L'ENFANT DE CHŒUR.- LE GÉNIE HONORE
Celui pour qui la vieille basilique des ducs de Normandie s'est tout à coup parée d'un si grand deuil, comme si un puissant du monde était passé de vie à trépas, éiait né dans une des plus humbles, des plus obscures maisons de Rouen. Ses parents étaient peu riches, et pour élever leur fils, comme il avait une jolie voix et qu'il apprenait facilement les airs qu'il entendait chanter à sa mère, on demanda pour lui et l'on obtint à la cathédrale une place d'enfant de chœur.
Cette vie d'enfant de chœur ne manque pas de
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poésie : elle se passe devant Dieu avec de Pharmonie et de Tencens, et elle est toute remplie de fêtes. Questionnez un de ces jeunes choristes, et il vous dira avec quelle joie lui et ses compagnons du sanctuaire voient arriver la nuit de Noël avec ses mille cierges, la procession de la Fête-Dieu avec ses fleurs , et Pâques avec VO filii et V Alléluia.
Celui pour qui toute la ville de Rouen s'est levée , pour qui elle sonne toutes ses cloches, avait vécu de cette vie, et, avec l'esprit qu'il tenait de Dieu et de sa mère, il y avait trouvé du charme. Mais quand il eut quinze ans, quand il fut sorti de la maîtrise, il lui vint de singulières rêveries ; par moments , il lui prenait des désirs de s'élancer au loin, de voir du pays et de chercher delà gloire.
Et qui le poussait ainsi loin de son père et de sa mère, loin de son berceau et de tous ses jeunes amis? qui lui disait qu'il y avait de la musique plus belle que celle de l'orgue de la cathédrale? qui le tentait ainsi les jours et les nuits? qui le rendait triste et pensif au foyer de la famille? Oh! je le sais bien ; c'était le génie qui lui était venu d'en haut et qui s'allumait dans son âme. Quand ce rayon du ciel a vraiment dardé sur vous , c'en est fait de toute quiétude, de tout repos. L'hôte que vous avez reçu sans le savoir est devenu maître chez vous ; il vous domine, il vous commande et vous entraîne.
C'est ce qui arriva à Fliomme auquel sa ville natale a décerné des funérailles triomphales et élevé une statue.
Cet homme, que je ne veux pas vous nommer encore, avait quinze ans quand il partit de chez son père, et dix-huit francs dans sa poche, dixhuit francs gagnés à accorder des clavecins. Il était neuf heures du soir quand il sortit de la maison paternelle; alors il avait le cœur bien gros, car il lui semblait qu'il avait tort de quitter ainsi son père et sa mère... Il y avait alors au dedans de lui tant de trouble, qu'il oubha son chapeau... Le voilà sur la grande route, et il se met à marcher bien vite : de temps en temps cependant il retourne la tête, ou bien il lève ses regards pour voir les belles étoiles qui étincellent au ciel. Il poursuit son chemin, et, malgré ce qu'il a de triste au cœur, il veut être gai ; il chante et rêve je ne sais quoi.
Mais à quinze ans , si l'esprit va vite, le corps est bientôt fatigué. L'enfant, à son premier pas, croit toucher à l'avenir ; à son premier geste , il croit toucher le ciel...
La nuit devient plus froide , les étoiles pâlissent , le chemin s'allonge, la tète s'appesantit, les rêves brillants s'effacent, la rosée tombe sur ses cheveux flottants et en déroule les longs anneaux. Il est temps de dormir, et l'adolescent est tout seul; il regarde j
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et n'aperçoit pas une maison... Alors il se met à penser à sa mère, qui venait souvent le regarder dans son lit, et lui apporter des tisanes chaudes quand il était soutFrant... A la fin il découvrit un abri: c'était, non loin du Pont-de-rArche , une petite cahute, sur la clairière du bois, roulante demeure d'un berger. La maison était placée au milieu d'un troupeau, les chiens veillaient, le berger dormait, les brebis dormaient. L'enfant s'approche, il appelle,... les chiens répondent; le vieux berger s'éveille , sort de sa cabane , les moutons ouvrent leurs rangs ; en voilà un de plus dans la bergerie , et bientôt, sur la paille du vieux pasteur normand, il s'endormit tout fatigué , tout frêle, et tout petit qu'il était!
Quand le matin arrive, le troupeau se réveille au tintement des sonnettes, les chiens se mettent en marche et font leur ronde ^ le berger roule sa maison aulre part, et le jeune voyageur dans tout ce mouvement n'a pas cessé de dormir ; il était midi quand il s'éveilla.
Bientôt il eut faim; sa mère n'était plus là pour lui apprêter son déjeuner : le berger lui donna du pain et du lait, puis ils se dirent adieu. Ils s'embrassèrent, et les moutons le regardèrent partir pour Paris avec la pitié d'un enfant qui voit partir un agneau pour la boucherie. Les deux chiens, qui
l'aimaient déjà , rescortèrent jusqu'à la frontière de leur domaine, et le gardeur du troupeau lui dit encore une fois adieu.
De nouveau en marche, il se livre à ces rêves vagues et incertains qui sont mêlés de peines et d'attraits. Enfin Paris s'offre à ses regards! Paris la grande ville, Paris avec ses clochers, ses dômes, ses palais, ses colonnes et ses mille monuments; Paris avec sa laideur et sa beauté , Paris avec ses vices et ses vertus, son oisiveté et ses arts, son opulence et sa profonde misère. Avant d'entrer dans ce vaste labyrinthe de pierres, le petit déserteur de la maison paternelle s'arrête ; il sent son cœur battre si fort, qu'il croit qu'il va briser sa poitrine pour s'élancer au-devant de la renommée. « Quel est le jeune homme devenu quelque chose qui ne se rappelle avec un grand serrement de cœur, étrange sensation qui est à la fois de la peine et de la joie, le moment où il est entré pour la première fois dans Paris! Sans une voix amie pour vous donner la bienvenue, sans un regard d'ami ou de parent pour vous reconnaître ; seul ! tout seul dans cette foule , dans cette agitation, dans ce bruit;... tout seul! sans rien trouver de ce que l'on a rêvé dans la grande ville;... tout seul! sans que personne vous aime, quand votre àme est si pleine de bienveillance pour tous... Et cependant c'est un beau moment que celui
OÙ VOUS entrez dans la capitale du royaume , entre la voiture d'un grand seigneur et la hotte d'un chiffonnier;... on se dit: 11 ne faut pas que j'approche trop de la hotte pleine de haillons souillés, je me salirais ; il ne faut pas venir trop près de la voiture , je serais écrasé (1). »
Vous devinez que le jeune adolescent, dont je vous dirai bientôt le nom, n'a pas échappé plus qu'un autre à cet enivrement de Paris.
Je vous ai dit qu'en partant de chez son père il avait quinze ans et dix-huit francs; en arrivant dans la ville des arts, il comptait beaucoup sur ses dixhuit francs et sur ses quinze ans , deux pauvres ressources pour un jeune homme à Paris. Cependant il était plein de confiance dans l'avenir. Sur ce grand chemin, à minuit, n'avait-il pas trouvé une maison dans une prairie ? et le maître de cette maison ne lui avait-il pas accordé le repos de la nuit et le déjeuner du matin? Pourquoi donc se méfier de la Providence ?
Plein d'espoir, et se disant : Je ferai ici de grandes choses , il alla se loger dans une méchante auberge de la rue Saint-Denis.
Pendant deux jours, cet heureux état (j'ai tort de dire heureux état, car il y avait du remords au
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fond de l'âme du jeune garçon), au bout de deux jours, cet enivrement passa; la vieille femme qui tenait l'auberge demanda de l'argent à son nouvel hôte, et, quand elle ne lui vit plus que quelques sous, elle le congédia, en lui conseillant d'aller loger ailleurs.
Où ira-t-il? Il ne le savait pas; mais le voilà dans la rue. En cheminant et rêvant, il passa devant une église ; la porte était ouverte , il y entra ; on y chantait,... hélas! c'étaient des funérailles, celles d'une jeune fdle, on le voyait au drap mortuaire blanc, à la couronne de roses blanches placée sur le cercueil, et au nombre de jeunes personnes vêtues de blanc et voilées, qui priaient agenouillées auprès du cénotaphe tout éclatant de la lueur des cierges. Dans ces cruels coups de la mort qui vient frapper une jeune fille, il y a bien des larmes pour la famille, et pour le poëie bien des inspirations! Pour les parents, c'est une fleur de moins dans la maison; pour le poète, c'est un ange de plus dans le ciel! Notre jeune adolescent laissait donc aller sa pensée, et perçant la voûte de l'église, elle s'élançait, elle montait vers les régions heureuses où l'âme de la jeune fille était emportée par les séraphins , qui rappelaient leur sœur.
Dans cet essor poétique et chrétien, l'esprit de l'adolescent était soutenu , parce qu'il entendait ,
auprès du cercueil , les voix mâles des chantres , celles plus douces des jeunes choristes, la poésie si grave et si belle du De profundis. Ces chants, qui ont d'abord l'air de sortir des profondeurs du sépulcre, qui deviennent ensuite plus distincts et plus forts, comme pour se faire entendre du Dieu qui règne dans les hauteurs du ciel, puis qui s'affaiblissent peu à peu et qui finissent par être si doux, si suaves, si vaporeux, que l'on dirait que les tombes se sont refermées, et que l'on ne peut plus entendre les voix de ceux qui y sont couchés, et cpii tout à l'heure criaient au Seigneur : Si iniquitates observaveris , Domine, Domine, quis suslinebit ?
Toute cette sublimité de la religion avait saisi l'âme de l'enfant de chœur de Rouen, et il se dit : Si un jour je deviens compositeur, si ce que je seîis au dedans de moi grandit, je vous promets, mon Dieu, de vous consacrer de mes chants.
Et puis, quand les hommes noirs vinrent enlever la bière ; quand le cercueil sortit de l'église , le nouvel arrivé à Paris , au lieu de suivre la trépassée au cimetière, alla s'asseoir sur le bord de la Seine; elle et lui se connaissaient, il l'avait vue couler à Rouen et avait joué dans ses ondes;... il regardait ses petites vagues verdâtres qui se succédaient et qui balançaient de légères embarcations attachées à la
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grève. Je ne sais quelles pensées traversaient alors son esprit, mais je suis sur que ce n'étaient pas des pensées de suicide ; il sortait d'une église, et ce n est pas là que l'on apprend à désespérer;... il n'avait plus d'argent dans sa bourse , mais dans son cœur il avait de la confiance en Celui qui donne la pâture aux petits des oiseaux.
Pendant qu'il rêve ainsi, pendant qu'il cherche à deviner qui le sauvera de la misère,... il entend une voix qui Tappelle^ qui l'appelle par son nom,... par son nom d'Adrien Boïeldieu ! . . . car c'était lui, et celui dont il venait d'entendre la voix, c'était Delyer, le vieux serviteur de son père , qui accourait à cheval au secours de son petit Boïel. . . « Oh ! que , vous nous avez fait de peine! » s'écrie le fidèle domestique... Mais Adrien ne veut pas entendre tous les reproches que l'on pourrait lui faire, il se jette au cou de Delyer, l'embrasse et l'embrasse encore.
« Ma mère , mon père , comment vont-ils ?
— Bien pour la santé, mais ils sont bien inquiets.
— Je vais leur écrire.
— Oh ! oui , bien vite , pour les rassurer ; . . . eux , ne vous oublient pas. Voici de l'argent que vous envoie mon maître,
— Pauvre père, qu'il est bon !
— Ce n'est pas tout , voici une lettre.
— De qui?
— De M. Mollien (1) ; lisez. »
Le petit Boïel, comme on le nommait dans sa famille , prit la lettre , la lut : c'était une chaleureuse recommandation que faisait M. Mollien à sa femme, la priant de bien recevoir le bel enfant qu'il lui adressait, et la chargeant de lui faire connaître tous les musiciens qu'elle reçoit chez elle, et qui pourront être utiles à son jeune protégé.
Ghérubini, Gatel, Méhul reconnurent bientôt qu'il y avait de l'étoffe dans le petit Boïel.
Bientôt aussi de beaux esprits, des poètes, qui allaient chez M°^® Mollien, donnèrent à Adrien Boïeldieu des paroles de romances pour leur faire de la musique, et le compositeur de province réussit si bien, que la vogue lui arriva vite.
Il venait d'atteindre sa seizième année, il partit pour Rouen, et revit son père et sa mère, qui étaient devenus fiers de lui. Là il fit la musique de son premier opéra, la Fille coupable.
A cette époque, le célèbre chanteur Garât, qui avait vu le jeune Boïeldieu dans les beaux salons de M. Erard, ce noble rendez-vous de la musique française , et qui avait deviné sans peine le grand
(l) Le comte Mollien, devenu ministre sous l'Empire et pair de France sous la Restauration , protecteur éclairé des arts.
artiste à ses premières romances , vint donner concert à Rouen ; il y chanta des romances de Boïeldieu, qui naturellement servit d'accompagnateur à Garât.
Dans un de ces concerts fort suivis , une partie du public d'alors s'avisa de demander à grands cris la Carmagnole, ce chant de la Grève, de la lanterne et de la guillotine, ignoble refrain souillé de boue et de sang. . . . Garât , effrayé , allait obéir et chanter ; mais le jeune Boïeldieu refusa net de profaner l'art à ce point; il se leva en frappant sur l'instrument avec colère et dédain ; puis il sortit à la faveur de l'étonnement général.
Cet acte de dignité d'artiste et de courage d'homme de bien suscita des haines contre lui ; le lendemain on l'appelait aristocrate. Il sortit donc encore une fois de Rouen en prenant la fuite; comme il n'avait pas de passe-port, il se cacha sous une charrette pour rentrer à Paris.
Là il se remit à travailler, et le succès vint encore couronner ses travaux ; . . . mais faire de la musique , composer des opéras , dans un pays qui saignait, qui pleurait de toutes parts, c'était un contre-sens. Il sortit de France, alla en Russie : arrivé à Memel, il fit rencontre du célèbre Hummel, qui lui prédit la plus brillante réception à la cour de l'empereur.. . Le même jour et au même lieu,
Boïeldieu reçut une dépèche du cabinet de l'empereur Alexandre. S. M. I. venait d'apprendre l'arrivée de l'artiste français , et pour sa bienvenue il lui envoyait le brevet de son maître de chapelle.
A peine arrivé à Saint-Pétersbourg, Boïeldieu reçoit une invitation pour le théâtre de l'Ermitage ; ce soir-là, on jouait le Calife. Boïeldieu se place à Torchestre, comme le portait l'invitation ; il écoute sans oser se retourner vers l'empereur, qui était derrière r artiste et applaudissait la musique de toutes ses forces ; mais Boïeldieu , que le respect tenait immobile, ne se retournait pas, et l'empereur ne put pas voir son visage. Ce soir-là, ce fut l'artiste qui eut peur de l'empereur.
Mais quelques jours après, ce fut l'empereur qui eut peur de l'artiste. Alexandre, entre autres travaux , avait chargé Boïeldieu de composer des marches militaires pour sa garde. L'empereur voulut donner lui-même au musicien les thèmes de ces morceaux guerriers; mais comment faire? Alexandre n'osait pas chanter devant Boïeldieu ; d'abord il essaie de se faire comprendre en faisant courir son doigt sur le clavier de son piano ; mais l'intonation ne se trouvait pas toujours. L'autocrate prend alors sa flûte; mais la timidité l'empêche d'en tirer une seule note... Enfin, après maintes hésitations, l'empereur se décide à chanter tout bonnement
ses airs russes, qui avaient bien leur beauté sauvage.
Ce début fut suivi de nombreux succès ; et la faveur dont il jouissait à Saint-Pétersbourg ne lui fît point oublier qu'il y avait en Russie d'augustes exilés français; et il alla près d'eux, comme un autre Blondel , leur faire entendre des chants du pays.
Quand la guerre devint imminente entre la France et la Russie , Boïeldieu revint dans sa patrie ; et , de retour à Paris, il donna encore un nouvel essor à son beau talent : où serait -on aussi bien inspiré qu'au pays natal? Mais souvent quand le cygne revient au beau lac où il est né, fatigué, épuisé d'avoir traversé l'immensité des airs, il entonne son dernier chant et meurt.
Ce fut la destinée de Boïeldieu : rentré en France, il fut bientôt admis à l'Institut; à ce moment de gloire, le mal dont il est mort lui prit. Une affection de poitrine vint éteindre cette voix si douce avec laquelle il se chantait à lui-même tous ses airs avant de les écrire. Pour lui faire recouvrer les sons qui s'en allaient , on l'envoya sous le soleil du Midi ; il revint plus malade à sa maison de campagne, dans le petit village de Jarcy en Brie. Là il aimait à parler de Dieu avec son curé , et essayait quelquefois de lui chanter des morceaux de musique sacrée qu'il avait
composés en Russie. « Si je ne meurs pas trop tôt, répétait-il au bon vieux prêtre, je veux faire exécuter dans votre église une messe de Requietn et un De profundis, que j'ai, il y a bien longtemps, composés auprès du cercueil d'une jeune fille. »
Peu de temps après ce projet, l'homme de bien et de talent est mort dans son petit village. A cette nouvelle, voici que la grande cité normande où il est né se lève tout entière pour honorer sa mémoire, et recevoir son cœur que lui apportent sa veuve et son tils.
Le ciel était serein comme pour un jour de joie, et les nuages gris et sombres de la veille , qui auraient été si bien avec les tentures noires , avaient tous disparu. Tandis que le soleil rayonnait sur l'azur, le mouvement bruissait dans la ville.
La foule était grande sur la place Saint-Ouen , en face de l'hôtel de ville, dont le péristyle est recouvert de tentures funèbres , comme si un prince de la terre était mort.
La vieille cathédrale a caché ses merveilleuses sculptures sous des draperies parsemées de larmes. La multitude, les riches et les pauvres heurtent à ses grandes portes, et sont impatients d'y entrer.
Jeune Botel, quand tu as cheminé seul sur la route poudreuse, quand tu t'es trouvé à quelque distance de la ville oii tu laissais ton père, ta mère et tes
amis, tu auras plus d'une fois, j'en suis sur, regardé en arrière... Dis-moi , as-tu vu alors, avec les yeux d'une seconde vue, as-tu vu sur une des hautes collines qui entourent Rouen un point lumineux, un point de gloire où s'inscrivait ton nom? Si tu as eu cette vision, c'était la journée du 15 novembre 1834 qui se révélait alors à toi. Si nobles funérailles ne sont pas achetées trop cher par une vie de travail.
Dans cette nuit passée sur la paille du berger, tu ne te seras pas endormi tout de suite , tu auras regardé le ciel, et ton étoile te sera apparue radieuse. Si alors elle t'a promis honneur et célébrité, certes elle ne t'a pas trompé; car, parmi les enfants de la lyre, il en est peu qui aient été honorés à l'égal de toi!
Toute une ville qui se lève , qui se revêt de deuil pour suivre et escorter le cœur d'un de ses enfants , n'est pas un spectacle commun.
Je voudrais pouvoir bien redire ce spectacle; mais, pour en donner une juste idée, la plume est inhabile. Comment, en effet, décrire cette vieille éghse pleine de foule, d'accords mélodieux et de jets de lumière? comment peindre ce long cortège noir à travers les rues toutes remplies de multitude et de silence ; et les mères montrant à leurs enfants ce cœur d'argent et cette lyre d'or voilés de crêpe et couronnés de
cyprès , portés sur le cénotaphe mobile ; et les bannières avec leurs titres de gloire musicale, et leurs panaches de deuil annonçant de loin la venue du mort, comme des hérauts de douleur? Les noms inscrits sur les noirs gonfanons disaient le plaisir, et c'était vers le cimetière que tous ces riants souvenirs s'acheminaient ! Il y avait là contraste à réfléchir longtemps.
Quand je me mets à évoquer les impressions de cette journée de pompes tout à fait selon le cœur de notre époque , je me souviens que le moment où j'ai été ému est le moment où, autour du catafalque gothique , déjeunes compatriotes de l'ancien enfant de chœur de cette même cathédrale sont venus chanter des paroles de prière et de supplication, un Pie Jesu , sur l'air si grave et si religieux des Chevaliers de la fidélité.
Alors je me dis : Voilà tout un peuple qui prie pour le repos de l'âme d'un trépassé; ces musiciens, ces peintres , c'était leur frère , ils prient pour lui. Ces habitants de Rouen , ils sont ses compatriotes , ils prient pour lui; tout cela est dans Tordre.
Mais moi , qui ne lui tiens ni par les arts . ni par la cité, moi étranger, pourquoi prierais-je pour lui?
J'ai prié pour lui , parce qu'il a été homme de bien , parce qu'il a aimé ceux que j'ai aimés et que j'aime encore ; parce qu'il a honoré son talent par sa
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bonne conduite , son désintéressement et sa loyauté. Un grand talent sans vertu , c'est un bel arbre sous lequel il ne faut pas aller s'asseoir ; son ombrage fait mal : celui de Boïeldieu a été pur, aussi me suis-je joint aux hommes qui ont voulu honorer sa mémoire ; et je vous le dis , jeunes amis, pour que vous voyiez que le génie rayonne de gloire quand il s'unit à l'amour du bien.
Les fils de la harpe, les amis des arts, devaient un hommage à Boïeldieu , ils le lui ont noblement rendu.
Je n'oublierai point les avoir vus venir apporter ce qui restait de lui à sa dernière demeure... J'étais assis sur le seuil de la chapelle mortuaire ; le cimetière étalait ses tombes blanches et neuves autour de moi , comme pour tenter et faire contraste avec les maisons enfumées de la ville, de cette masse grisâtre qui s'étendait au-dessous des collines tontes rayonnantes de soleil. Je voyais sortir et monter vers moi d'abord quelques hommes, puis des groupes, puis tout un peuple. Cette foule, se dispersant, se rangeait autour du cimetière , et tous ces vivants regardaient fixement l'asile des morts , où quelques personnes chargées du cérémonial de la fête funèbre commençaient à arriver. D'un côté du mur, c'était grand repos , grand silence ; de l'autre, c'était un sourd bruissement.
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Cependant voici venir, en montrant la tète du cortège, gendarmes, soldats, tambours résonnant lugubres sous leurs voiles de deuil, et les trombones de cuivre poussant, par-dessus tous les autres instruments , comme de grands gémissements qui déchirent Pair... Les plumets rouges des soldats, le fer des baïonnettes tranchent sur le noir; le brancard portant le cœur du mort s'élève au-dessus des tètes, et ses larmes d'argent brillent au soleil , les bannières funèbres courbent leurs noirs panaches sous le vent;... enfin ce long serpent de monde est parvenu à la porte du cimetière ;... elle s'ouvre devant lui , et voilà les vivants et les morts dans le même enclos. La chapelle des trépassés est pressée de toutes parts par la foule silencieuse ; le maître des cérémonies fait faire place , et le cœur du petit Boïel, le cœur du grand compositeur rouennais est placé respectueusement sur un cippe à l'entrée de la chapelle. A ce moment, des salves de mousqueterie se font entendre, pour annoncer qu'un membre de la Légion d'honneur prend possession de sa tombe ; puis viennent les discours... Pendant que les orateurs célébraient le talent et honoraient le caractère du mort, moi je regardais la belle figure du fils d'Adrien Boïeldieu : il était debout, là près du cippe, tout proche du cœur de son père renfermé dans une boîte d'argent. Ah! il aura beau prêter l'oreille, il
n'entendra plus aucun battement ; la mort a glacé ce cœur, qu'ont si souvent agité les inspirations du génie et de nobles sentiments.
Sur les joues du jeune homme je voyais couler des larmes silencieuses... Et je me persuadais que ces pleurs devaient perdre de leur amertume au milieu de tant d'hommages rendus au mort. Oui, ce qui console le mieux, c'est de voir regretter par le monde ceux que le trépas nous enlève !
Après tous ces bruyants honneurs, le silence revint au cimetière, et la foule s'écoula sans bruit; seulement, parmi le peuple, on entendait un murmure sourd , ils parlaient et disaient : Boïeldieu est né de parents peu riches, et si on lui fait un si bel enterrement , c'est que, grâce à son éducation , il a été homme de bien, de cœur et de talent,.. Elevons donc bien nos enfants. C'était là la grande moralité du jour.