‹ Souvenirs et impressions de voyageChapitre 13 sur 44 · LA FOLLE · texte numérisé non relu

LA FOLLE

« Une autre mère , ajouta le père abbé, nous a vivement touchés tous tant que nous sommes à l'hospice;... celle-là n'est pas morte... Quand elle

est arrivée ici, il y a quelques années, elle voyageait avec la duchesse de Devonshire... C'était la veuve d'un Vendéen ; son mari avait été compromis en même temps que cjuelques gentilshommes bretons ; arrivée à la prison où il était détenu, elle n'avait pu même Tembrasser... C'était le jour de son exécution, et elle l'avait vu conduire sur la plage, et là fusiller. Depuis cet horrible spectacle , la pauvre Bretonne avait perdu la raison... Mais sa folie n'avait rien d'efPrayant ; seulement elle pouvait la compromettre, car elle chantait vingt fois par jour des refrains proscrits alors.

« Une dame anglaise , pour la sauver de la prison qui la menaçait, car elle aussi avait été dénoncée pour avoir aidé à des correspondances avec les émigrés, l'emmena de France;... remise à Londres entre les mains de médecins habiles, sa folie s'éteignit peu à peu, et la duchesse de Devonshire, qui voulait une lectrice française, la prit auprès d'elle.

(( Pendant son séjour à l'hospice , la noble Anglaise fut pleine d'amabilité pour nous, et je me souviens qu'elle donna à sa lectrice un volume du Génie du christianisme , et lui demanda de nous lire ce que Chateaubriand dit de notre maison.

« Alors cette pauvre femme avait, je puis le certifier, toute sa raison;... mais le lendemain du

jour de sa lecture, elle vit apporter à notre chapelle, pour l'y exposer, cette mère et son enfant que vous avez remarqués ce matin. L'un et l'autre avaient péri dans la tourmente de la nuit.

c( A ce moment , elle était pieusement à genoux devant une statue de la sainte Vierge. Quand elle vit apporter sur le même brancard le corps de l'enfant et de la mère , elle se leva tout à coup , et roidissant ses bras étendus vers l'image sacrée , les yeux fixes , le visage animé , le front ruisselant de sueur, elle s'écria d'une voix qui retentit dans toute la chapelle :

« Mère du Christ , tu ne m'as pas accordé ce bonheur ! tu le vois bien , elles ne sont pas séparées , elles ; moi, je n'ai plus ma fille !

— A-t-elle nommé sa fille? demanda Georges.

— Oui , bien souvent après cet éclat de démence.

— Et quel était le nom de son enfant ?

— Marie.

— Marie ! et savez-vous , mon père , où est cette femme aujourd'hui?

— Oui , mon enfant , chez les frères de Saint- Jean -de-Dieu , à Lyon.

— Elle est donc redevenue folle?

— Hélas ! oui , complètement folle.

— Oh ! partons , Amédée ; Monsieur Gervais, partons tout de suite, dit Georges avec feu. Nous irons

la voir à Lyon, et nous l'assurerons que sa fille vit encore , qu'elle va la revoir, qu'elle ne sera plus jamais séparée d'elle, et le bonheur lui rendra sa raison. Quels remerciments ne vous devons- nous pas, révérend père! vous rendrez à une mère son enfant, à une jeune fdle sa mère, et à nous tous le bonheur... »

Des larmes de joie s'échappaient des yeux de Georges , pendant qu'il parlait ainsi ; son émotion avait gagné tout le monde , et le père abbé s'applaudissait des histoires qu'il avait racontées à ses hôtes.

Le lendemain matin, Georges était le premier levé , et descendu à l'église, y entendait la première messe. Après avoir prié devant cette statue de la sainte Vierge devant laquelle la pauvre mère de Marie avait eu sa reprise de folie, il dit au religieux qui était chargé de l'entretien des autels , qu'il venait de faire le vœu de placer en face de la statue de la Madone une belle lampe d'argent si la raison revenait à la mère de Marie... « Oh! je serai bien heureux , avait - il ajouté , si avant peu je puis vous envoyer mon ex-voto, »

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