‹ Souvenirs et impressions de voyageChapitre 23 sur 44 · ROLLON ET LA CHASSE DE SAINT-OUEN · texte numérisé non relu

ROLLON ET LA CHASSE DE SAINT-OUEN

Après avoir décrit la magnificence du temple , disons combien les reliques du saint qui y est honoré étaient en grande vénération , et combien , dans les siècles passés, les populations chrétiennes mettaient de prix à conserver parmi elles les restes du patron qu'elles avaient adopté. Alors la châsse d'un saint faisait partie des trésors et des attaches de la patrie. Et souvent l'on a vu, dans ces jours de foi et de piété, des peuples payer des sommes immenses pour racheter de leurs ennemis les reliques qu'ils avaient emportées dans leur butin de conquête. Les ossements d'un pauvre pâtre dont l'âme était du ciel , étaient, aux yeux de ces fervents chrétiens, plus

précieux que la couronne d'un roi, et, pour les ravoir, ils s'imposaient de lourdes rançons.

Rollon , avant de s'endormir dans son armure de fer et de se coucher dans son lit de marbre , avait voulu prouver aux habitants de la Neustrie, qu'il venait de conquérir, que sa foi était vive en Dieu et en ses saints. Avant sa conversion , alors qu'il était venu sur la foi d'un songe s'emparer du riche et verdoyant pays des Neustriens, il avait inspiré une telle terreur, qu'à la nouvelle de son approche les populations entières fuyaient en criant au Seigneur : A fuî^ore JS ormannorum libéra nos, Domine !

Alors les religieux de Saint-Ouen avaient, avec tout le peuple , fui de la cité menacée , enlevant de leur éghse , déjà renommée par sa beauté et sa richesse, le corps de leur bienheureux patron. Devant ce terrible Rollon, les vivants ne fuyaient pas seuls , les morts aussi quittaient leurs sépulcres.

Le corps de saint Ouen avait été heureusement enlevé dans sa châsse enrichie de pierreries, car le monastère où elle était gardée fut pillé et brûlé de fond en comble.

Plus tard cette profanation pesa lourde sur la conscience du conquérant devenu chrétien , et il n'eut de paix dans l'âme que lorsqu'il eut ramené les reliques vénérées à leur ancienne place.

Cette relique, en grand renom dans toute la France, avait été pieusement reçue en dépôt par Charles lé Simple : un ambassadeur lui fat envoyé par le nouveau duc de Normandie , pour redemander le corps du saint. Charles n'accédant pas tout de suite à ce désir, le vieux guerrier tira à demi sa puissante épée, et dit : « Je la tirerai tout entière, si Charles ne se hâte pas de restituer à la terre que j'ai conquise le corps qui lui appartient. »

Quand RoUon menaçait , ce n'était pas en vain , le monde le savait ; aussi] bientôt le roi de France fit remettre en route la châsse renfermant les ossements du saint solitaire... Des religieux la portaient respectueusement sur leurs épaules, se relayant sur la longueur du chemin , bordé de peuple agenouillé , chantant des louanges et des cantiques à Dieu et à saint Ouen, qui revenait à son tombeau , comme un exilé à sa maison.

Arrivés à un quart de lieue de Darnetal , les moines déposèrent leur fardeau sacré pour entonner des actions de grâces... Mais quand, quelques instants après, ils voulurent le remettre sur leurs épaules et continuer leur route, le cercueil était devenu pesant comme une montagne, et tous leurs efforts et ceux de bien d'autres ne pouvaient tant seulement le faire remuer sur l'herbe.

DE VOYAGE. iSl

Saisis de crainte à ce prodige, les prêtres, les religieux , le peuple redoublèrent de prières ; avec les manches des croix d'argent et des bannières bénites, avec des barres de fer on chercha en vain à l'enlever. Celait, dit la chronique, toujours comme une montagne.

Des messagers furent alors dépêchés au duc pour l'avertir du miracle, et bientôt le prince arriva... arriva en bon chrétien : sa tunique serrée et tricotée de fer ne le revêtait plus , car ce n'était pas pour combattre qu'il venait, mais pour prier. Sa tête était sans casque et sans couronne, et, avant d'approcher de la relique aimée, vénérée et redoutée, le conquérant se déchaussa, dépouilla sa robe de pourpre et s'agenouilla sur la poussière, en faisant une longue et fervente prière , que les chroniqueurs ont conservée.

Après cette fervente invocation, Rollon vint essayer, en tremblant, de soulever la fierté... Mais, ô prodige ! ô miracle ! elle est redevenue de son poids ordinaire, la volonté de Dieu ne pèse plus sur elle. Le prince l'enlève, lui et les plus illustres seigneurs de sa cour la prennent sur leurs épaules et la reportent à l'église nouvellement reconstruite de Saint-Ouen. Là elle resta priée et honorée jusqu'en 1562; à cette époque les calvinistes, vandales si jamais il en fut, et ennemis acharnés des saints,

brûlèrent le précieux cercueil et profanèrent les reliques.

Pour garder durable souvenir de cette translation faite par le premier duc normand , il fut donné au lieu où le miracle avait été opéré, et où tant de prières avaient été dites et de louanges chantées, le nom de Longpaon, qui signifie Longues louanges.

Pendant mon séjour à Rouen, dans mes courtes heures de loisir, j'aimais à aller m'asseoir dans le jardin qui élève ses massifs d'arbustes au pied du splendide édifice. Un matin, j'avais besoin de rafraîchir ma tête du travail de la nuit , je voulus aller rêver dans ce qui avait été Tancien enclos des religieux de l'abbaye; mais je m'étais levé avant le gardien de la jolie et tranquille promenade, et j'en trouvai la grille fermée. Je suivis la rue de Martainville , me dirigeant vers la côte de sainte Catherine y but fréquent de mes promenades solitaires ; c'était l'heure où commence le travail de ceux qui sont obligés de gagner leur vie à la sueur de leur front. Déjà les souliers ferrés , les sabots retentissaient sur le pavé des rues; de jeunes et de vieux ouvriers, portant leur pain sous le bras, se hâtaient vers la fabrique où ils devaient passer la journée et une partie du soir. En passant près d'eux, je faisais tout bas des vœux pour leur bonheur, pour que santé,

force et ouvrage ne leur manquent pas , et eux croyaient peut-être qu'il n y en avait point à faire pour moi. Ah ! cp'ils se trompaient ! je passerais à côté d'un roi que je croirais qu'il y a encore de la place en lui pour du bonheur à venir. L'aumône des bons souhaits peut être faite à tout le monde; je ne connais personne qui puisse dire : Je 71 en ai pas besoin.

Je vis, ce matin-là, un vieillard que j'avais souvent remarqué assis sur une borne, auprès de l'église de Saint-Maclou ; c'était un pauvre mendiant aveugle. Tous les ouvriers qui passaient près de lui s'arrêtaient et laissaient tomber quelques pièces d'argent dans son chapeau; pour beaucoup d'entre eux, un sou aurait été une aumône trop forte ; aussi il y avait un échange établi entre les passants pauvres et charitables, et le vieillard infirme. Je lui demandai pourquoi le lundi ie lui voyais plus de pratiques que les autres jours. C'est, me répondit le mendiant, pour que leur semaine soit bonne.

Touchante et salutaire croyance !

Auprès de la jolie et ravissante église de Saint- Maclou , que les habitants de Rouen appelaient autrefois la fille aînée de Monseigneur ^Archevêque : au coin de cette église , qui date de 1228, une fontaine coule jour et nuit; et l'homme a beau se lever matin, la source répand déjà ses ondes, ou plutôt

iU SOUVENIRS ET IMPRESSIONS

ne les arrête jamais. Les fontaines sont bien placées ainsi auprès des églises; elles sont là comme une image de la religion , dont les eaux vives ne tarissent pas, et auxquelles la Samaritaine peut toujours venir puiser.

Une petite fdle d'une douzaine d'années était arrivée dès la pointe du jour, pour remplir sa cruche à la fontaine de Saint-Maclou , et avant de s'en retourner au logis, elle lavait à la source son jeune et frais visage; car c'est à ces jets d'eau, qui jaillissent des murs , et qui , vus à distance , ressemblent à des lames d'acier , que beaucoup d'artisans viennent faire leur toilette du matin , avant de se rendre au travail. La petite fdle avait un instant perdu de vue sa cruche , et s'amusait avec un enfant de son âge à folâtrer et à se jeter de l'eau ; le petit garçon , en courant , heurta le vase de terre , qui tomba de la marche où il était posé sur le pavé, et se cassa en mille pièces... Oh! alors quels cris la petite fdle fit entendre... 3Ion père va me battre! mon père va me battre! répétait - elle en se tordant les bras... Ah! que je suis malheureuse ! Et de grosses larmes coulaient sur ses joues , et la pauvre enfant tremblait de tout son corps , à la pensée des coups qui l'attendaient à sa rentrée à la maison. Quelques femmes en haillons qui étaient aussi venues à la fontaine cherchaient à la consoler ; mais elle répétait tou-

jours : Mon père va me batlre ! mon père va me battre !

L'aveugle, appuyé contre le mur de Téglise, m 'entendant marcher auprès de lui, m'arrêta et me dit:

« Monsieur, donnez ça à cette enfant, qu'elle achète une autre cruche , qu'elle s'en retourne chez elle, ef elle ne sera point battue. »

Parlant ainsi , le vieux mendiant me remit six sous que la charité lui avait donnés , et je les portai à la petite fdle , en lui recommandant bien d'aller remercier le brave homme qui s'en était privé pour elle.

C'était un lundi qu'il faisait cette bonne actionlà; j'espère bien que la semaine lui aura élé heureuse.

Cette coutume populaire de faire du bien au malheureux avant d'aller se livrer au travail m'a profondément touché. Une aumône en commençant la journée, c'est mettre Dieu pour soi. La religion nous recommande de faire le signe de la croix avant de rien entreprendre d'important. Quand ce signe du chrétien est accompagné d'une bonne œuvre, il est encore plus puissant pour attirer sur nous les bénédictions d'en haut.

Une des merveilles du vieux Rouen, c'était le pont de pierres de huit arches que Mathilde, femme du

roi d'Angleterre Henri II, fit jeter sur la Seine, malgré la turbulence des ondes et la rapidité du courant. Le génie guerrier du siècle qui le vit construire crénela ses parapets comme des remparts , et plaça des tours entre ses arches. Les halles de Rouen ont eu 5 dans les siècles passés , une réputation européenne ; sur leurs grandes portes, les marchands qui y apportaient leurs toiles et leurs draps avaient écrit cette chrétienne devise : Dieu \j soit.

Je voudrais retrouver ces mots sur les belles et riches devantures des magasins de l'industrie actuelle;... si Dieu était appelé à présider à beaucoup de ces entreprises, il y aurait plus de bonne foi et moins de banqueroutes.

Ces halles de Rouen, qui ont encore conservé une certaine importance , avaient été bâties sur l'ancien palais des ducs de Normandie, et de cette vieille tour où fut enfermé par son oncle, le mauvais roi Jean Sans-Terre, le jeune Arthur de Rretagne.

Là oii dominait la vieille citadelle qui croula sous les ordres de Philippe-Auguste, ce roi fit construire un château flanqué de fortes tours; une chaussée élevée de quatorze pieds conduisait à la porte principale; la claire fontaine de Galaor baignait ses ravelins , et coulait de là par des canaux dans les divers quartiers de la ville.

Outre ce château , il y avait au xv® siècle grand

nombre de beaux hôtels , avec des colombiers dans les cours et des ruches d'abeilles sous les treilles des jardins; ces hôtels appartenaient à des seigneurs et à des abbés qui séjournaient pendant la tenue de l'Échiquier, et lorsque les intérêts de leurs fiefs et de leurs abbayes les appelaient dans la capitale de la Normandie. Tels étaient les hôtels du Bec, de Jumiéges , de Sainte-Catherine , de Raffetot , du Patriarche et de Vallemont.

L'un des possesseurs de ce dernier hôtel (dit Jean Oursel, qui écrivait en 1509}, le noble et puissant Ricon de Vallemont, avait la stature d'un géant: ses ossements, trouvés dans un tombeau de pierre, causèrent un grand étonnement, quand on les découvrit près de la porte Cauchoise ; son crâne contenait (dit toujours Jean Oursel) un boisseau de blé, et l'os de sa jambe atteignait la ceinture des hommes du siècle.

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