenne se trouvait réunie , et fraternisait en présence du roi, de la famille royale, des ministres et des membres de l'assemblée nationale, tous assis sur des gradins adossés à la façade de l'Ecole-Militaire. L'Assemblée nationale ayant autorisé les villes qui auraient des demandes à former auprès d'elle à lui envoyer des députés extraordinaires chargés de leurs intérêts , ces députés des villes furent admis à siéger sur ces mêmes gradins; et , comme j'avais reçu une mission de ce genre de la petite ville de Montgiscar, près Toulouse, je trouvai

place parmi les membres de l'Assemblée nationale.

Les tertres nouvellement élevés étaient couverts d'une immense foule de curieux accourus de toutes parts , dont on éleva le nombre à plus de deux cent mille; et, lorsque, une légère brume étant survenue, cette foule disparut en quelque sorte sous des parapluies des couleurs les plus variées, elle offrit aux spectateurs placés devant l'Ecole-Militaire l'image d'un véritable parterre émaillé de mille fleurs. Au milieu de l'enceinte s'élevait l'autel de la Patrie, sur lequel le prince de Talleyrand , alors évéque d^Autu» , revêtu de ses habits pontificaux, célébra une messe. Il avait po^ir diacre l'abbé Louis , et pour sous-diacre un abbé des Renaudes, dont je ne me rappelle que le nom. La fête se prolongea pendant quelques jours dans la capitale. Les réjouissances qui eurent lieu dans le jardin des Tuileries et dans les Champs-Elysées furent remarquables par le calme et l'ordre parfait qjuiy régnèrent , et par ^expression de bienveillance qui se peignait sur tous les visages : car l'en*? thou^asme de la révolution , dans laquelle> on croyait ne voir encore que la réforme des abus , était alors à son comble , et je ne sais quel presr-

tige d'espérance et de bonheur semblait s'être glissé dans tous les cœurs.

Mais ces heureuses et favorables dispositions disparurent peu de temps après , quand l'entraînement des esprits à la poursuite de la liberté ne connut plus de bornes, et que les passions de la multitude ne trouvèrent plus dans un pouvoir politique assez fortement constitué un frein capable d'arrêter leur essor. Presque tout le bien que l'Assemblée nationale avait voulu faire , et qu'elle avait en partie opéré , fut perdu par la violence et les excès auxquels se livra l'Assem^ blée législative, qui lui avait succédé. L'antique trône de saint Louis fut renversé par elle avec un fracas dont le retentissement porta le trouble dans les cours étrangères, et devint le signal d'une des guerres les plus acharnées et les plus sanglantes dont les annales de notre histoire fassent mention. Tous les princes de la famille royale , à l'exception du duc d'Orléans , premier prince du sang, et du duc de Penthièvre , avaient quitté la France, et une grande partie de la noblesse avait suivi ce funeste exemple , dont la représaille se traduisit dans la législation pénale et spoliatrice sur l'émigration.

Les deux princes qui seuls n'avaient pas cru

devoir abandonner le sol de la patrie et leur roi étaient unis entre eux par les liens de famille les plus intimes , puisque le duc d'Orléans avait épousé la fille et l'unique héritière du duc de Penthièvre. Mais une circonstance fâcheuse avait pu jeter un peu de froideur dans les relations mutuelles de ces deux princes.

Depuis quelque temps, diverses causes avaient apporté dans les afbires du duc d'Orléans une perturbation grave, et dont sa iamille devait naturellement se préoccuper. Parmi ces causes il en est une qui me semble mériter une mention particulière : c'est celle relative aux constructions du Palais-Royal.

Lorsque j'arrivai à Paris, en 1781 , le jardin de ce palais ressemblait peu à ce qu'il est aujourd'hui dans sa forme , et surtout dans ses dimensions. Il s'étendait d'un côté jusqu'aux maisons de la rue de Richelieu , de l'autre jusqu'à cdles de la rue des Bons-Enfants, et, au nord, jusqu'à celles de la rue Neuve-des-Petits-Champs. Ces maisons avaient non seulement à chaque étage des vues droites sur le jardin; mais plusieurs y communiquaient directement, soit par des portes de sortie, soit par des escaliers pour y descendre. Ces servitudes étaient-elles de pure tolérance ou acquises par des titres particuliers? c'est ce que

j'ignore. Sur la partie à gauche correspondant à la rue de Richelieu existait une large et magnifique allée de Marronniers, à l'ombre de laquelle les nouvellistes et les promeneurs se rassemblaient habituellement. C'est sur la vaste superficie de ce jardin que les architectes du duc d'Orléans lui persuadèrent d'élever, en abandonnant sur les trois côtés un espace de terrain propre à former une nouvelle rue d'une médiocre largeur, les constructions colossales qu'on y voit maintenant , avec leurs arcades , leurs galeries , leurs riches boutiques qui les décorent. Cette entreprise souleva , comme on l'avait bien prévu , de vives réclamations de la part des propriétaires et des habitants des maisons , auxquels eUes enlevaient tant d'agréments dont elles avaient joui jusque alors. Les tribunaux furent même saisis de quelques unes de ces réclamations ; mais le duc d'Orléans en triompha d'autant plus facilement, qu'il n'avait fait, en réalité, qu'un juste et légitime usage du droit de propriété.

Mais les dépenses auxquelles la nouvelle et gigantesque construction avait donné lieu excédaient de beaucoup , comme cela arrive presque toujours, les prévisions des architectes, et le prince s'était vu dans la nécessité , pour y pourvoir, tic recourir à des emprunts plus ou moins oné-

reux. D'un autre côté , les réductions opérées dans ses revenus par les nouvelles lois, et spécialement par l'abolition du régime féodal , lui faisaient éprouver des pertes considérables , qu'il n'avait pas pu prévoir.

De si graves atteintes portées à la fortune du duc d'Orléans avaient placé ce prince dans une position extrêmement pénible, et l'avaient obligé, pour arrêter , ou au moins pour régulariser , les poursuites de ses nombreux créanciers , de souscrire avec eux un contrat d'union qui leur attribuait une sorte de mainmise sur tous ses biens , et qui les admettait au partage de leur administration.

Dans cet état de choses , le devoir des conseils de la duchesse d'Orléans et du duc de Penthiè* vre était sans doute de prendre des mesures pour mettre à couvert la dot de cette princesse , qui s'élevait à plus de six millions, et sur laquelle elle avait contracté , dans le seul intérêt du prince , des engagements personnels.

Une séparation de biens entre les époux était naturellement indiquée comme le moyen le plus propre à atteindre ce but. Mais le duc d'Orléans répugnait à donner un consentement volontaire à cette mesure ; et , après quelques pourparlers que j'eus à ce sujet, selon les intentions amiables

du duc de Peotbiëvre, avec le jurisconsulte Mer- Un, de Douai, chargé en ce moment des intérêts du duc d'Orléans, tentatives qui n'eurent aucun succès, il fallut recourir à l'autorité de la justice. D'après la législation de cette époque , aux termes de la loi du 24 août 1790 sur l'organisation judiciaire, les contestations entre époux devaient être soumises d'abord , et en première instance, à un tribunal de famille composé de quatre parents pris comme arbitres en nombre égal dans les deux familles, ou, à leur défaut, d'alliés ou d'amis choisis dans le même ordre. Dans l'espèce , l'absence des princes de la famille royale ne permettait pas de former un tribunal composé des proches parents des parties; on appela à leur défaut , du côté du duc d'Orléans , le duc de Nivernois et le duc de La Rochefoucauld , et , du côté de la duchesse, le maréchal de Noailles et le maréchal Mouchy. Ces hauts personnages acceptèrent la mission qui leur était confiée , et j'eus l'honneur d'être associé par eux au tribunal de famQle en qualité de secrétaire, à l'effet de rédiger et contresigner le procès - verbal de leur délibération. Les deux parties furent citées devant ce tribunal arbitral , non par le ministère d'un huisi^er, mais par des lettres missives que leur adressa le tribunal , et que je fus chargé de re-

mettre en personne aux deux époux. Il en fut ainsi des diverses notifications et autres actes auxquels cette procédure donna lieu. Cette mission nécessita de ma part de fréquentes visites à M. le duc d'Orléans , qui occupait alors un très petit appartement situé à l'extrémité de Taile droite du Palais-Royal, et ayant vue sur le jardin, le reste de ce palais ayant été mis à la disposition des créanciers , qui y tenaient leurs assemblées. Dans toutes ces occasions , je fus accueilli par ce prince avec une extrême politesse. Sa conversation était vive et spirituelle, et plus d'une fois il ne dédaigna pas de la rendre un peu confidentielle. Au reste, l'issue de la demande en séparation de biens ne pouvait être douteuse , et cette séparation fut en effet prononcée par jugement du tribunal de famille du 25 juillet 1792.

Le prince interjeta appel de ce jugement; mais cet appel fut rejeté , et la sentence du tribunal de famille fut confirmée par un jugement en dernier ressort du tribunal du 1'' arrondissement de Paris.

Ce serait une erreur de croire que la séparalion de biens provoquée par la duchesse d'Orléans serait devenue sans objet par suite des événements ultérieurs qui ont amené la mainmise nationale sur ses biens comme sur ceux du prin-

ce son époux : car, cette mesure violente n'ayant été heureusement que passagère, et les biens séquestrés ayant été rendus plus tard à leurs propriétaires , l'action des créanciers de M. le duc d'Orléans, reprenant son cours , aurait nécessair rement réagi sur les biens de la princesse , et d'autant plus facilement, qu'elle avait été mariée sous le régime de la communauté.

Les communications officielles dont j'avais eu l'honneur d'être chargé auprès de M"* la duchesse d'Orléans au sujet de cette séparation étaient devenues de sa part l'occasion d'honora^ blés témoignages de sa confiance envers le délégué du tribunal de famille, témoignages qui survécurent au jugement , et dont j'ai eu l'honneur de jouir, non seulement jusqu'à la mort de son auguste père, mais encore jusqu'à l'époque fatale où , par suite de l'horrible tyrannie qui vint peser sur la France, l'emprisonnement de la princesse , son exil hors du royaume et le séquestre national apposé sur ses biens , ne lui permirent plus d'utiliser mon zèle et mes services. Avant cette triste époque, les chagrins de plus d'un genre qui étaient venus briser le noble cœur de cette princesse , et dont elle ne m'avait pas cru indigne d'être le confident , avaient fait l'objet d'une assez longue correspondance , composée de plu-

sieurs lettres toutes écrites de sa main , et dont quelques unes durent , dans son intérêt même , comme dans le mien , être supprimées pendant le régime de la terreur, mais dont le plus grand nombre a été conservé par moi comme un précieux gage de sa confiance et de ses bontés jusqu'à la Restauration , après laquelle j'ai cru devoir les remettre à ses enfants , le roi Louis- Philippe et S. A. R. Madame la princesse Adélaïde.

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