‹ Souvenirs et impressions de voyageChapitre 24 sur 44 · RICHARD SANS-PEUR ET ROBERT LE DIABLE · texte numérisé non relu

RICHARD SANS-PEUR ET ROBERT LE DIABLE

On chercherait vainement , dans toutes les chroniques et légendes du royaume , de plus belles liis-

foires que celles que la tradition a conservées dans la mémoire du peuple roucnnais. Écoutez celle-ci :

Richard Sans -Peur, s'étant un jour égaré à la chasse dans les fausses voies d'une forêt , lorsque la blanche lune luisait au ciel, vit un pommier chargé des plus beaux fruits ; il cueiUit trois pommes , et en fut si émerveillé , que le lendemain il dit à ses barons : « Celui d'entre vous qui, avant Pheure des complies , retrouvera le pommier, pourra s'en venir près de moi requérir un don. »

Les barons coururent dans la forêt, mais aucun ne trouva le pommier, ce qui causa un grand dépit au duc; lui-même s'en vint dans la forêt, et n'en eut pas meilleures nouvelles : « Est -il donc vrai, dit-il , qu'il y a des bonheurs et de douces rencontres d'amitié qu'on n'a pas deux fois dans sa vie ? »

Qu'était devenu le pommier? Pas ne puis le conter; mais je sais que Richard, pour se consoler, sema les pépins des trois pommes, qu'il avait gardées par devers lui , dans le riant enclos de Chantereine (1).

La source de Galaor (ce nom rappelle celui d'un enchanteur), après avoir prêté ses flots à vingt fontaines, presque toujours placées aux portes des églises, forme un ruisseau qui, sous le nom de

(1) Tristan le Voyageur.

Renelle , baigne le quartier des pelletiers et des tanneurs. Ceux-ci ont fait en tout temps et font encore à Rouen un commerce considérable, et manipulent le cours de l'eau, qui iiltre à travers leurs bruyants ouvrages. Ces artisans sont les premiers qui s'établirent à Rouen , et plusieurs de leurs familles semblent remonter au temps du duc Rollon; aussi ont-ils conservé sur les princes de Normandie des traditions précieuses , malgré leur altération et leur mélange avec des fables populaires.

Voici comment ils racontent les aventures de ce fameux Robert le Diable, dont le nom est aussi connu que celui de Barbe Bleue!

La tempête était forte , le tonnerre grondait au ciel, la terre ruisselait de pluie, les arbres craquaient et pliaient sous la furie du vent, et la tourmente enlevait le chaume du palais ducal.

Pendant cette lutte de tous les éléments, aux grondements de la foudre , à la lueur des éclairs , la duchesse donnait le jour à un enfant, qui bientôt après sa nativité reçut le surnom de Robert le Diable.

Encore à la mamelle, il se plaisait à déchirer le sein de ses nourrices, et bientôt aucune ne se souciant plus de tant risquer avec ce cruel enfant , on lui donna une chèvre au lieu d'une belle et fraîche villageoise ; et souvent alors il y avait lutte et combat entre la nourrice et le nourrisson. Plus d'une

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fois Robert fut le plus fort ; souvent la chèvre fut terrassée par l'enfant.

Lorsqu'il fut d'âge à apprendre , il riait de tout ce qui était science et savoir : il lacérait les livres et n'était appliqué et habile qu'à tendre des pièges aux maîtres chargés de l'instruire.

Quand fut venue pour lui la saison d'être armé chevalier, une compagnie courtoise se rendit aux joutes pour lui faire honneur ; mais Robert , ne pensant plus que c'étaient simples jeux et feintes batailles, frappa tout de bon d'estoc et de taille, et assaillit avec une lance affilée les preux les plus nobles du pays. Ceux-ci cependant n'étaient point venus au tournoi pour combattre à outrance , et il en tua quatre malgré eux.

Ce sang répandu sur l'arène qui n'avait été ouverte que pour une fête , attrista toute la noble assistance ; les dames quittèrent le soir le manoir ducal , en répétant entre elles le mot de discourtoisie, et reprirent le chemin de leurs châteaux.

Quant à Robert , il s'alla cacher dans la forêt avec de mauvais desseins , ... et bientôt de jeunes et nobles chevaucheuses n'osaient plus traverser les campagnes pour aller d'an château à l'autre, se visiter et assister aux baptêmes , fiançailles , noces et banquets de famille et d'amis.

Robert, oubliant Dieu et méprisant ses saintes

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lois, rançonnait les abbayes et pillait les églises. Le clergé convint de mettre la terre du duc en interdit. On couvrit l'autel d'épines, pour indiquer la vacance de tout office divin. Le duc, voyant que ses peuples étaient en complainte contre son fils, ne put cacher sa douleur et pleura ; puis , après ces larmes d'amour paternel , il pensa à son devoir de prince , et fit publier à son de trompe qu'il pardonnerait à ceux qui mettraient la main sur Robert , coupable de sacrilège.

Robert vit arriver les archers de son père; il les laissa approcher, puis leur creva les yeux.

Alors le chagrin et la sévérité de son père redoublèrent ; par son ordre , on fit sonner la cloche du befProi et le cor du donjon, afin que chacun courût sus à Robert le Diable, comme on ferait contre un loup cervier ou contre une bête des Ardennes. Les menaces lancées contre lui, les mesures prises pour se saisir de sa personne , ne firent qu'irriter le méchant garçon : il alla se réfugier dans un bois qui servait de refuge aux vagabonds, aux excommuniés, aux hommes perdus de dettes et tarés de réputation.

De ce vil ramassis d'hommes Robert devint bientôt le chef, et, en telle compagnie, se rendit coupable de tant de forfaits, que chacun s'émerveillait que la terre ne s'entr'ouvrit point sous ses pas. Savez-vous

avec quoi il marquait son passage? C'était avec du sang, des flammes et des ruines. Dans une de ses tournées , il tua les moines d'une abbaye , vola des croix d'argent, tua le fds du comte de Goutances, et noya un baron du pays.

Pour qui commettait tant d'excès, il n'y avait plus ni jeûnes ni abstinence ; il ne jeûnait ni à vigile ni à quatre-temps , et mangeait de la chair le vendredi. Un jour que Satan le poussait encore plus fortement que de coutume dans la mauvaise voie, il tua sept ermites cjui vivaient ensemble dans une grotte écartée. Et comme chacun d'eux disait à son dernier moment : Monseigneur Robert , je vous pardonne, tant de charité toucha le cœur qui n'avait jamais connu le bonheur de pardonner. Emu de tant de clémence, moins pervers que les autres jours, et se trouvant sur les confins de la forêt d'Arqués, il lui prit désir d'aller voir, pour se distraire, ce qui se passait au château de sa mère.

Le ciel était tout de pourpre et d'or au couchant ; la soirée était belle et douce ; la duchesse avait fait apporter des bancs sur le perron afin de jouir de la fraîcheur ; elle était venue en ce manoir de plaisance avec ses demoisellles et ses pages pour chercher trêve à ses soucis maternels, quand soudainement un homme dégouttant de sang parut à la porte... C'était Robert, et le sang dont il était rougi était

celui des sept ermites... A sa vue, demoiselles et pages se levèrent, et quand il eut avancé dans la cour, les dames et les serviteurs qui avaient nourri et soigné son enfance s'enfuirent comme on se gare du feu grégeois ou d'un vrai démon d'enfer... Cette terreur, cette horreur qu'il inspirait, lui firent entrer dans lame une pensée salutaire... Il s'arrêta tout rêveur, baissant la tête et croisant ses bras nus sur sa poitrine haletante.

Tout le monde Pavait fui, mais sa mère était restée là ; lasse de la vie et regrettant d'avoir été féconde, elle descendit les marches du perron et alla droit à son fils. Arrivée tout proche de lui, elle lui dit: « Sire, tous ont eu peur de vous, tous ont pris la fuite,... et vous n'aurez aujourd'hui céans qu'une victime,... mais une mère ; peut-être sera-ce assez pour un jour? »

Robert , qui avait fait trembler, tremblait à présent comme la feuille du peuplier quand la brise matinale se lève. Et il répondit : « Hélas! Madame, pourquoi vous occirais-je? Moi, qui ai tant fait de maux, je ferais donc aujourd'hui pire que jamais? Non, je ne le ferai pour nulle chose au monde , et en ce moment je ne me sens pas d'autre envie que de répandre mes premières larmes:... à votre voix je sens que la nature m'a donné un cœur.

« Je sais que les démons sujets de Satan me re-

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gardent comme leur frère et leur proie; ils ont, je ne l'ignore pas , d'inouïes prétentions sur mon corps et sur mon âme; mais ils ne les auront pas,... car en vous voyant, ma mère,... j'ai pris une résolution, c'est de m'amender et d'aller en cour de Rome pour confesser tous les péchés de ma coupable vie. »

A ces mots, la duchesse sentit se fondre et s'en aller comme la neige sous le soleil tout ce qu'elle avait de colère;... elle allait peut-être jeter ses bras autour du cou de son fils, mais il avait disparu pour retourner en sa forêt.

Là, il fit part de sa résolution à ses compagnons de brigandage , de pillage et de meurtre , et voulut les convertir; mais ils haussèrent les épaules, et lui répondirent que, ni pour vie ni pour mort, ils ne s'abstiendraient de mal faire. Ce qu'ayant entendu , Robert renonça à la parole, prit une massue, les assomma, ferma la porte de son manoir, en prit la clef, et laissa là un grand tas d'or et d'argent.

Tout riche qu'il était, il chemina en piteux costume, ne s'arrêtant sur la route que pour manger du pain noir, boire de l'eau et se frapper de sa discipline; sur la route il s'était tellement macéré, qu'en arrivant à Rome il faisait pitié. Le pape, tout courroucé qu'il devait être contre le chrétien coupable de tant de crimes, le reçut pourtant à miséricorde, et

lui enjoignit d'aller vers un anachorète pour lui confesser ses péchés.

Pendant la nuit précédente , le saint ermite avait eu une vision; un ange du Seigneur lui avait apparu, et lui avait dit: (( Un orgueilleux, un méchant, Robert le Diable enfm, va venir s'agenouiller devant toi et te confesser tous ses crimes. Dieu te recommande par moi de lui imposer pour expiation et pénitence de contrefaire le fou et le muet, et de ne manger rien , sinon ce qu'il pourra manger avec les chiens de la vénerie de l'empereur. y>

L'anachorète, prévenu et instruit par la vision céleste, reçut Robert en levant les mains au ciel, et lui remontra paternellement les grands périls de corps et d'âme qu'il avait courus; puis, après l'avoir admonesté et l'avoir exhorté à contrition , lui détailla l'âpre et rude pénitence. Robert, l'orgueilleux, l'indomptable Robert l'accepta sans mot dire , et ce fut par cette soumission et ce silence qu'il commença à l'observer.

Il se rendit en une grande ville d'Italie où résidait un empereur, lequel avait une fille unique, nommée Émeline, miracle de douceur, de savoir et de vertu:... mais elle était muette, et jamais onques on n'avait entendu le son de sa voix ; et , au dire de tous, c'était grand dommage, car on devinait que ses paroles auraient été douces comme sa figure.

Robert, remplissant la pénitence que lui avait imposée l'ermile , faisait le fou , tantôt frappant les murs avec son bâton . tantôt rompant des pailles , en pleurant comme un enfant sans nulle raison. Il alla humblement se coucher sous l'escalier du palais , et quand les valets de la vénerie portaient aux chiens leur pitance, lui qui avait mangé dans des écuelles d'or, venait sans orgueil partager la nourriture des meutes. L'empereur, en ayant été averti , se sentit remuer le cœur de compassion , et fit conduire Robert sous les arbres du verger aux bords d'une limpide et claire fontaine qui coulait entre les herbes fleuries.

Robert , trouvant cette prairie belle comme celles de Normandie, comme celle dans laquelle il avait joué sous les yeux de sa mère, prit en amour ce lieu : il vivait au bord de la jolie source, et quand il se regardait dans le miroir de ses ondes, il trouvait que sa vie désordonnée l'avait bien vieilli avant l'âge ; il ne quittait la prairie que pour aller au past de la vénerie, puis il revenait boire dans sa main de l'eau de la fontaine. Puis il se couchait sur le gazon, les yeux tournés vers le ciel.

Quand il levait ainsi ses regards, il n'avait pas seulement le désir de voir l'azur du ciel ou les nuages qui passaient au-dessus de sa tête, il avait de plus l'espoir d'apercevoir Émeline , qui venait

souvent se pencher à la fenêtre de sa chambre, comme une fleur qui a besoin d'air. Souvent encore il écoutait les chansons que les rois qui demandaient sa main chantaient pour plaire à cette princesse ; ils chantaient sans obtenir d'elle un sourire, car elle prenait plus de plaisir à entendre chanter les oiseaux.

L'un de ces rois, se fâchant de n'être pas agréé, alla chercher trente mille Sarrasins, toujours armés pour toutes les vengeances , et vint avec cette formidable armée menacer l'empereur, qui n'avait alors sur pied que dix mille chevaliers.

Le jour de la bataille étant venu, Robert était allé se laver le visage à la fontaine, et, comme il se penchait sur l'eau , il entendit une voix du ciel lui crier : « Prends ce cheval blanc et ces armes blanches, et va secourir l'empereur contre les mécréants. » Au moment où Robert, revêtu de cette belle armure, montait sur son blanc palefroi, Émeline le vit; car alors elle était venue à son balcon pour donner de la graine aux oiseaux qui, des arbres du verger, venaient tous les matins s'abattre sur sa croisée. Quand la fdle de l'empereur vit Robert si brave, elle eût désiré l'aller apprendre à son père, mais elle n'avait jamais parlé.

Les gens de l'empereur, vaincus par le nombre quand Robert arriva sur le champ de bataille, étaient

en pleine déroute ; le prince normand les rallia et vint avec eux se ruer sur les Sarrasins. Ceux-ci , ne pouvant soutenir une si rude attaque, prirent la fuite devers une rivière , et ceux qui échappèrent au fer périrent dans les flots.

Robert avait eu la cuisse transpercée d'une lance ; de retour à son verger, Émeline vit qu'il avait été blessé, car il marchait avec peine. Il venait de sauver son père : elle aurait bien voulu lui dire merci; mais, hélas! elle ne le pouvait pas, car elle n'avait jamais parlé.

L'empereur avait bien vu le chevalier à l'armure blanche blessé d'un fer de lance à la cuisse ; mais , à cause de la visière baissée du chevalier, il n'avait pu reconnaître celui qui , ayant ramené les fuyards contre les Sarrasins, avait décidé la victoire. Il fit donc crier par les villes, les villages, les bourgs et les châteaux de ses États, que, s'il y avait un chevalier qui eût blanc coursier, armes blanches et fer de lance en sa cuisse, il pouvait se présenter hardiment et montrer sa noble plaie aux experts pour la faire constater; après quoi il lui serait donné pour épouse la fille de t empereur.

Le sénéchal de la ville, le cœur plein d'ambition, prétendait aussi à la main d'Émeline, et, ayant compris le sens de cette publication, s'accommoda un fer de lance à la cuisse, prit blanc coursier et blanche

armure, et se présenta à l'empereur en disant : « C'est moi ! » Mais quand on fut à l'église où le pape s'était rendu pour unir devant Dieu le victorieux et la fille de l'empereur, Émeline, par un éclatant miracle, recouvra la parole, et apprit comment le chevalier libérateur était le pauvre insensé de la fontaine du verger.

Le pape se souvint alors de Robert, et l'ermite de la forêt se rappela également la pénitence qu'il lui avait imposée pour la rémission de ses péchés ; et tous deux dirent à l'empereur comment celui que Ton croyait sans raison et sans parole, comment celui qui partageait la pitance des chiens était Robert, fils du duc de Normandie.

Et quand l'empereur fut bien convaincu que ce qui lui était déclaré était notoire , il se rendit avec tous ses grands officiers à la fontaine. Quand ils y arrivèrent, Robert était pour le moment à la vénerie, humble commensal des lévriers ; ils l'attendirent à la fontaine, et quand il retourna au verger pour se coucher sur l'herbe , ils lui firent tous ensemble une révérence et l'appelèrent seigneur.

Robert, observant toujours sa pénitence, ne répondit rien , et continua à faire le muet et l'insensé. Mais l'ermite , étant intervenu de la part du pape , le releva de sa pénitence et lui dit qu'il pouvait parler.

11 parla donc : son premier mot fut pour Dieu , le second pour sa mère et Émeline, et le troisième pour l'empereur.

Après quelques mois de séjour à la cour, après bien des fêtes et des magnificences, Robert prit congé de l'empereur pour retourner à Rouen avec Emeline j qu'il brûlait de montrer à son pays, à cause de sa vertu. Leur cortège était des plus somptueux et des plus magnifiques ; tout y reluisait d'or et de pourpre, de diamants et de pierreries.

Le prince, passant par une ville d'Italie, vit sur une place une statue de l'empereur Constantin , figurée en bronze, mais en pauvre nudité. Robert cria : // faut le vêtir, et, en disant ces mots, il jeta sur la statue le superbe manteau qu'il portait, manteau de velours brodé d'or avec des fleurs de perles et de pierres précieuses.

Ses chevaux et ses mules étaient ferrés d'or, et quand un des fers se détachait, il y avait défense aux gens de sa suite de le ramasser; s'ils entraient dans un palais oi^i l'étiquette voulait qu'en parlant au roi on ôtât son manteau et qu'on le laissât tomber par terre, les gens de Robert avaient ordre de ne point se baisser pour le reprendre : ce qui émerveillait fort tous les témoins des largesses du prince de Normandie.

Et quand, en voyant tant de largesses, son chan-

celier lui représentait que tant de magnificence le ruinait, et qu'il ne rapporterait rien en sa maison de toute la fortune que sa gloire lui avait faite en Italie, il répondait: « Chancelier, tes cheveux sont blancs, tu es plein de sagesse et d'expérience ; mais en ce que tu me dis, tu te trompes : je rentrerai en la maison paternelle avec un trésor dont tout l'argent de France et d'Ecosse ne pourrait point approcher. ))

Sur le passage , il se trouva un lieu de pèlerinage célèbre, à Sainte-Madeleine, patronne de sa mère; et , se souvenant du nom de celle qui lui avait donné le jour, il fit partir devant lui les litières dorées, les damoiseaux, les pages et les fauconniers qui marchaient en avant d'Émeline , avec un gros d'archers et de hérauts d'armes. Quant à lui, il demeura en arrière avec quelques serviteurs ; ils mirent ensemble pied à terre, se couvrirent de sacs et de cendres , et vinrent en toute humilité réciter le rosaire devant l'image de la sainte.

Leurs dévotions s'étant prolongées jusqu'aux offices du soir, ils couchèrent dans la ville , qui était toute close de murailles; et quand, le lendemain, Robert, empressé de rejoindre Émeline, voulut avec ses suivants sortir de l'enceinte, les gardiens des portes, ne le connaissant pas, se pressèrent si peu, qu'il y eut une querelle entre les gens du prince

et la garde de la ville. Dans cette rixe, Robert fut atteint d'un coup de bâton ; ses hommes voulurent alors le venger, mais lui, si vindicatif, si terrible autrefois, ne voulut pas que le sang coulât pour lui, disant qu'un pèlerin devait souffrir pour l'amour de Dieu.

Enfin Robert revit la verdoyante Normandie; elle avait souffert de ses crimes, elle allait se réjouir de son repentir ; son père et sa mère étant trépassés , il allait régner sur elle. Il présenta sa femme à son peuple; la joie du peuple fut grande , car la renommée avait devancé la fille de l'empereur pour proclamer sa bonté et sa sagesse. Un jour que les populations se pressaient autour du duc et de la duchesse de Normandie, et faisaient retentir l'air de joyeuses acclamations, Émeline dit à son noble époux : « Eh bien! seigneur, maintenant manque-t-il quelque chose à votre bonheur?

— Eh! oui vraiment ; il me manque les regards de ma mère; j'aurais voulu qu'elle eût vu ce que vous valez et la félicité que vous me faites. »

Robert, revenu en son pays natal, eut encore beaucoup d'aventures, mais toutes honorables, car il vécut en bon chrétien: néanmoins, comme les souvenirs des premiers écarts restent facilement dans l'esprit du peuple, on l'appelait encore Robert le Diable, alors qu'il était devenu homme de bien.

Telle est la traduction libre d'une vieille ballade normande qui a été longtemps chantée dans les campagnes et dans les villes du pays de Rollon , de Guillaume le Conquérant, du duc Richard et de son fils... Aujourd'hui on ne la chante plus, mais dans les veillées on se raconte, au hameau , l'histoire que je viens d'écrire pour vous.

Vous y avez vu, mes jeunes amis, que Robert marchait à grands pas vers l'abîme ; après bien des sacrilèges, des brigandages et des meurtres, il inspirait une telle frayeur, que tout le monde fuyait à son aspect... Sa mère seule n'eut pas peur, alla au-devant de lui; elle lui parla, et dès cet instant ce prince , dont tous les hommes de bien désespéraient, fut touché au cœur par les paroles maternelles, et s'amenda... Mes enfants, c'est ce trait d'amour fdial qui m'a fait vous raconter l'histoire de Robert le Diable; j'ai voulu vous prouver qu'une mère est un second ange gardien (1).

(1) Voyez Marchangy.

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