ET SES TROIS ENCEINTES
De Gisors je me rendis à Rouen , la ville des vieilles tours, des belles églises, des maisons de bois, des fontaines et des rues moyen âge. Avant d'y arriver, je descendis de voiture à Écouis , car il y a là une belle église à visiter. Je ne connais pas de cathédrale de grande ville qui ait des boiseries plus merveilleusement sculptées que celles de cette église. Enguerrand de Marigny, ministre sous Philippe-Auguste , et qui fut condamné et pendu comme concussionnaire , y avait un tombeau , . . . car une tardive réhabilitation avait été prononcée sur son cercueil... Alors ses descendants crurent qu'ils pouvaient consacrer un sépulcre à sa mémoire purifiée ; mais la terrible justice des hommes de 1793 brisa le marbre de cette sépulture et jeta au vent les cendres d'Enguerrand ; ce n'était pas une sentence de réhabilitation qui pouvait les arrêter !
A côté de l'autel, dont les marbres sont précieux, il y a encore une tombe ; c'est celle d'un archevêque de Rouen , frère d'Enguerrand de Marigny. Tous les deux dormaient clans le même sanctuaire , sous les regards du même Dieu ; et voilà qu'ils ont été séparés , et ce n'est pas assez que les vicissitudes de la vie éloignent et dispersent les frères , dans les temps de révolution la mort aura aussi ses séparations ; la tombe, ses absences et ses exils ; on vous chassera d'un sépulcre comme d'une maison où l'on veut loger !
En arrivant à Rouen par la route que je venais de suivre , le voyageur a devant les yeux une des plus magnifiques vues de France : des hauteurs de Ron-Secours et de Sainte-Catherine, vous apercevez au-dessous de vous , assise dans la plaine abritée de coteaux , l'antique cité de Rollon , de saint Romain et de Guillaume le Conquérant ; la Seine , si folle , si capricieuse dans son cours, se dessine tantôt azurée, tantôt jaunâtre, tantôt argentée au milieu de verdoyantes campagnes , puis elle entre dans la ville et coupe en deux parts inégales la grande masse de pierres grisâtres que présente la grande ville manufacturière que Napoléon appelait le Mancheste?' de la Normandie.
Pour mieux jouir du spectacle que j'avais devant moi, je mis pied à terre et j'allai m'asseoir sur la
DE VOYAGE. ill
coupe du mont Sainte -Catherine. J'avais derrière moi les débris d'un ancien fort ; Henri IV avait campé là , pendant le siège de Rouen , et c'est de là qu'il est descendu pour prendre possession de la ville.
Le soleil était couché depuis plus d'une heure; je voyais dans la vallée comme un grand voile blanc tendu au-dessus de la vieille cité normande. Cette gaze de vapeur semblait seulement déchirée de distance en distance , et à travers ces déchirures perçaient les magnifiques tours de Notre-Dame et de Saint - Ouen ; de toutes les habitations des hommes, rien ne se montrait plus; ce qui avait été consacré à Dieu apparaissait seul. .. Et ne croyez pas que ces merveilleux monuments bâtis par nos pères fussent muets : oh! non, toutes leurs voix harmonieuses , toutes leurs joyeuses sonneries se faisaient entendre et montaient solennellement vers le ciel.
Il y a des esprits mal faits qui s'impatientent du bruit des cloches , et qui voudraient que les vieilles tours de nos éghses fussent condamnées au silence ; nous sommes loin d'être de leur avis , et nous répétons bien souvent avec Chateaubriand : « Oh ! quel cœur si mal fait n'a tressailli au bruit des cloches de son lieu natal , de ces cloches qui frémirent de joie sur son berceau ^ qui annoncèrent son avéne-
112 SOUVENiKS ET IMPRESSIONS
ment à la vie , qui marquèrent le premier battement de son cœur , qui publièrent dans tous les lieux d'alentour la sainte allégresse de son père, les douleurs et les joies encore plus ineffables de sa mère ! Tout se trouve dans les rêveries enchantées oii nous plonge le bruit de la cloche natale, religion, famille, patrie, et le berceau et la tombe, et le passé et l'avenir! »
Rouen est laid, mais Rouen est aimé des artistes et des hommes de goût. Dans sa laideur, la vieille cité a mille attraits ; des hauts lieux qui l'abritent comme un paravent bariolé d'arbres et de villages, elle est magnifique à regarder. A cette distance , ses imperfections ont disparu ; on ne voit que son étendue , ses hautes tours , ses longs toits d'églises recouverts d'ardoises bleuâtres ou de feuilles de plomb , et l'azur de la Seine qui passe comme une zone argentée entre la masse grise de ses dix-sept mille maisons.
En se rajeunissant, Rouen a beaucoup perdu de sa beauté pittoresque; il a bien gagné des maisons neuves et blanches régulièrement ahgnées sur les bords du fleuve ; mais de ses cent vingt clochers , aiguilles, dômes, minarets, flèches et donjons, il ne lui reste aujourd'hui que les trois tours de Notre- Dame, celle plus belle encore de Saint -Ouen, plus celles de Saint-André , de Saint- Vincent et de Saint-
Pierre du Cbâtel, et les tours tronquées de Saint- Maclou, de Saint-Éioi et de Saint-Laurent, le clocher sévère de Saint- Vivien et le petit dôme à campanule de la fameuse cloche d'argent.
Vous avez vu dans les prairies , avant qu'elles fussent fauchées , de hautes et belles fleurs s'élever au - dessus de l'herbe ; eh bien , il en était de même du vieux Rouen; sa surface , aujourd'hui trop plate, était toute hérissée , tout illustrée de clochers et de flèches; la faux du temps a nivelé tout cela. Seulement six ou sept merveilles sont encore restées debout pour faire regretter celles qui sont tombées.
Ce qui était encore un bel ornement , une noble ceinture à la cité de Rollon, c'étaient ses murailles d'enceinte, crénelées et bosselées de tours. De la cime des collines environnantes , ainsi resserrée et fortifiée , elle semblait un vaste nid de pierre posé sur le bord des eaux.
Alors la Seine ne coulait pas où elle coule aujourd'hui. Elle aussi , comme si elle était de la main des hommes, a eu ses changements. Dans les jours primitifs de Rouen , ce fleuve a porté les barques des hommes du Nord et des galères romaines là où se voit aujourd'hui la place de la Calende.
Si la capricieuse Seine a voulu fuir la ville, voyez comme la ville a voulu la suivre; voyez comme aujourd'hui qu'elle est libre, qu'elle n'est plus corsetée
iU SOUVENIRS ET IMPRESSIONS
de murailles , elle étend ses longs bras pour toucher aux eaux.
Maintenant des hauteurs de Sainte -Catherine, de Canteleu et du Bois -Guillaume, c'est en vain que Ton cherche à trouver à la ville une forme arrêtée. Non, elle semble aujourd'hui éparpiller ses maisons au hasard ; elle va, elle va toujours comme une pensée sans frein.
C'est chose merveilleuse que ces agrandissements de cités , et je me prends parfois à penser qu'il faudra que Dieu nous agrandisse le monde, tant nous nous remuons, et tant nous voulons être à l'aise.
Rouen a ses trois enceintes différentes , et chaque siècle tombant sur la ville a fait comme la pierre qui tombe dans l'eau : les cercles ont toujours été en s'élargissant.
La première enceinte fut tracée par les Romains ; mais avant ces murailles élevées par les soldats de César, il y avait une ville gauloise ; à celle-là, point de murs réguhers bâtis à petites pierres carrées mêlées de briques... Oh! non, nos rudes ancêtres les Gaulois ne prenaient pas tant de soins pour se garer des attaques; leurs vihes n'étaient guère que des camps ceints de pieux et de piquets ressemblant à nos chevaux de frise. Aux pointes aiguës de ces palissades ils fichaient les tètes qu'ils avaient abattues dans les batailles, et ils pensaient que ces horribles
trophées devaient imposer à leurs ennemis assez de crainte et de respect.
Avec les Romains, Rouen s'est appelée Rolhojnagiis; mais avant , quel était son nom ? J'aurais voulu pouvoir faire dériver le nom de Rouen du nom de Rhou, fameux prince de Danemark. Ce Rhov, ou Rollon est un des plus rudes batailleurs des temps modernes. Comme Alexandre avait rêvé la conquête de l'ïnde , Rliou avait rêvé la conquête de la Neustrie ; il l'effectua enfin , et voilà pourquoi dans le nom de Rou-en, j'aurais voulu pouvoir rencontrer un souvenir de Rhou.,. Car en ce prince il y avait autre chose que Fhomme du Nord dévastateur ; sa main gantée de fer édifiait des cités ; il était à la fois conquérant et législateur, et son nom seul était devenu le mot légal pour arrêter l'injustice ;' car, ainsi que chacun le sait , la clameur de Haro n'était qu'une réminiscence du nom de Rhou, Rollon ou Ilarold.
A Rollon, la ville des Romains ne convenait plus. Le vieux Rothomagus était trop petit pour le prince conquérant , il y souffrait , et en repoussa les murailles. C'est de son temps que date la seconde enceinte (vers l'an 910).
Les successeurs de Rollon et de Guillaume étendirent encore les limites de la ville. Vers l'an 1224, Louis Vlll concéda à la ville, pour y bâtir des mai-
sons , remplacement des anciens fossés. C'est à celte époque qu'il faut fixer sa troisième et dernière enceinte.