‹ Souvenirs et impressions de voyageChapitre 22 sur 44 · ÉGLISE DE SAINT-OUEN · texte numérisé non relu

ÉGLISE DE SAINT-OUEN

Me voici à la merveille de Rouen, à l'une des merveilles du monde catholique.

Poussé de droite et de gauche , en France , hors de France, j'ai salué de mon respect et de mon admiration bien des églises, et en vérité je n'en ai pas vu de plus harmonieusement inspirante que celle de Saint-Ouen ; ici la pensée religieuse me semble d'un seul jet ; ici point de contradiction, point de tiraillement, point de tergiversation entre ceux qui ont exécuté la pensée première : on dirait que l'église Saint-Ouen a été conçue, commencée et achevée par un seul homme, et cependant il n'en est pas ainsi. Je vais, en racontant rapidement l'histoire de cette basilique , prouver que bien rarement la vie d'un homme suffit à la réalisation d'un grand projet. Dans un monument achevé, c'est étonnant ce qui s'est consommé d'existences , et combien il y a de cendres de morts mêlées à ses murailles !

L'on fait remonter F origine de Saint-Ouen à l'année 399, époque à laquelle saint Victrice, Pun des apôtres de la Normandie , fonda à Rouen un grand nombre d'établissements religieux.

Dans la Vie de sainte Clotilde, on voit que cette patronne de la France a fait des largesses pour relever de ses ruines un monastère considérable situé dans un faubourg de Rouen; c'était celui de Saint- Pierre ou des Saints-Apôtres.

C'est vers l'année 692 c[ue saint Ausbert, archevêque de Rouen, exhuma le corps de saint Ouen

pour l'exposer à la vénération ; alors le nom de ce saint fut associé à celui de Saint-Pierre. Pendant plusieurs générations , l'abbaye continua de porter les noms réunis de Saint-Pierre et de Saint-Ouen. L'église de Saint-Ouen, comme tout ce qui est grand et noble , a été en butte à bien des malheurs : le feu l'a détruite trois fois , lors des guerres de religion. « Les hérétiques , s'écrie Fauteur de la No?'- « mandie chrestienne, vinrent en l'abbaye de Saintce Ouen, 011 estant entrés en furie , ils rompirent les « chaires du chœur, l'autel, les chapelles, les orgues « et l'horloge. Puis ils firent cinq feus, trois dans « l'église et deux en dehors, et y bruslèrent les a sièges et les clostures tant du choeur que des cha- « pelles . . . Lesdits calvinistes firent porter à la monte noyé, par dérision, le chef de saint Romain sur « une civière avec des torches de paille ardente, et « le bruslèrent en dansant autour d'ycelui. Le jubé, (( qui était d'une riche sculpture, fut également c( rompu , et toutes les images brisées. Puis ils se (( jetèrent avec fureur sur les ornements sacrés , sur (( les reliques et généralement sur toutes les ria chesses de la sacristie. »

Ici le chroniqueur énumère les difTérents objets du trésor avec de scrupuleux détails.

Ce n'est d'abord, en tête de cet inventaire de pertes et de ruines, que des châsses, entre autres

celle de saint Ouen, couverte en fin or, avec des verges d'or, des clochetons d'or, et tout cela rehaussé de rubis , d'émeraudes , de topazes et d'escarboucles.

Un petit ange de vermeil , où sont des reliques de la Vierge Marie.

Un repositaire du Corpus Domini de fm or avec saphirs... Puis des croix d'argent, de vermeil; des bannières de velours , de brocart, de drap d'or ; des encensoirs, des calices, des ciboires, des missels reliés de pourpre , rehaussés , bosselés de nœuds de diamants et de pierreries ; des mitres et leurs pendants enrichis de perles avec des clochettes étant aux pendants desdites mitres; un poêle ou dais du Coî'pus Domini en drap d'or, où sont attachées vingt - une grosses perles , avec deux étoiles de perles, etc. etc.

En vérité, c'est à éblouir rien que de copier cet inventaire , car en le transcrivant je crois voir toutes les choses décrites. 0 Saint -Ouen! comme tu es déchu de ta splendeur! comme tu es devenu pauvre aujourd'hui! mais, comme un roi dépouillé, tu es encore majestueux de ta propre majesté.

Les cérémonies sont encore nobles et belles dans cette immense église ; mais combien plus imposantes encore elles devaient être , quand Pabbaye était habitée par de nombreux religieux ! Que ces fds du

silence el de la solitude devaient produire un bel etfet dans les saintes processions s'allongeant dans la nef et dans les bas-côtés, apparaissant et disparaissant dans cette forêt de piliers et de colonnes ! A mesure qu'ils avançaient , la clarté de leurs cierges éclairait davantage les voûtes élevées, parsemées d'étoiles d'or sur un fond d'azur ; et leurs voix chantant Dieu devenaient plus puissantes. Et puis eux étaat plus riches que le clergé d'aujourd'hui, n'épargnaient ni l'encens, ni les fleurs, ni les accords de l'orgue; alors des nuages de parfums, des litières de roses effeuillées sous les pas du saint Sacrement; alors des concerts qui semblaient venir du ciel ; et pais, dans ce temps-là, les murs, les faisceaux de colonnes n'étaient pas noirs et enfumés comme ils le sont aujourd'hui; il y a peu d'années que l'on voyait encore , dans vingt endroits de l'église, les noires traces des forges que l'on y avait établies en 1793. Les hommes d'alors n'avaient rien trouvé de mieux que de forger des armes dans le temple du Dieu de paix.

C'est du jardin de Saint-Ouen que la superbe basilique conçue et élevée par Marc d'Argent apparaît dans toute sa magnificence , du milieu des acacias et des tilleuls qui croissent à sa base, et qui paraissent tout nains, comparés à sa hauteur; la vaste égHse étend son corps grisâtre , tout hérissé de pinacles et

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de pointes aiguës , de petites pyramides surmontées de statues de moines; et puis ses trente-quatre arcsboutants , qui , semblables à autant de bras , se détachent du corps principal de l'édifice pour mieux s'appuyer sur la terre ! et la grande pensée du monument, qui s'élance droite, ornée, majestueuse; tour belle entre toutes les tours , élevant en hommage vers Dieu une couronne taillée par le génie des hommes !

Des galeries bordées de balustrades à jour se dessinent en gris sur le bleu des ardoises, comme de longues bandes de dentelles brodées. Et ces hautes fenêtres on ogive, si nombreuses, si rapprochées que c'est comme un mur de verre depuis la base jusqu'au toit , mur sur lequel la main des fées se serait amusée à appliquer des ornements de pierre !

Et ces frontons qui portent à plus de cent pieds du sol leurs images de la Vierge et de saint Ouen!. ..

Toutes ces choses, tous ces détails forment un ensemble qui saisit l'âme et qui force le plus orgueilleux d'entre nous à confesser que parmi nos architectes d'aujourd'hui, nous n'en avons pas un digne de dénouer les cordons des sandales du moine Roussel Marc d'Argent (1).

(1) Cet homme de génie était né au village de Quincampoix, à trois lieues de Rouen; il fit d'assez bonnes études^ et entra fort jeune dans

Si Saint-Ouen est si beau à regarder du dehors, à étudier dans son merveilleux portail de la Vierge, qui donne sur le jardin, il est aussi bien beau dans son intérieur sous différents aspects et à différentes heures ; . -

Bien beau, quand la foLde, formant comme une mosaïque sous ses voûtes, emplit son immensité, entoure ses piliers, et s'étend de dessous l'orgue jusqu'à la chapelle de la Vierge ;

Bien beau , quand le silence et la solitude sont là comme deux génies inspirants, comme deux anges conducteurs pour se saisir de la pensée de l'homme qui y entre, et la porter à Dieu ;

Bien beau, quand vient le soir, et qu'à travers le haut mur de verre vous apercevez la couleur nacre de perle du ciel, et que vous n'avez avec vous que la larnpe du sanctuaire qui brille plus

l'abbaye de Sainl-Ouen, pour s'y consacrer à la retraite... Il y remplit avec distinction plusieurs emplois, et mérita, par ses rares qualités, d'en être nommé abbé en 1303 ; il y établit une discipline sévère, augmenta les domaines et les revenus, fit un grand nombre de travaux utiles, et s'immortalisa par la construction de la nouvelle église. Les dépenses extraordinaires qu'il fit portèrent le peuple à supposer qu'il avait trouvé la pierre philosophale et avait connu le secret de faire de l'or. On prétendit même pendant longtemps que l'on conservait soigneusement dans l'abbaye le creuset et les alambics dont il s'était servi. Il mourut en 1339; il a été inhumé dans son chef-d'œuvre; sa tombe se voit à la chapelle de la Vierge.

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vive dans les ombres, et quelques fidèles qui prient mieux quand le recueillement du soir leur est venu ;

Bien beau toujours, car c'est toujours une vraie, une digne pensée d'hommage de la créature envers Dieu.

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