LA PRIÈRE DES FOUS
Le curé avait à peine fini de parler, que le silence de la soirée fut interrompu par le bruit d'une petite cloche.... « Ah! dit l'abbé Gervon, c'est la prière du soir de vos malades; nous vous rendons toute votre liberté...
— J'ai été forcé de séparer la prière du soir en deux : les malades ordinaires viennent les premiers, et puis, quand ils sont retirés, c est le tour de mes pauvres aliénés. Car parmi eux il y en a qui ne peuvent s'astreindre à prier par la voix du prêtre , ils veulent aussi parler à Dieu à haute voix... Et je vous assure que bien souvent il sort de leurs cœurs de bien sublimes élans; ces êtres qui n'ont plus d'idées saines pour les choses d'ici-bas, en ont parfois de bien grandes des choses invisibles d'en haut! de ces lyres brisées il s'échappe encore de beaux sons ! »
Les deux jeunes gens demandèrent si les étrangers pouvaient assister à cette prière... « Quelquefois, répondit le prêtre, j'admets dans une tribune
voilée les amis et les parents des infortunés qui sont confiés à mes soins ; et si vous voulez me suivre , vous prierez avec nous et pour nous. »
M. Gervais et l'abbé Cervon avaient partagé le désir d'Amédée et de Georges, et ils vinrent à la petite chapelle de l'hospice avec eux.
Il était neuf heures du soir quand ils prirent place dans une tribune voilée d'une double gaze verte tendue. Quelques minutes après, ils entendirent du bruit dans un escalier de bois , c'étaient les aliénés qui descendaient à la prière. La porte de la chapelle s'ouvrit; huit femmes, conduites par une religieuse vêtue de bleu et de noir, allèrent s'agenouiller dans une tribune à gauche. Du fond de la chapelle, jusqu'à la balustrade en face de l'autel, régnait une cloison élevée entre la galerie des hommes et celle des pauvres folles... Quelques minutes plus tard , la porte se rouvrit , et cinq hommes , conduits par un frère de Saint -Jean-de-Dieu , arrivèrent dans la tribune de droite... Alors l'orgue fit entendre un prélude grave et doux à la prière;... et ces êtres, dont la plupart , en entrant dans le saint lieu , y avaient apporté un air distrait, devinrent tout à coup recueillis, et un de ces hommes dit à haute voix : Silence, voici Dieu qui parle!
Peu à peu les sons harmonieux s'affaiblirent et finirent par se fondre, par mourir dans le silence :
à cet instant la voix du prêtre s'éleva et dit la prière du soir... Un peu avant le Sub tiium prœsidimn confugimus, sancta Dei GenUrix, l'orgue recommença, et jamais sons plus expressifs, plus touchants, plus allant à Tâme n'avaient retenti sous les voûtes du petit oratoire... C'était un jeune frère de Saint-Jeande-Dieu qui le touchait, et sous ses doigts on eut dit des soupirs, des plaintes, puis des élans d'espérance et des chants d'amour. Ce musicien, que la nature avait fait, avait été fou lui-même; pendant plusieurs années il avait été renfermé à la maison des aliénés de Lyon, et c'étaient les soins des frères de la communauté qui lui avaient rendu la raison... 11 ne lui restait plus rien d'insensé dans la tète, mais en lui-même il se souvenait de ce qui lui allait à l'âme quand la main de Dieu avait pesé sur lui , et maintenant il donnait aux autres ce qui alors lui faisait du bien... Aussi les pauvres fous et les pauvres folles comprenaient sa musique comme une langue qu'ils avaient apprise.
La prière venait de finir... Les hommes étaient sortis , et déjà ils devaient être rendus à leurs chambres , car on n'entendait plus le bruit de leurs pas dans l'escalier. Sept des femmes s'étaient levées et s'étaient rendues auprès du bénitier de la porte, quand la religieuse qui était chargée de les surveiller s'aperçut que la huitième de ces femmes res-
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lait à genoux en face de la statue de la sainte Vierge, et n'avait aucunement Pair de penser à sortir de la chapelle.
« Madame Marguerite, dit la sœur, vos compagnes vous attendent, la prière est finie.
— Chut! chut! ma sœur... conduisez-les au dortoir, et laissez -moi ici... La mère des affligés m'a parlé pendant que le frère Hyacinthe jouait de l'orgue... Il faut c[ue je reste à la prier;... cette nuit elle doit me rendre mon pauvre enfant.
— Restez donc tranquille , agenouillée comme vous Pètes à présent... Je vais conduire nos sœurs, et puis je reviendrai auprès de vous.
— Oh! ici je n'ai pas peur d'être seule; cette lampe qui brûle en face de Tautel , j'aime à regarder sa flamme... Elle est dans ce vase d'argent , brûlante , active comme le souvenir de mon enfant dans mon cœur;... et puis ces anges qui adorent , ils me défendraient si l'on voulait me faire du mal;... et ces saints... » Elle continuait à parler, et cependant la sœur et les sept ahénées n'étaient plus dans la chapelle, elle ne s'en apercevait pas... Les voyageurs, cachés derrière le double rideau de gaze, osaient à peine respirer, de peur de troubler la pauvre mère dans sa veillée d'espérance.
Georges se disait à part lui : « Quand la mère de
Marie va être dans cette maison , elle y aura comme une sœur jumelle. »
La folle n'était plus à genoux , elle était allée prendre sur une crédence, près de l'autel, deux vases de fleurs , et , détachant une à une les roses et les lis des bouquets , elle disait en regardant la sainte image de la Mère de Fenfant Jésus : « Tu m'as promis de me rendre mon fils,... je vais te faire une belle couronne; celle que tu as sur ton front, l'encens Fa noircie. Quand j'ai trouvé mon enfant roide et froid dans son berceau ; quand je voulais mourir pour Faller rejoindre, mes amies me disaient : Ne laissez pas le désespoir briser votre cœur... Votre fils est plus heureux que nous toutes ici-bas, son âme est au ciel, il joue avec les chérubins et les séraphins sous les yeux de Marie... Bonne et divine Mère, je te remercie, tu vas le laisser quitter ta cour céleste, ta vas lui permettre de redescendre auprès de moi... Oh! je vais aller lui préparer son berceau, ce berceau vide que je n'osais plus regarder. . . »
La religieuse, qui était rentrée tout doucement dans la chapelle, crut que le moment était favorable pour la faire se retirer,... et continuant la pensée de la mère, elle vint à elle , et lui dit : a A présent que vous avez fini et donné votre couronne, rentrez chez vous pour arranger le berceau...
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— Oui , oui, répondit la pauvre folle , montons vite... ») Et elle se mit à marcher vers la porte; puis, quand elle en fut près, elle revint baiser les pieds de la statue , et répéta d'une voix qui alla tirer les larmes de tous les yeux qui la regardaient : Je vais le revoir : oh! inerci! merci!
Après ces mots , tout redevint silence dans la chapelle : la religieuse emmenant l'aliénée referma la porte , et les voyageurs , les yeux humides et le cœur ému, sortirent aussi de leur tribune, admirant , bénissant cette maternité de la religion , qui comprend et qui console si bien les angoisses des mères.
Après avoir pris congé du curé , M. Gervais , l'abbé Cervon , Georges et Amédée reprirent le chemin de leur auberge , et pendant toute la route ne cessèrent de se raconter leur émerveillement.
Le lendemain, la mère de Marie fut amenée à l'hospice et remise entre les mains du curé. Après l'avoir examinée longtemps et avoir trouvé le moyen de la faire sortir de la taciturnité dans laquelle elle était tombée depuis sa rechute au mont Saint -Bernard, il dit à M. Gervais et à s6s amis : « La flamme peut redevenir brillante, mais la lampe est bien usée ; le plus petit choc peut la briser.
— Pensez , lui dit Georges , que nous avons sa fille à lui rendre : c'est le souffle du malheur qui
avait éteint la flamme, le bonheur la ranimera.
— Ce bonheur , il faut que la pauvre mère le reçoive goutte à goutte, pour ainsi dire ; il faut qu'il lui vienne comme un oculiste laisse arriver la lumière aux yeux de l'homme qu'il vient d'opérer de la cataracte. J'ai tellement peur, ajouta le prêtre, de toute commotion morale pour la malade que vous m'amenez , que je voudrais que sa fille vînt la trouver ici...
— Mon père l'amènera , s'écria Georges.
— S'il en peut être ainsi , je réponds bien davantage de la guérison.
— Rien ne s'opposera à ce que vous désirez , dit M. Gervais ; M. de Montmaur amènera Marie, et c'est votre main expérimentée qui versera le miel dans la coupe si longtemps remplie d'absinthe. »
Dans le petit conseil des voyageurs il fut arrêté que M. Gervais et Amédée partiraient pour la Bretagne, que Georges resterait avec M. Gervon à l'hospice de l'habile et vénérable curé, et que les partants feraient toute hâte pour revenir bientôt.
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