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LE FRÈRE HYACINTHE

Pendant le temps passé à l'hospice, Georges avait de longs loisirs ; il les employait à observer, à étudier, à admirer le génie de la charité. Depuis l'aube du matin jusqu'aux ombres du soir, une surveillance toute maternelle avait sans cesse les yeux ouverts sur les neuf femmes et sur les cinq hommes confiés aux soins du bon pasteur. Aux promenades , aux salles de travail , dans les chambres de repoS;, jamais les malheureux insensés n'étaient abandonnés à euxmêmes. Une des choses qu'ils aimaient, qu'ils recherchaient le plus , c'était la musique; et ce frère Hyacinthe , qui touchait l'orgue à la prière du soir, bien des fois dans le jour se mettait au piano , dans sa petite cellule , dont il laissait la fenêtre ou la porte ouverte , et dès que les fous et les folles entendaient ses accords , tous arrivaient s'asseoir le long du mur de sa chambre , et là , les coudes appuyés sur les genoux et la tète dans les mains, ils écoutaient avec ravissement ce qui partait de l'âme du jeune religieux pour arriver à leur âme.

Un matin , Georges entendit un des hommes qui venaient d'écouter le frère Hyacinthe dire à un de ses camarades : « Il m'a fait du bien comme s'il m'avait donné à boire ; ses accords me désaltèrent comme un verre d'eau dans la fièvre. »

Une autre fois , Georges , assis sous un berceau de charmille du jardin, calculait dans son esprit le temps qu'il fallait à Amédée et à M. Gervais pour amener Marie à sa mère, quand deux voix de femmes vinrent le tirer de sa rêverie. A travers les branches de charme, il vit que c'étaient deux aliénées, qu'une religieuse suivait de loin. L'une pleurait amèrement, et l'autre, que Georges reconnut tout de suite pour la mère de Marie, cherchait à la consoler. Elle disait :

« Vous, vous savez oii est votre enfant!... Quand les petits anges de la bonne Vierge sont venus l'enlever de son berceau, ils vous ont dit que c'était au paradis qu'ils l'emportaient. Vous savez qu'il est là , et quand il est parti avec les chérubins , votre fds n'avait connu que le lait de votre sein , que l'étreinte de vos caresses et que les baisers de votre bouche!... pauvre petit cher, il n'a eu que le miel de la vie... Mais mon enfant, à moi, ma gentille Marie , qu'est-elle devenue ?. . . Peut-être elle a grandi pour souffrir ! . . . peut-être personne n'est-il venu à la pierre de Clisson ! . . . peut - être y est - elle morte de

faim! et le sein de sa mère lui aura manqué !... >)

A ces mots, celle qui consolait se mit à fondre en larmes , et Georges n'entendit plus que des sanglots confondus ensemble, comme deux ruisseaux qui coulent après avoir mêlé leurs ondes.

Oh! pour le jeune de Montmaur comme le temps se traînait lentement! comme Georges accusait les heures et les jours de n'être plus rapides!

Enfin, un dimanche matin , une voiture en poste arriva à la Groix-Yerte; M. de Montmaur y était avec Marie, Amédée et M. Gervais. En voyant son père, Georges courut se jeter dans ses bras, puis en se trouvant auprès de Marie, au lieu de lui parler d'elle , il lui parla de sa mère et lui répéta plusieurs fois : « Le bon curé est plein d'espoir,.. . elle est calme;... nous n^ avons quune chose dont il faille la défendre, c'est de trop de bonheur,

— Ce bonheur , répondit Marie , c'est à vous qu'elle et moi le devrons, Georges; M. Gervais et Amédée m'ont tout dit... » Et, en prononçant ces paroles, la jeune et gracieuse fille tendit la main à Georges , qu'elle aimait comme un frère.

« Mon enfant , dit M. de Montmaur à Marie , vous allez rester ici avec votre femme de chambre ; nous, après avoir secoué un peu la poussière de la route , nous allons nous rendre auprès du curé , de qui nous attendons tant de bonheur.

— Oh! bon père, menez-moi avec vous... Je la verrai peut-être...

— Et vous ne serez point assez forte pour vous contenir.

— Je vous réponds de moi... Georges, voulezvous en répondre aussi?

— Non , pas cette fois ; si vous la voyiez , elle fait tant de peine! on devine , malgré sa beauté, qu'elle a tant souffert !

— Elle est donc belle , ma mère? demanda avec orgueil la fille de la folle.

— Vous lui ressemblez, Marie... Croyez -nous, remettez à ce soir à venir à l'hospice ; vous assisterez à la prière du soir,... c'est celle que votre mère aime le plus... Elle s'est liée d'amitié avec une autre mère qui a aussi perdu son enfant : toutes les deux ont une grande dévotion à cette divine Vierge qui a retrouvé son fils dans le temple; et quelquefois la religieuse qui est chargée de veiller sur elles leur permet de demeurer après les autres dans la chapelle. Peut-être ce soir, cette permission lui serat-elle accordée, et d'une tribune vous verrez et vous entendrez tout... C'est alors que sa tendresse se révèle.

— Pauvre mère !. . . Je me résigne , j'attendrai jusqu'à ce soir. »

M. de Montmaur, M. Gervais et les deux jeunes

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gens se rendirent à l'église , et après la grand'messe firent leur visite au curé ; il leur confirma ce que leur avait dit Georges , l'état calme de la malade. On lui demanda la permission d'amener le soir Marie, qui avait grande impatience d'apercevoir sa mère. Il céda à ce désir, à condition de beaucoup de prudence.

Le soir vint... Je ne chercherai pas à peindre l'émotion de cette fille de seize ans, qui allait pour la première fois connaître sa mère!... Pour elle, depuis tant d'années, cette mère avait été comme morte, avait été comme si la pierre de la tombe était déjà retombée sur elle!... c'allait être comme une résurrection!... La jeune fille sentait bien qu'elle aimerait de toutes les forces de son âme la mère que Dieu lui rendait ; mais cette séparation , cette haute et épaisse muraille que l'aliénation avait élevée entre la mère et l'enfant, allait -elle être si bien renversée , que la fille retrouverait toute sa mère , sa mère avec son esprit , son amour et son cœur? Marie ne voulait qu'espérer; mais à présent que l'heure de l'épreuve approchait, le doute et la crainte se glissaient dans l'âme de la pauvre enfant. Georges aussi, qui avait été depuis quinze jours si rayonnant d'espérance, n'en avait plus autant.

L'autel du petit oratoire des aliénés était plus paré

DE VOYAGE. 9t

que de coutume, la lampe brûlait d'une flamme plus vive, l'odeur de l'encens parfumait davantage le saint lieu, et dans les vases des crédences les fleurs avaient toutes été renouvelées.

Déjà la cloche de neuf heures avait sonné; déjà M. de Montmaur, Marie, Amédée, Georges, l'abbé Cervon et M. Gervais étaient rendus à la tribune voilée. Marie à genoux attendait avec une indicible anxiété; le visage collé contre la gaze,... elle regardait;... mais continuellement elle était forcée de passer la main sur ses yeux , car des larmes venaient sans cesse les voiler et l'empêcher de voir... Son émotion pouvait -elle s'accroître? Elle croyait que non; mais quand la porte de la chapelle s'ouvrit,... quand les aliénées entrèrent , quand elles passèrent sous la tribune pour se rendre à leur place , Marie sentit son cœur battre si violemment dans sa poitrine , qu'elle crut qu'il allait la briser pour en sortir.

« Asseyez-vous , lui dit bien bas M. de Montmaur, vous allez vous trouver mal 5... passez dans la pièce voisine.

— Tout à l'heure, répondit-elle, je veux la reconnaître... C'est celle-là! c'est celle-là! n'est-ce pas, Georges?

— Oui.

— Celle qui a mis des fleurs dans ses cheveux ,

celle dont la physionomie est si douce, si gracieuse et si triste?...

— Oui.

— Ah! mon Dieu! mon Dieu, je me meurs,... mais c'est de joie. »

Disant ces mots , Marie s'affaissa et tomba sur le coussin placé devant l'ouverture de la tribune. A peine fut -elle transportée dans l'arrière - tribune qu'elle revint à elle ; et ce fut en vain que l'on voulut l'empêcher de rentrer et de s'agenouiller de nouveau auprès du rideau vert. L'orgue soupirait alors les notes les plus sensibles et les plus suaves ; cette harmonie ressemblait tant à la voix de la prière , que ceux qui étaient là ne prononçaient plus aucune parole... Ils laissaient aller leurs vœux, leurs pensées, que cette musique emportait à Dieu.

A travers le double voile, Marie voyait toujours la femme qui lui avait été désignée comme sa mère; et ses yeux se détournaient bien souvent de l'autel pour se porter sur cette femme , qui , par je ne sais quel instinct, regardait continuellement du côté de la tribune... Un frémissement comme elle n'en avait jamais éprouvé prenait à Marie quand ses yeux rencontraient ceux de sa mère; peut-être aussi, à ces instants-là, la pauvre folle tressaillait-elle également.

Quand on en fut à chanter les Litanies, et que

le prêtre prononça ces mots : Consolahnce des affligés, priez poiw nous! une voix domina celle des autres femmes , et le curé , reconnaissant celle de la mère de Marie , répéta trois fois cette invocation.

Les affligés qui étaient là surent gré au curé de prier trois fois leur patronne; on peut s'en convaincre à la manière dont leurs voix répondirent : Priez pour nous! priez pour nous!

Quand Forgue eut fait silence, quand la^ prière fut terminée , et que le prèlre eut béni l'assistance, tout le monde se retira: et ce soir-là, parmi les aliénés , il n'y en eut aucun qui demandât à rester plus longtemps dans la chapelle ; ce qui , ainsi qu'on Pa vu, arrivait quelquefois.

Ce fut un désappointement pour les personnes venues dans la tribune.

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