LES CHIENS DU MONT SAINT-BERNARD
Auprès des pieux solitaires de l'hospice de Saint- Bernard , il y a des êtres façonnés , dressés par eux , qu'il faut aussi admirer : ce sont ces fameux chiens qu'ils ont su rendre complices de leurs bonnes œuvres. Un des pères montra aux trois voyageurs huit ou dix chiens. Leur tête est forte et carrée, leur mufïle rappelle celui du dogue; leurs oreilles sont courtes et droites, leur poitrine très -large, leurs jambes énormes , et leurs pieds , dont l'empreinte ne diffère en rien de la patte du loup , s'épatent fortement en s'appuyant. Leur intelligence tout entière se révèle dans leurs yeux et dans un jeu de physionomie qui ne se retrouve chez aucun autre animal. Lorsqu'ils regardent les personnes avec lesquelles ils sont en rapport, ils ont l'air de vouloir scruter leur pensée et de vouloir la surprendre afin de moins retarder leur obéissance (1).
Les religieux ont attaché au service de l'hospice des hommes que l'on appelle marronniers ; ce sont eux qui sortent du couvent quand le temps est à la
(1) Le baron d'Haussez, Alpes et Danube.
tourmente; même dans les jours calmes, les marronniers, accompagnés de deux ou trois chiens , font leur ronde à la tombée de la nuit, et bien souvent Dieu bénit leurs recherches. Alors c'est une sainte joie parmi les frères.
Quand les marronniers sortent du couvent, les chiens se mettent à courir en avant , vont, viennent, montent, descendent et cherchent dans la neige. S'ils aperçoivent un voyageur, ils aboient... et dans leurs jappements vous reconnaissez du bonheur... Rapides et légers , ils courent au-devant de l'homme qui arrive, puis soudain ils le quittent pour aller vers le marronnier et l'avertir de la direction qu'il doit prendre.
« Le malheureux vers lequel ils le conduisent (1) était égaré dans ce désert de neige;... en proie au désespoir, découragé, fatigué d'une lutte inégale contre les éléments, déjà il s'était assis; sa tête appesantie allait chercher sur un chevet de glace un sommeil précurseur de la mort... Tout à coup il croit entendre quelque bruit , comme la neige qui crie et qui craque sous des pas précipités, il écoute; . . . la voix d'un chien se fait entendre ! cette voix c'est le signal du salut ; car il n'est pas un voyageur se hasardant dans ces dangereuses solitudes qui ne
(1) D' Haussez.
sache V histoire des chiens du Saint-Beymard; ranimai approche , il le flaire , pousse deux ou trois hurlements, et part comme un trait... Le voyageur veut le rappeler,... il n'a plus de voix,... il agite les bras;... des minutes longues comme des heures s'écoulent,... le secours n'arrive pas, le désespoir un instant écarté renaît plus poignant, la mort s'avance précédée par un insurmontable sommeil.
« Cependant le chien accourt, devançant son maître; de sa patte il gratte le corps sans mouvement du voyageur; de son museau il cherche à le retourner; de sa queue il balaie la neige tombée sur le corps , et quand arrive l'homme du couvent , il le regarde d'un air triste , puis , à un signe que fait celui-ci pour indiquer la route de l'hospice, il part avec la rapidité de l'éclair...
c( Le serviteur du couvent, que la charité anime comme ses maîtres , se penche sur le corps que le chien a découvert, lui met la main sur le cœur, pour s'assurer s'il bat encore. Oh ! si une pulsation se fait sentir sous sa main , quelle joie!... un malheureux de plus va être sauvé!.. . Bien vite , et tout en remerciant Dieu , le marronnier verse quelques gouttes de bon vieux vin entre les lèvres violâtres et serrées du moribond,... et, pour chasser le froid qui le roidit et qui l'endort , il l'enveloppe d'une cou-
verture de laine... Quand les membres se dégourdissent un peu , il recommence à donner encore quelques cuillerées de vin ; . . . et quand , grâce à ses soins , le voyageur est un peu revenu à lui , quand il rouvre les yeux, le serviteur des religieux lui montre du côté de l'hospice un point grisâtre qui semble rouler du haut de la montagne ;... c'est le chien intelligent et fidèle (j'allais dire charitable!) dont le retour annonce que les secours arrivent ; et bientôt , sur le versant de neige , un groupe noir se détache et approche... Ce sont les pères, ils ont relevé leurs robes de bure pour accourir plus vite;... les voici auprès du ressuscité. Ils le posent doucement sur un brancard bien rembourré de couvertures épaisses, et quand l'homme sauvé leur murmure les mots de gratitude et de reconnaissance, ils lui imposent silence et lui disent que Dieu seul est à remercier ! . . .
Pour des voyageurs comme Georges , Amédée et leur gouverneur, le séjour à l'hospice de Saint- Bernard était plein d'attraits ; aussi aucun d'eux ne songeait au froid ni à la sombre atmosphère qui les entourait ; leur âme était si éprise , si exaltée d'admiration , que leur corps ne souffrait pas. Et comment, en effet, pouvoir rester sans enthousiasme auprès de ces religieux , qui sont venus s'offrir en holocauste sur ces hauts lieux pour porter secours
bi SOUVENIRS ET IMPRESSIONS
aux voyageurs égarés dans ces solitudes neigeuses et entrecoupées de précipices? Gomment ne pas aimer , ne pas admirer ces jeunes cénobites , qui , pour la plupart, auraient pu vivre dans de doux climats , au milieu de contrées riantes et fertiles , et qui sont montés, courageux athlètes, dans ces régions désolées , avec la certitude que leur vie n'y pourrait pas durer longtemps! A cet hospice, fondé en 962, on n'a presque jamais vu de vieillards. Ces lampes allumées dans le sanctuaire de la charité brûlent vite! Mais quand elles s'éteignent, elles répandent dans la maison une douce et sainte odeur du ciel, qui attire d'autres cœurs aimants et généreux.