NOTRE-DAME DE ROUEN
Quelques historiens prétendent que saint Nicaise fut le premier qui prêcha le Christ aux habitants idolâtres de la Neustrie; d'autres disent c[ue c'est seulement à saint Mellon que Rouen a dû le bienfait de la foi et de la liberté du Christ.
Son nom se trouve le premier sur la longue liste des pasteurs évêques; et puis à quelque distance vient saint Victrice , dont le zèle et la charité firent merveilles sur merveilles. Sous lui les premières églises s'élevèrent; il ne se contentait pas de crier au peuple : « Bâtissez des temples au vrai Dieu ; » luimême mettait la main à l'œuvre, roulait la pierre , la taillait et la portait aux saintes murailles.
Avant lui , saint Mellon avait consacré une chapelle à la Vierge Marie, à l'endroit oii se voit aujourd'hui la magnifique église de Notre-Dame. Oh ! comme l'oratoire bâti par l'apôtre de la Neus-
trie a grandi ! comme l'humble chapelle est devenue magnifique ! C'est vraiment là une maison de Dieu ! Je ne sais si, dans ces milliers de pierres qui composent aujourd'hui la vaste cathédrale, et que le ciseau a si admirablement sculptées, il en reste une seule de l'oratoire bâti par saint Mellon ; mais pour m'émouvoir, pour élever mon âme , je n'ai besoin que de savoir que c'est là que la première croix a été plantée , que c'est là que les premières larmes ont été essuyées au nom du Christ , que c'est là que les premières semences de liberté chrétienne ont été répandues par les mains du prêtre.
Dans tout Rouen, il n'y a pas un coin de terre aussi historique que celui - ci : apôtres conquérants , rois, ducs, chevahers, impératrices, reines, princesses, cardinaux, archevêques, évêques, suffragants , puissants abbés mitres , saintes abbesses voilées , moines du Sinaï , religieuses de Sion , fdles du Calvaire, pèlerins venant de Jérusalem, croisés partant pour la terre sainte , nobles , peuple , heureux de ce monde, hommes dans le malheur, ont foulé ce sol, l'ont broyé de leurs pieds, l'ont usé de leurs genoux ; car là tous se sont prosternés pour implorer le Dieu que nous y prions aujourd'hui. C'est là qu'a été bâti le premier autel des premiers chrétiens de la Neustrie , là que les mères de nos mères ont prié, là qu'il y a comme une chaîne sacrée entre
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nos pères et nous, là qu'il y a toute une magnificence de souvenirs !
Ce fut là , dans un champ appartenant alors à Précordius, que saint Mellon, voyant, pendant qu'il enseignait la loi du Christ aux habitants de Rothomagus, un jeune homme tomber du faite d'un toit sur la place , courut à lui et le trouva mort, le crâne fracassé. A cet aspect, le saint recula de quelques pas en détournant la tète; mais le père du jeune mort était là, et arrêtant le prêtre chrétien il lui dit avec Faccent de la douleur : « Tu as annoncé que ton Dieu ressuscitait les morts , ressuscite mon fils , et je croirai en ton Christ. »
L'humilité de saint Mellon l'empêchait de penser que Dieu lui donnerait tant de puissance ; il hésitait donc, mais l'on n'hésite pas longtemps devant le désespoir d'un père , et , comme raconte la vieille légende , si r humilité lui disait : Reste, la charité lui aiait : Va. Enfin .^ vaincu par les larmes de Précordius, et entrant dans une profonde méditation de son propre néant à lui , mais de la toute-puissance de Jésus-Christ , qui a vaincu la mort, il fit le signe de la croix sur le corps étendu sans vie à ses pieds , et lui commanda au nom du Père , du Fils , et du Saint-Esprit, de revenir au monde d'où son âme était déjà partie. Et la vie fut soudainement rendue au jeune homme , et il se mit à marcher devant tout
le peuple ; et Mellon, l'ayant pris par le bras , le mit entre les mains de ses parents, en présence d^me infinité de personnes qui furent baptisées le même jour... Et pour marquer ce miracle , et surtout pour redire la toute-puissante bonté de Dieu, Précordius donna son champ à l'apôtre chrétien, qui y éleva une chapelle...
Celte chapelle, on voit ce qu'elle est devenue. Quel imposant aspect ! quel large déploiemeut de façade! D'ordinaire les édifices gothiques ont plutôt Tair d'avoir percé la terre que de s'y appuyer; mais la cathédrale de Rouen y est puissamment assise. On dirait que pour elle ce n'a point été assez que de pousser des flèches et des tours jusque danà les nues, mais qu'elle a voulu être à son aise ici-bas : aussi voyez l'espace qu'elle occupe depuis Fangle de la tour de Beurre (1) jusqu'à Pangie de la tour Saint -Romain... Regardez, et dites si vous connaissez des monuments de cet âge-là qui étalent des façades pareilles... J'avoue, moi , que je n'en connais pas. Et certes, ses architectes ont bien fait de lui donner tant de déploiement, puisqu'ils comptaient l'enrichir de tant de ciselures, de tant de reliefs , et de tout ce peuple de saints et de saintes ,
(1) Cette tour est ainsi nommée parce qu'elle a été bâtie avec les fonds provenus de dispenses accordées pendant plusieurs carêmes , qui permettaient l'usage du beurre.
d'anges et d'archanges, placés haut dans leur niche.
Cette belle et riche église de Notre-Dame de Rouen n'a pas plus d'ornements, de dais, de frontons, d'ogives, de statues, et à sa grande façade, et à son magnifique portail de la Calende , et à son portail des Libraires, et à ses merveilleuses tours, qu'elle n'a de vieux et nobles souvenirs adhérents à ses murailles, consacrés par la religion et l'histoire.
C'est sur cet emplacement que Tévêque Francon a baptisé Rollon; c'est là que l'homme du Nord a ôté son casque de fer pour recevoir l'eau sainte ; c'est là que le premier duc chrétien dort sous les mêmes voûtes que son fds Guillaume Longue-Épée.
Cette façade si majestueuse , que j'essayais de peindre tout à l'heure , est due à l'homme qui a le plus fait pour Rouen, au cardinal Georges d'Amboise , ministre intègre , fidèle et dévoué , saint et pieux archevêque. C'est lui qui a fait arriver à Rouen les rivières de Robec et d'Aubette , sources de richesses pour la ville manufacturière.
Dans le sanctuaire de Notre-Dame de Rouen, aujourd'hui sans doute bien spacieux, bien beau, bien commode pour MM. les chantres, qui s'y promènent avec leurs chapes bien roidement déployées, il y avait toute une foule de grands vassaux de la mort, de majestés du tombeau. Près de Tautel, du côté de l'épîlre, s'élevait un sarcophage de marbre
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noir, surmonté d'une statue de marbre blanc représentant le roi Charles V, mort en 1380; il tenait un cœur entre ses mains, pour indiquer que le sien reposait là. Ce prince avait porté le titre de duc de Normandie pendant la vie de son père ; il s'était toujours senti un grand attrait pour cette province. C'est pourquoi il la choisit pour y déposer son cœur. Voyez comme il l'avait bien placé !
Sur un autre tombeau , le terrible Richard , surnommé Cœur-de-Lion, roi d'Angleterre et duc de Normandie , gisait vaincu par la mort ; son cœur était là, sous le marbre de cette sépulture , qui était si renommée, qu'on l'avait entourée d'une grille ou clôture d'argent massif, en l'année 1250. Cette riche balustrade fut enlevée et fondue... Oh ! ne criez pas au sacrilège! cette fois, c'était comme un pieux vol fait à l'illustre mort, c'était pour contribuer à la rançon de saint Louis.
Et puis, encore tout près, Henri le Jeune, fds de Henri II , roi d'Angleterre , et le frère de Richard Cœur-de-Lion, et Guillaume, fils de Geoffroy, surnommé Plantagenet, et l'impératrice Mathilde, sa femme, et Jean, duc de Redford, prétendu régent de France pendant la funeste invasion des Anglais en 1420.
Ce fut en 1736 que le chapitre de Notre-Dame fit tout ce bouleversement de sépultures... Oh ! si nous
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avions eu voix au chapitre, certes, nous l'aurions élevée contre ce vandalisme de la civilisation.
Quelques petites plaques en losanges, posées à plat sur le pave du sanctuaire, portent les noms de ceux dont on a détruit les royales tombes... Belle compensation !... Si encore ces pierres se voyaient; mais non, elles sont cachées. Le cœur de Richard Cœur-de-Lion est sous la marche qui porte le fauteuil du chanoine officiant... Quand je vois de ces dérangements de tombeaux, une sainte colère me saisit. Ce n'est point à ceux qui bénissent les morts à leur manquer d'égards.
Hâtons -nous de dire c^u'il y a trois beaux sépulcres que les arrangements modernes ont respectés.
Ce n'est pas moi qui entreprendrai de décrire les merveilleux tombeaux des cardinaux d'Amboise : jamais le gracieux génie de la renaissance n'a rien inventé de plus riche , de plus varié que les ornements de cette double sépulture; jamais le ciseau n'a travaillé avec autant de délicatesse.
Nous en dirons autant des deux mausolées des deux Brézé. C'est la chapelle de la Vierge, bâtie par le cardinal, neveu de Georges d'Amboise, qui est illusb'ée de ces merveilles.
Souvent la grande nef de la cathédrale de Rouen a vu ses triples arcades se tendre de draperies noires,
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et toujours c'était pour soleuniser des funérailles de rois, de ducs, de cardinaux, de princes et d'archevêques. Une fois, et c'était moi qui dirigeais alors les apprêts de la pompe funèbre,... on a fait venir des trésors mortuaires de la royale abbaye de Saint- Denis les tentures de velours noir qui avaient servi à l'enterrement de Louis XVIII ; et pour qui toutes ces magnificences, toutes ces splendeurs de la mort? vous allez le savoir.