LA CHAPELLE DE BARRE-Y-VA ET LA VIEILLE LÉGENDE
J'avais passé la journée dans une de ces bonnes maisons normandes qui, en adoptant l'élégance de la vie actuelle, ont eu le bon esprit de conserver la cordiale hospitalité des anciens jours. La fraîcheur du soir était maintenant venue ; mes hôtes et moi nous primes le chemin d'un petit oratoire dédié à Notre-Dame de Miséricorde. Dès l'année 1216, audessous de l'endroit oii s'élève l'humble chapelle, la Seine était très- dangereuse, ce que les marins appellent la barre y venait ; de là le nom de Barre-
y-va; en passant sur ces eaux périlleuses, le matelot ne manquait jamais d'ôter son chapeau goudronné, de faire le signe de la croix et de se recommander à Notre-Dame de Miséricorde.
Une fois, en face de ces rochers qui ont Pair de menacer la toute petite chapelle , et qui , depuis plus de six cents ans, la respectent , un vaisseau qui revenait de bien loin faillit périr ; le capitaine se jeta à genoux, et, avec tout son équipage, au miheu du danger entonna YAve, maris Stella; secours lui vint d'en haut, et la barre ne brisa point son navire. Rendu à sa famille, le marin reconnaissant fit faire une belle statue de la Vierge, que les matelots appellent Etoile des 7ners; et tout près du lieu où il avait failli être englouti dans le fleuve, il fit élever un petit oratoire, où il plaça la statue consacrée.
Mais la renommée de Noti^e-Daine de Barre-y-va ne tarda pas à s'étendre, et la piété des marins dédia à la patronne des hommes de mer une plus belle et plus grande chapelle. L'image miraculeuse y fut portée en grande pompe et placée sur un riche autel.
Le lendemain du jour de la dédicace , quand le chapelain entra dans la nouvelle chapelle, il alla s'agenouiller devant le trône de la Reine des anges ; . . . mais, ô prodige ! elle n'y était plus.
D'abord la frayeur fut grande, et le peuple ré-
pétait ; (( Nous sommes donc indignes qu'elle habite parmi nous ! Quels sont les impies qui nous attirent cette punition du Ciel? » Et peut-être d'injustes perquisitions allaient commencer, lorsqu'une femme qui avait eu son enfant enterré dans l'ancien ermitage, y entra pour prier sur la petite tombe de son fds; et là elle aperçut le statue de Notre-Dame qui avait repris son ancienne place. On ne vit pas tout de suite le miracle ; on crut que quelques habitants de la contrée Pavaient ainsi nuitamment enlevée ; il y eut donc une solennelle procession pour la reporter à la nouvelle et belle chapelle. Mais cette cérémonie, mais les fleurs, mais l'encens dont on parfuma le nouveau sanctuaire ne purent retenir la miraculeuse image. Le lendemain encore el!e fut retrouvée à l'endroit ou la piété et la reconnaissance du marin l'avaient primitivement placée.
Tel est, mes jeunes amis, le récit fait par un vieux légendaire : je ne garantis point sa naïve relation, et cependant je n'ai pas voulu la rejeter, car j'y ai trouvé un hommage rendu à l'humilité de la sainte Vierge ; elle préfère le modeste oratoire élevé par le marin qu'elle a sauvé du naufrage à de riches autels.
Les pèlerinages sont toujours très- nombreux à la chapelle de Barre -y -va. Eh! mon Dieu, comment ne le seraient -ils pas? Ce sont les affligés,
ceux qui souflï'ent et qui pleurent qui s'y rendent. 11 y vient bien, comme dit Charles Nodier, des marins qui accomplissent des vœux faits pendant les tempêtes; des fiancées qui déposent des couronnes aux pieds de la Vierge, pour ne les reprendre qu'après le retour de leurs fiancés, qui sont allés affronter les périls du grand Océan . . . Mais il y vient surtout des mères qui ont perdu leurs enfants , des sœurs qui ont perdu leurs frères , et des veuves qui pleurent leurs maris... C'est de la force contre les grandes peines de l'âme que Ton arrive demander à la Vierge de miséricorde et des sept douleurs ; aussi que d'offrandes n'ai-je pas vues déposées sur son autel! Des ex-voto décorent les murs de son tem^ pie rustique, de petits vaisseaux sont suspendus à la voûte : tout atteste à Barre-y~va que la foi vit encore.
On m'a raconté qu'il y a deux ans un jeune matelot et sa mère vinrent à la chapelle de Barre-y-va ; tous deux prièrent pendant quelques minutes devant la sainte image ; le matelot demandait à la sainte Vierge que sa mère ne connût ni la misère ni les souffrances pendant qu'il serait absent , et la mère suppliait le Ciel de n'avoir point de tempête pendant que son fils serait en mer.
Puis , après cette prière , tous deux se levèrent et déposèrent leurs offrandes sur le piédestal de la sta-
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iue; celle de la mère, c'était un petit cœur d'argent transpercé d'une flèche, qu'elle promettait de ne reprendre que lorsque son fils serait de retour, et qu'elle lui donnerait pour le cadeau de noces; celle du matelot, c'était un beau rosaire, qu'il ne reviendrait chercher que pour le donner à sa mère , quand il serait revenu de tous les dangers de l'Océan. . .
Les mois se succédaient, l'année était près de finir, la mère venait tous les dimanches à la chapelle du vœu; elle voyait là l'offrande qu'elle avait faite ; elle répétait : « Mon fils tarde bien à revenir ! » Mais bien vite la pieuse paysanne ajoutait: « Mon Dieu, que votre volonté soit faite ! »
Enfin, le onzième mois après le départ, elle apprend que son fils est arrivé à Rouen;... il va revenir au premier jour reprendre son beau chapelet et le lui apporter ; elle va embrasser son enfant ; . . . son cœur bat;... elle attend deux jours,... trois jours , . . . une semaine , . . . deux semaines , . . . un mois,... et son fils ne paraît pas ;... personne, personne ne vient !
Une amie,... était-ce une amie? accourt cependant dire à la pauvre mère que Julien ne viendra pas?... qu'il n'osera jamais revenir,. .. jamais rentrer dans la chapelle de Barre-y-va, car il a été infidèle à Dieu et à la sainte Vierge; aux îles il a épousé une fille protestante, et il s'est fait protestant. La fer-
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vente catholique est restée, à ces mots, comme frappée de la foudre; immobile, pâle, oppressée, elle voulait pleurer, elle ne le peut, elle étoufPe... Enfin un déluge de laruies se fait passage et ruisselle sur ses joues,... « Lui! lui! mon fils de prédilection; lui, que j'avais élevé à aimer Dieu et sa divine mère!...» Puis, se retournant vers la femme qui était venue le lui apprendre, elle lui dit d'une voix presque calme :
« Allons à Barre-y-va.
— Qu'y faire à présent ?
— Prier et reprendre mon offrande.
— Qu'en ferez-vous maintenant?
— C'était un cœur d'argent percé d'une flèche ; eh bien! je le mettrai sur un cœur que la douleur transperce et va bientôt glacer.
— Que voulez-vous dire?
— Que je ne survivrai pas à ce coup, et que je veux être ensevehe avec le cœur que je lui avais destiné. ))
La paysanne se rendit à la chapelle, et, après avoir prié en sanglotant devant la Vierge de miséricorde, elle reprit son cœur d'argent, puis se rendit dans le cimetière de Villequier; là elle s'agenouilla sur une fosse qui n'était refermée que depuis quinze mois, c'était celle de son mari. Une croix de bois peinte en noir marquait la place où reposait cet
homme de bien, vieux matelot, intrépide soldat et fervent chrétien. La pauvre femme , se penchant vers la terre, comme si son mari avait pu l'entendre, dit : « Je ne vivais plus que pour notre fils;... il a renié notre Dieu, je ne veux plus le revoir;... bientôt, bientôt je serai couchée ici auprès de toi. »
Et vraiment elle ne s'était pas trompée; car, un mois après , la même croix étendait ses bras sur le mari et la femme... Et, comme elle l'avait voulu, la mère du matelot apostat avait été ensevelie avec le cœur d'argent sous son suaire.
Vous le voyez, mes amis, il n'y a pas que les grandes villes , que les somptueux monuments, qui aient des histoires à redire. Une toute petite chapelle perdue dans la verdure et l'isolement de la campagne, un humble oratoire qu'aucune architecture ne distingue , sont souvent tout illustrés de miracles et de légendes; la villageoise avec sa coiffe de toile, comme la noble dame qui porte le cercle d'or au front, si elle redit naïvement ce qu'elle a vu, ce qu'elle a éprouvé, trouvera des paroles qui vous iront au cœur... Ainsi donc ne vous étonnez pas, mes jeunes amis , si je chemine lentement sur ma route ; il n'y a pas seulement que les grandeurs qui me retiennent.