LE CURE MEDECIN
• Après avoir installé la femme malade dans sa chambre, après avoir donné des ordres pour que Ton veillât sur elle et qu'il ne lui manquât rien, le chanoine, M. Gervais, Amédée et Georges se rendirent chez le curé. Une jolie cour tout entourée de peupliers, un puits, un petit pigeonnier, des colombes , quelques fleurs : voilà, comme dit Chateaubriand, voilà tout ce qui composait lliéritage de ce roi des sacrifices.
L'air vénérable du prêtre était tout à fait d'accord avec ce que l'abbé Cervon avait dit de lui. Quand il sut qu'il lui arrivait du monde , il se leva de son repas du soir, qu'il prenait dans une salle basse
72 SOUVEMIIS ET IMPRESSIONS
ouverte sur un jardin; les chèvrefeuilles en fleur, qui formaient comme des draperies extérieures autour des fenêtres , répandaient leur parfum dans l'appartement, et, en y entrant, les voyageurs furent frappés de la confortable et douce tranquillité qui régnait dans la demeure de l'homme de Dieu. Dès en y arrivant , on voyait qu'un homme de goût avait passé par là : à la simplicité du presbytère il se mêlait quelque chose, et ce quelque chose annonçait que l'homme qui vivait sous ce toit avait vu la terre étrangère et en avait rapporté des souvenirs utiles.
Ainsi, par les trois ouvertures de deux fenêtres et d'une porte vitrée, M. Gervais avait tout de suite remarqué que le petit jardin de la cure n'était point tracé d'après l'éternel plan qui coupe en quatre ou en huit l'espace réservé aux légumes et aux fleurs. Ici se trouvait une réminiscence de l'Angleterre, oîi le vieux prêtre avait été exilé; du gazon bien vert et bien tondu s'étendait comme un tapis de velours jusqu'au seuil de la salle; dans cette petite pelouse trois ou quatre corbeilles remplies et bariolées de fleurs, derrière leur bordure d'osier entrelacé. L'odeur du réséda s'exhalait de ces corbeilles et se fondait avec le parfum du chèvrefeuille.
« Mon cher curé, avait dit en entrant le chanoine d'Auxerre, je vous amène des amis et une malade.
— Soyez tous les bienvenus! S'il n'y avait eu que des amis avec vous, ma joie de vous revoir eût été complète, répondit le curé; mais une malade, c'est triste à mener en voyage... A la souffrance il faut du repos !
— Vous nous la guérirez, excellentissime docteur, ajouta l'abbé Cervon.
— Mon ami, je demanderai... vous demanderez avec moi au Dieu qui guérit et qui ressuscite, de rendre la santé à la malade que vous nous amenez. Ce n'est pas moi qui guéris, c'est Celui dont je suis le ministre. »
M. Gervais et l'abbé Cervon prirent le curé à part et lui expbquèrent quel était l'état de la malade, et l'intérêt que l'on prenait à elle. D'après ces explications, il fut convenu que le lendemain la mère de Marie quitterait Thôtel de la Croix-Verte et viendrait s'établir à l'espèce d'hospice bâti à côté de la cure. « Eh! mon Dieu! dit le prêtre, j'ai là plusieurs affligés comme elle! L'aliénation est la maladie des temps pareils aux nôtres. Quand le délire de l'orgueil prend aux nations, tant d'angoisses déchirent les cœurs, tant d'inquiétudes agitent et tourmentent les esprits, qu'il est ordinaire de voir de fortes têtes laisser échapper la raison que Dieu leur avait donnée à pleines mains. »
Causant ainsi , on était sorti du salon , et, après
avoir fait le tour du petit enclos, on était venu s'asseoir sur un banc du jardin. Le soir était d'une merveilleuse douceur, et toutes les feuilles frémissaient comme de plaisir à la petite brise qui venait de s'élever après l'accablante chaleur du jour. Sur un fond leint encore des pourpres du couchant, se dessinaient en silhouette les clochetons, les arcsboutanis, les gargouilles et la tour de l'église. A travers toutes les découpures des galeries , on apercevait en clair ce qui restait de lumineux dans le ciel.
Georges , qui se connaissait en architecture et qui aimait de passion tout ce qui avait été consacré par la religion et le temps, ne pouvait détacher ses regards de dessus l'église, dont toutes les formes et les bizarreries gothiques tranchaient si bien sur les nuées empourprées de l'occident.
« Vous admirez mon église, dit le curé au jeune homme ; elle est bien belle aussi à l'intérieur, et je serai heureux de vous y conduire.
— D'après ce que je viens de remarquer, je crois qu'elle doit dater du xv" siècle.
— Oh ! de bien plus loin , répondit avec une sorte d'orgueil le prêtre , qui avait identifié tout son être avec la maison de Dieu; elle remonte à Tan 1000. Ce qui fait que vous la rajeunissez, Monsieur, ce sont tous ces ornements du genre flamboyant,
mais ils ne sont venus égayer sa sévère architecture primitive que sous le règne de saint Louis. Un des seigneurs de cette paroisse était chambellan du saint roi, et pendant que son royal maître hktisscdila sainte chapelle de Paris, lui embellissait cette église, où son père et sa mère étaient enterrés. J'ai la preuve que le sanctuaire et la nef datent de l'an 1000, et vous la retrouverez même dans les fenêtres et les voûtes à plein cintre.
— Un grand nombre de nos églises remontent à cette époque.
— Oui, répondit le curé: dans les années 997, 998 et 999, le monde chrétien était parcouru en tous sens par de saints anachorètes qui s'étaient arrachés à la paix de leur solitude pour prophétiser aux peuples la fm du monde, qu'ils croyaient proche. Ces pieux et simples solitaires s'en allaient criant : Malheur! malheur! Voici venir la fin des temps! les mille années vont être révolues tout à V heure. V avènement du Fils de l'homme sera demain, faites pénitence, prosternez-vous ; priez, pleurez et couvrez-vous de cendre...
« Et quand ces grandes voix retentissaient, les habitants des villes et des cités, des bourgs et des hameaux , étaient tout à coup saisis de crainte et de tremblement, car ils étaient convaincus que ce n'était pas sans mission que ces fds inspirés du dé-
sert étaient sortis de leurs retraites pour annoncer la fin du monde. Devant leurs paroles tout plaisir et toute joie se taisaient : les populations restaient muettes et consternées sur leur passage, et ce n'était pas seulement le menu peuple: papes et empereurs, rois, princes, magistrats, chevaliers, grandes dames et villageoises, tous n'avaient qu'une pensée: celle de fléchir le Ciel et de se le rendre favorable au grand jour du jugement dernier.
(( En ce temps-là, en 999, cette croyance de la prochaine fin du monde était si générale , et les nations si convaincues que le bouleversement du globe était imminent et que les étoiles vacillantes allaient tomber du firmament pour embraser la terre, que les hommes ne se donnaient plus la peine de se bâtir des demeures, prévoyant déjà la destruction de l'univers.
(( Oh ! il faudrait avoir la foi vive de nos pères pour se faire une idée de l'anxiété et des angoisses qu'hommes et femmes, enfants et vieillards, maîtres et serviteurs, forts et faibles, grands et petits, éprouvèrent quand la dernière heure de l'an 999 fut près de finir!... quand la première heure de l'an 1000 fut au moment de commencer!
« Alors, dans toutes les villes, c'était déjà comme le silence des tombeaux. Toute affaire humaine avait cessé; l'ambition était à bout de ses rêves, les rois,
les conquérants suspendaient leurs batailles, arrêtaient leurs guerres ; les haines , les vengeances s'éteignaient;... la terre ne respirait plus, comme un coupable dans l'attente de la sentence qui va sortir de la bouche du juge.
o Enfin la dernière heure des mille années révolues depuis la naissance du Christ sonna!... Et la terrible trompette de l'archange du dernier jugement ne s'y mêla pas ; et la terre ne trembla pas ; et le craquement de la grande machine ne se fit point entendre; et les étoiles ne tombèrent point du ciel ; et le premier soleil de l'an mil un se leva comme à l'ordinaire ; car Dieu permettait encore au temps de poursuivre son cours. Et les prophètes qui étaient venus dire aux hommes que notre monde allait disparaître comme la tente du voyageur, que la tempête arrache des sables et emporte dans l'air, s'étaient trompés.
(( L'heure suprême , qui viendra , n'est pas venue. Alors comme aujourd'hui, continua le curé, cjui s'inspirait de l'intérêt que l'on prenait à l'écouter, alors comme aujourd'hui , les hommes, comme de grands enfants, passaient rapidement de la tristesse à la joie, de la crainte à la sécurité, de la pénitence à la dissipation: aussi, quand ils eurent acquis la conviction que le monde allait continuer comme par le passé, il y eut un délire général. Mais ce dé-
lire ne fut pas stérile comme il le serait de nos jours ; dans l'ivresse de la joie que ressentirent les chrétiens d'alors , il y eut un vif sentiment de gratitude. Les populations, les nations entières coururent aux temples pour remercier Dieu, et dans leur reconnaissance ne trouvèrent point assez d'autels: c'est de ce besoin, c'est de cette époque de l'an 1001, que datent mon église et beaucoup de celles qui existent aujourd'hui.
(( La génération se releva sidjitement comme échappée tout entière à la destruction , et dans un mouvement d'actions de grâces on la vit se précipiter dans les sanctuaires et embrasser les autels. Ce sentiment religieux porta ses fruits ; les rois et les hommes puissants l'avaient partagé , ils donnèrent l'exemple ; du nord au midi , des frontières de la Germanie aux côtes de l'Océan , on vit s'élever en foule des édifices consacrés au service de Dieu : c'était comme un bail nouveau passé entre le ciel et la terre , c'était à qui se surpasserait dans cette lutte pieuse , et, pour me servir de l'expression singulière mais énergique d'un témoin oculaire (1), on mil dit que le monde, en s' agitant, eût rejeté son vieux vêtement, povr se couvri?' d'un blanc numteau d^ églises. »
(1) Glaber Radulphe.