LE DÉPART; LYON, AUXERRE
Dans une autre circonstance , nos trois voyageurs auraient renriarqué tout ce que la descente des Alpes a de magnifique. Après les sombres et sévères beautés de ces montagnes coiffées de nuages, ces larges espaces tout rayonnants de soleil au-dessous de vous, au lieu des steppes de neige qui fatiguent les yeux en attristant l'âme; ces immenses plaines verdoyantes, coupées de fleuves, de rivières et de ruisseaux ; ces villes , ces hameaux tranchant par leur blancheur sur les riches tons du paysage; toute cette nature fertile et fleurie fait penser à la bonté de Dieu : tout à l'heure , parmi les crêtes hérissées des Alpes, on ne pensait qu'à sa puissance.
En peu de jours , Georges et ses compagnons de voyage étaient arrivés à Lyon , et , quelques heures après leur descente de voiture , ils avaient déjà vu le supérieur des frères de Saint - Jean - de - Dieu , et avaient su de lui que la femme dont ils s'enquéraient était beaucoup mieux , et qu'elle donnait l'espoir d'une entière guérison .
6â SOUVENIRS ET IMPRESSIONS
« Est -elle en état de voyager?... demanda Georges.
— Oui , répondit le supérieur , si c'est à petites journées, car il lui est resté une grande faiblesse.
— C'est ainsi que nous voyagerons pour retourner en Bretagne, dit le gouverneur des jeunes de Montmaur. . . Ainsi , mon père , veuillez préparer la veuve du Vendéen à nous accompagner; vous savez que nous la conduisons dans les bras de cette fille chérie qu'elle croyait avoir perdue , et qu'elle a tant pleurée !
— Le bonheur que vous allez lui donner pourrait lui être aussi funeste que le plus affreux malheur , s'il lui arrivait tout à coup... Eh! mon Dieu ! pour ne pas mourir de joie, il faut beaucoup de précautions quand on a autant souffert que cette pauvre femme ; le cœur désaccoutumé de tout bonheur se brise s'il hii vient trop de joie.
— Oui, ajouta Georges, comme une plante que l'on a tenue longtemps à l'ombre, si vous l'amenez tout de suite sous un beau soleil , la chaleur qui fait éclore les autres Heurs la tue... Mais soyez rassuré, mon père , pour la malade que vous allez nous confier : ce ne sera qu'avec prudence et par degrés que nous la conduirons au bonheur. »
Huit jours après cette conversation , la veuve du Vendéen reprenait le chemin de son pays; mais
le chagrin avait fait de si grands ravages dans son esprit, que sa pensée, comme ses regards, confondaient tous les lieux. Plusieurs fois, dans les conversations et pendant que la voiture passait rapide au milieu des plaines, on avait prononcé le mot de Bretagne ; puis , quand le pays que l'on traversait était ombragé d'arbres, on avait parlé du Bocage et de la Vendée. . . Ces mots : Vendée, Bocage, Bretagne, restaient inaperçus. Ses compagnons de route avaient cru que ces noms la feraient tressaillir; ils s'étaient trompés, et elle les laissait passer comme tous les autres. Un soir cependant, comme on changeait de chevaux , Amédée dit à son frère : « Regarde dans ce champ, voilà un rocher qui me rappelle la pierre tournante de Clisson. »
A ces mots , la mère de Marie, qui était enfoncée dans son coin de voiture , et que l'on croyait endormie , se jeta rapidement en avant , se pencha même un peu en dehors de la glace de la portière , regarda un instant le rocher sur lequel la lumière blanche de la lune tombait, comme un de ces glacis que les peintres donnent à leurs paysages pour les embellij; ; puis elle en détourna les yeux pour les élever vers le ciel. Georges, en face d'elle, voyait s'échapper de ses grands yeux noirs de grosses larmes qui brillaient en roulant sur ses joues , comme des perles détachées d'un collier; sur son
vêtement noir, il remarquait aussi ses mains d'albâtre ; elles étaient jointes , et par moments elles se contractaient convulsivement. C'était alors que le poignard de la souffrance s'enfonçait trop dans son cœur.
Elle soufTre, elle prie, pensa -t-il; et il se mit à chanter bien bas un vieux noël breton; cet air, qu'elle avait dû entendre souvent, lui ramènerait peut-être la pensée de la nuit de Noël.,. Déjà le rocher qu'elle venait de regarder avait pu lui rappeler la pierre tournante de Clisson.., Pendant quelques minutes , elle laissa chanter le jeune homme assis en face d'elle ; et quand il eut cessé , elle lui dit :
a Monsieur Georges, continuez donc à chanter cet air, il me faisait du bien.
— Vous le reconnaissez donc ?. . .
— Je crois l'avoir entendu, il y a bien longtemps.
— C'est un air de notre pays...
— De votre pays ?
— Oui , et du vôtre aussi.
— Et quel est mon pays , à moi ? Je ne le sais plus; je suis une pauvre feuille séchée que le vent emporte oîi il veut... Mais je ne sais pas oii est l'arbre duquel j'ai été détachée, pour tomber dans la poussière , être foulée aux pieds et emportée de nouveau par l'ouragan...
— 11 y a de beaux arbres dans la garenne de Clisson.
— Clisson! j'ai entendu parler de Clisson... Ce n'est pas en Angleterre,... ce n'est pas en Ecosse, pas en Italie; car, voyez-vous, je suis allée partout par là, avec milady Duchesse... Où est-ce donc, Clisson? Dites-le-moi, monsieur Georges.
— En Bretagne , tout près de Nantes !
— Bretagne ! Nantes ! Nantes ! Bretagne ! Tout cela se perd , se confond , se mêle , tourmente ma pauvre tête.. . Oh ! que je bénirais la main qui pourrait m'ôter le voile qui tombe, qui s'attache entre moi et ma mémoire... Tenez, ajouta-t-elle, voyez maintenant, si vous le pouvez, le beau firmament bleu tout parsemé d'étoiles d'or. (En disant cela elle avait mis sa main froide sur les yeux du jeune homme.) Vous ne voyez rien, n'est-ce pas, parce que ma main est entre vos yeux et le ciel?.,. Eh bien! moi, j'ai toujours quelque chose entre ma mémoire et les lieux dont on me parle... Clisson! Depuis que vous avez dit ce mot, il est là, comme du plomb (et parlant ainsi , elle mettait sa main sur son cœur)... A Clisson, il y a un grand château en ruine , et dans une cour un puits tout comblé avec des corps de femmes et de soldats, d'enfants et de vieillards , n'est-ce pas?
— Oui...
— La rivière coule au bas du grand château ?
— Oui , et de l'autre côté, sur la rive opposée...
— Beaucoup d'arbres et de belles allées...
— Oui , et parmi les chênes , les ormeaux , les frênes et les sapins,... vous souvenez-vous?
— Je ne me souviens de rien...
— Vous vous trompez , vous venez de vous souvenir du grand château en ruine, du puits comblé de victimes, et des arbres de la garenne; si vous le voulez, vous vous souviendrez...
— De quoi ?
— De la pierre qui tourne !
— Ah ! vous êtes cruel comme un bourreau!... Je ne voulais pas que ma pensée revint à cette pierre... Et vous, vous êtes venu la chercher cachée dans un repli de mon cerveau, vous l'y avez prise, vous l'en avez arrachée; et, bon gré mal gré, vous l'avez, toute saignante, traînée, amenée jusqu'à cette pierre pour l'y attacher à la torture... Otez-vous! ôtez-
vous de devant moi ! Je ne veux plus vous
voir ! »
Une crise nerveuse suivit ces paroles, qu'elle avait dites à Georges avec un accent déchirant. Heureusement que les voyageurs étaient alors tout proches d'Auxerre, ville choisie pour la couchée. Amédée et M. Gervais aidèrent la mère de Marie à descendre de voiture; car elle avait refusé la main de celui
DE VOYAGE. fi7
qui avait forcé sa pensée à revenir au rocher de la
garenne.
L'ABBÉ CERVON
Pour la pauvre femme, la nuit fut mauvaise et très-agitée ; on ne put partir le lendemain , comme on se l'était promis, et M. Gervais alla voir un vieil ami, chanoine de la cathédrale. Ce digne et vénérable prêtre faisait, pour ainsi dire, partie de l'antique monument, tant il s'était identifié avec lui : enfant, il y avait été clerc; jeune homme, il y avait dit sa première messe , et, déjà un peu vieilli, il y était revenu après vingt ans d'émigration. Dieu, les pauvres, sa cathédrale bien-aimée et ses livres remplissaient toute sa vie. Cependant il était arraché par le devoir à sa douce et chère retraite. Comme il avait beaucoup lu et beaucoup médité, il savait beaucoup , et son entretien , où il mêlait ensemble son savoir et l'aménité de son caractère, faisait qu'il était très-recherché , surtout depuis cj[ue la société désapprenait les bonnes, solides et aimables conversations d'autrefois. Son évêque l'avait pris en grande amitié, et l'emmenait souvent dans ses tournées épiscopales.
L'abbé Cervon ne connaissait pas seulement , par ses longues et sérieuses études , les hommes célèbres cités dans l'histoire de son diocèse; mais, grâce aux voyages qu'il faisait presque tous les ans, personne ne savait mieux que lui le personnel des curés , le passé et le présent; il les avait également bien devant les yeux.
M. Gervais lui ayant dit la cause de leur séjour à Auxerre, et comment c'était une pauvre femme presque inconnue d'eux qui les y avait retenus, l'abbé Cervon s'écria: « Mon ami, c'est Dieu qui vous a conduit ici, c'est lui qui vous a empêché de partir ce matin, avant de m' avoir vu... Tout ceci est providentiel ! votre malheureuse compagne de voyage sera guérie par un de nos curés qui , depuis cinq ans, fait dans ce genre des guéri sons merveilleuses!... des guérisons qui lui valent des bénédictions d'une part et des haines jalouses de l'autre... Son art a quelque chose qui me ravit; il a appelé à lui , pour guérir, autre chose que la matière ; la religion, la poésie, la musique, les douces afTections de l'àme, voilà ses auxiliaires. Mon ami, il vous enchantera comme il m'a enchanté... Partons ce soir, nous coucherons dans son village; nous tâcherons d'y arriver sans qu'il sache que je suis dans sa paroisse; car alors il n'y aurait ni Cheval-Blanc , ni Croix cVOr, ni Grand-Cerf qui pourraient nous
retenir; il viendrait nous enlever et nous conduire à sa maison, ou plutôt à son hospice. C'est un patriarche qui exerce encore l'hospitalité comme aux premiers jours, et je crois vraiment que, pour le récompenser de sa charité , Dieu permet à ses anges de converser avec lui, comme ils faisaient jadis avec Abraham et Jacob... Ce sera d'un de ces esprits célestes qu'il aura appris l'art de guérir. »
Tout ceci l'abbé Cervon l'avait dit avec la double exaltation de l'amitié et de la charité; car il voyait déjà une malheureuse aliénée de plus ramenée à la raison par l'art de son ami. Il ajouta: « Partons! partons ce soir, et je vous garantis qu'avant la fin de la semaine, vous et les amis de cette femme me remercierez de vous avoir conduits à notre cu7^é guérisseu7\ comme l'appellent les paysans de la contrée. »
De retour à l'auberge, M. Gervais se hâta de faire part à Georges et à Amédée de la découverte qu'il venait défaire, et de leur redire l'ofPredu bon abbé Cervon. Tout de suite il fut arrêté que Ton se mettrait en route dès trois heures de l'après-midi , pour pouvoir arriver au village du curé vers le soleil couchant.
Sans dire un mot, sans rien demander, sans lever son épais voile , la mère de Marie monta en voiture ; seulement elle fit signe à Amédée de se placer en
face d'elle, pour ne pas y voir Georges, qui, jusqu'à ce moment, s'était toujours assis là.
Pendant deux heures environ , le voyage se fit au milieu d'un pays plat. La culture y était bien entendue, les guérets bien fertiles, les moissons promettaient d'être belles , et cependant cette riche contrée était ennuyeuse à traverser. Il en est souvent ainsi; la richesse n'amuse pas toujours. L'ombre des arbres plantés sur les bords du chemin et dans les champs commençait à s'allonger, car le soleil baissait à l'horizon ; le terrain prenait un peu d'ondulation et de mouvement; les lignes n'étaient plus si monotones et si droites. Aux chauds rayons du soleil couchant , les voyageurs aperçurent à fleur de terre, et comme s' élevant du milieu de la verdure d'un champ, une croix dorée briller d'un grand éclat.
«Voici le but de notre voyage, dit le chanoine. C'est là qu'est le village.
— Oii donc? demanda Georges, je ne vois ni église ni maison.
— Cette croix si rayonnante est celle de l'église; nous sommes tout à l'heure arrivés à la descente , et dans une demi-heure nous serons rendus. L'endroit où nous devons séjourner ressemble au lendemain, on y touche sans le voir. »
La voiture s'arrêta à la Croix-Verte , première au-
berge en arrivant dans le village. Les vitres bien claires et bien nettoyées, les cuivres de la porte, reluisaient aux derniers rayons d'un beau soleil d'été ; les persiennes vertes tranchaient agréablement sur les murs rosaires de la maison, dont tout l'aspect était embelli par un grand air de propreté ; chose assez rare dans un village de l'intérieur de la France, pour que nos voyageurs l'eussent remarquée tout de suite.