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LA VEILLÉE AU COUVENT

Le lendemain de l'arrivée de nos trois voyageurs, il y eut veillée chez le père abbé. Ce supérieur, né à Grenoble , n'avait pas plus de trente-quatre ans ; la profonde solitude dans laquelle il avait vécu depuis sept ans ne lui avait fait rien perdre des bonnes manières du monde ; il causait avec esprit , et savait avec une grâce, un charme infinis, mêler Dieu à

toutes ses causeries. C'était après la prière du soir qu'il avait conduit au salon des hôtes nos amis de Bretagne ; et Georges et Araédée , qui savent peindre quand ils racontent, et qui font, pour ainsi dire, voir les lieux dont ils ont à vous parler, m'ont souvent redit cette mémorable soirée ; je dis mémorable , à cause de l'influence qu'elle eut sur la destinée de Georges de Montmaur.

La salle où le père avait réuni les hôtes du couvent, dont le nombre s'élevait alors à huit, était voûtée jusqu'à la hauteur de six pieds; elle était lambrissée d'une boiserie de chêne à caissons. Toutes les nervures de la voûte , aboutissant à son centre , se perdaient sous un écusson, où, sur un fond azur, un religieux avait peint le bon Pasteur rapportant sur ses épaules une brebis au bercail.

Les sièges étaient également en bois de chêne, avec de hauts dossiers droits , terminés en pointe. Au-dessus du poêle, un beau Christ d'ivoire sur une croix d'ébène; deux bras de fer poli étaient placés de chaque côté de la croix et portaient deux lampes de bronze , suspendues par de petites chaînes. La lueur venant ainsi d'en haut , éclairait bien toutes les têtes, et particulièrement celle de l'abbé, qui était assis au-dessous de l'une d'elles , ayant , couchés à ses pieds, deux des plus beaux chiens de l'hospice , qui , lorsque leur maître parlait , rele-

valent souvent leurs tètes comme pour l'écouter.

L'expression de la figure de l'abbé était à la fois douce et grave. Dans ces conversations de l'hospice, les étrangers , les voyageurs écoutent plus qu'ils ne parlent, avec un tact qu'ils n'ont pas toujours. Les gens du monde, une fois arrivés là, pensent que les intérêts de société sont pour les pieux solitaires de minime importance, et dans la profonde paix de la sainte maison ne veulent point apporter le retentissement des choses de la terre.

Ce qu'ils veulent, c'est de savoir comment va la vie si loin de toutes nos agitations; alors ils que.stionnent beaucoup, et les religieux racontent leurs événements à eux : ce sont les séjours, le passage des voyageurs illustres , et puis ils prennent plaisir à montrer dans tout son éclat la bonté de la Providence. Ne parlant jamais d'eux-mêmes , ils parlent toujours d'elle ; chez eux c'est une pensée fixe.

Alors leurs récits ont un charme indicible ; et pour ceux qui arrivent des basses terres , c'est chose merveilleuse que tant d'abnégation.

Le père abbé dit que l'hospice peut donner abri à deux cents personnes à la fois. Une de leurs joies, c'est de recevoir des militaires. Les pères ont pour eux mille raffinements de soins ; il est arrivé que des soldats qui avaient été hébergés à l'hospice, du temps de Napoléon , sont venus y mourir quand

leur temps a été fini. N'ayant plus les périls des batailles à affronter, ils voulaient avoir ceux de la charité.

Un compagnon d'armes du général Desaix est venu saluer la tombe de son ami , élevée dans l'église... Et puis il a trouvé tant de calme et de paix dans la maison de Dieu , qu'il y est resté.

Le matin , plusieurs des hôtes avaient remarqué dans la chapelle, rangés sur une espèce de lit de camp , plusieurs morts. Ces corps sans aucune odeur étaient peu décomposés; la peau, les cheveux étaient conservés après plus de trois ans. De tous ces corps , celui qui avait le plus frappé Amédée et Georges , c'était celui d'une pauvre mère ; elle tenait toujours dans ses bras et pressée contre son sein une petite fille de trois à quatre ans. Ni la tourmente ni la mort n'avaient pu les séparer.

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