DÉVOTION DES MARINS A MARIE , ÉTOILE DES MERS
On dit que le plus beau chemin qui soit au monde, c'est la fameuse levée qui borde la Loire depuis Blois jusqu'à Angers. Eh bien! il y en a un non loin de Rouen, que, pendant quelques lieues J'aime à l'égal de la levée, c'est la route de Duclair.
Ici le pays tout entier est un véritable aspect de cette belle province de Touraine, que nos géographes ont , avec raison , appelée le Jardin de la France. A deux lieues de Rouen, la Seine s'est tout à coup élargie, et, par la majesté et la puissance de ses ondes, s'est faite semblable à la Loire. Le coteau que le voyageur qui se rend au Havre a à sa droite ressemble tout à fait à ces montagnes de tuf que le Tourangeau et l'Angevin ont creusées, et que l'industrie habite ; même élévation , mêmes accidents , et malheureusement même couleur. Ces rochers blancs ont quelque chose de trop cru , sont froids à l'œil , ils tranchent trop brusquement avec la verdure. Les lierres qui s'attachent à eux sont trompés ; ils comptaient y vivre des siècles, comme autour de
nos rocs de granit; mais vient un éboulement , et les plantes grimpantes des parois , et les arbustes qui couronnaient la cime, et les pierres projetées comme des corniches, tout s'écroule, s'abîme et s'aplatit sur le bord du chemin.
Mais, je me hâte de le dire, malgré ces défauts des rochers blancs, il y en a un d'un effet admirable : entre le poteau qui indique le chemin d'Hénou ville et le village de Duclair, la chaise de Gargantua, entre autres , fixe les yeux de tous ceux qui savent regarder; ici le roc a des teintes plus roussâtres et plus chaudes ; on dirait des ruines, un reste de dôme et de pinacle gothique. Les hommes cherchent souvent à imiter la nature, ici la nature a semblé vouloir copier leurs plus beaux ouvrages, leurs vieux temples à l'Éternel. Et que l'on ne croie pas que, sur cette jolie route, les yeux seuls aient leur part ; Non, dit Nodier, les deux rives de la Seine, depuis Duclair jiisqii à Caudebec , sont riches de tous les souvenirs des rois mérovingiens. Cette immense masse de verdure , qui s'exhausse et s'étend de l'autre côté du fleuve, c'est la forêt de Bretonne , si aimée des chasseurs , et qui a vu , sous ses ombrages , les successeurs de Clovis planter leurs tentes et tenir leurs conseils. Au nord, cette grande étendue où l'herbe bleuâtre et de longues coupures annoncent un marais, c'était autrefois une
forêt, celle de Jumiéges. Elle est tombée, c'est la destinée des arbres d'être abattus!... Mais ces tours, ces arceaux, ces ogives élancées; mais ces autres forêts de piliers et de colonnes, qui devaient durer toujours, le vandalisme les avait mis en coupe, et s'il reste aujourd'hui quelque chose de l'antique abbaye, c'est qu'un ami des arts, M. de Caumont , s'est trouvé là avec de l'argent et du bon goût.
Plus on avance vers Caudebec, et plus le paysage prend un aspect maritime ; les fortes marées bruissent à votre gauche et laissent sur les bords du fleuve de longs festons d'écume blanche ; par delà la large nappe d'eau , vous apercevez le château de Meilleraye avec son grand éventail de verdure et ses superbes allées droites.
Un peu avant d'arriver à la jolie capitale du pays de Caux , le chemin monte et descend , tourne et méandre, comme l'allée bien dessinée d'un parc anglais : c'est là que j'ai remarqué une innombrable quantité de sources et de ruisseaux , venant des coteaux voisins, et roulant leurs flots d'azur, bouillonnant , écumant et murmurant ; on les dirait pressés de porter le tribut de leurs ondes au-devant d'un grand seigneur. Insensés! quand leurs eaux se seront confondues avec celles de la Seine , qui parlera d'eux? Dans la prairie, ils avaient un nom; perdus dans le fleuve, ils n'auront que l'oubli.
Je me persuade que les premières maisons que j'ai vues en arrivant à Caudebec, maisons si propres, si fraîches, appartiennent à quelques anciens marins revenus au pays après bien des voyages de longcours; ils auront voulu établir leur demeure sur le haut lieu et en face des eaux ; ils auront voulu pouvoir découvrir au loin les voiles qui ramènent peutêtre aujourd'hui leurs fils, devenus marins à leur tour.
Caudebec est parée de cette propreté qui distingue les villes qui se rapprochent de la mer; un quai planté de beaux arbres longe la Seine, et là l'animation ne manque pas.
La merveille de cette jolie petite ville est l'église. Henri IV disait : C'est la plus belle chapelle que f aie onques vue. Jamais nulle part le ciseau n'a sculpté aussi délicatement la pierre; c'est tout un réseau d'arabesques, une dentelle brodée de dessins admirables, qui revêtent le côté du grand portique; les deux genres les plus gracieux, le gothique et la renaissance , s'y mêlent et s'y confondent comme à l'église de Gisors.
Mais le prodige , le bijoUy comme disent les habitants de la contrée, c'est le clocher. J'ai dit quelque part, en parlant de la tour de Saint-Ouen, que les hommes en la bâtissant avaient eu l'air de vouloir élever vers Dieu la couronne qui lui appartient;...
à Caudebec, ce n'est plus une couronne, c'est une tiare que les fidèles ont exhaussée dans les airs ; ... et cette pensée, toute catholique qu'elle est, donne cependant à l'édifice quelque chose d'oriental ; on dirait le minaret d'une mosquée.
Ce clocher manque peut-être de hauteur; mais le fini, la délicatesse, la légèreté de son ensemble rachètent ce défaut... Ce qui jadis devait être d'un grand effet, c'est la galerie supérieure qui entoure la toiture de l'église. Sa balustrade, au lieu de se composer d'ornements courants , découpés soit en ogive, soit en trèfles, en losanges, en chaînons, est taillée à jour en longues lettres gothiques qui reproduisent les premières paroles du Salve Regina;... autrefois toute cette légende était dorée. Vous figurez-vous la magie que devaient avoir sur la couleur foncée de la toiture ces grandes lettres d'or?
J'aime cette magnificence de nos pères; tout ce qu'il y avait de plus riche, de plus pur, de plus beau, ils l'offraient à Celui de qui nous viennent tous les biens. On était ainsi reconnaissant, parce qu'on avait la foi ; aujourd'hui, qu'on ne croit qu'en soi-même, on ne donne ni à Dieu ni aux hommes; on conserve tout dans ses coffres.
Je n'ai encore parlé que de l'extérieur de l'éghse de Caudebec; l'intérieur n'est pas moins digne d'être
admiré. La nef en est haute et hardie, et de belles colonnes forment l'enceinte du sanctuaire. Les basculés contiennent plusieurs chapelles; celles de la Vierge et du Saint -Sépulcre sont les plus remarquables.
La dévotion à la Vierge se montre surtout parmi les populations maritimes ; déjà à Caudebec on sent les grandes mers, et l'on a mis sa confiance dans Celle qui calme la fureur des flots avec le sourire d'un enfant.
Dans un pays de chevalerie , on vient aussi prier souvent à la chapelle du Saint-Sépulcre, et ceci est un souvenir de croisades. Revenus de Jérusalem , ceux de nos pères cjui y étaient allés pour sauver le tombeau de Jésus- Christ des mains des infidèles, voulurent avoir, près de leurs manoirs, de pieuses réminiscences de ce qu'ils avaient vu... Alors dans toutes les églises il y eut des chapelles du Saint- Sépulcre,... et là la piété et souvent d'habiles sculpteurs représentaient la dernière scène de la Passion ;, celle oij le Sauveur est mis dans le tombeau. A Caudebec, on voit Joseph d'Arimathie, Jean le Bien- Aimé , les saintes femmes et la Mère des douleurs ; toutes ces figures pleines d'expression entourent le Christ que Ton descend dans un tombeau , qui seul , entre toutes les tombes, n'aura rien à rendre à la fin des siècles.
4éO SOUVENIRS ET IMPRESSIONS
Décidément Henri IV avait bon goût en trouvant l'église de Caudebec une des plus jolies chapelles qu^onpût onques voir en aucun lieu. Il ajoutait, dit la tradition, que c'' était un diamant mal enchâssé , faisant allusion à la laideur des rues qui avoisinent l'église.
A Caudebec, le Béarnais a battu le duc d'Albe : ce dernier reçut une grave blessure sur les glaciers de la ville , ce qui ne l'empêcha pas , dit-on , de passer la Seine à cheval avec toute sa cavalerie. La rivière avait donc moins d'eau qu'aujourd'hui?