GRAVILLE ET LE JOUEUR D'ECHECS
Je VOUS l'ai dit, en commençant le récit de mes pérégrinations, j'aime à ne pas me hâter sur la route; partout où je rencontre un ami ou un souvenir historique, je m'arrête. Voyager en allant droit et rapide comme une flèche, m'est antipathique; voilà pourquoi je n'aime que très-peu les chemins de fer, je les trouve plutôt faits pour les ballots et les effets de commerce que pour les êtres raisonnables , qui veulent voir et observer.
De Harfleur, je n'avais que quelques lieues pour arriver au Havre, et je ne voulus pas les faire sans me reposer à Graville. Je trouvai, pour m'y retenir, deux fortes tentations auxquelles je succombai : une antique abbaye à visiter, et un gite charmant qui m'était cordialement offert comme lieu de repos et d'étude.
C'est sur l'emplacement du vieux château de Graville, assise sous de beaux arbres, que s'élève la jolie maison qui m'était ofl'erte. Là , sous la fenêtre de ma chambre, cette espèce de colline arrondie, toute recouverte de gazon, de fleurs et d'arbustes, c'était
l'ancien fort de Graville (en latin Giraldi ou Guieraldi, comme le portent les rôles de l'arrière -ban du bailliage de Caux, en 1272); cette butte, environ de 200 pieds de longueur sur autant de largeur, n'a rien conservé de son ancien aspect guerrier. Hors un petit bout de vieille tour, tout est cbampétre maintenant là où la terre a jadis résonné sous les pas de fer d'hommes d'armes et de chevaliers ; le temps a si bien épaissi le tapis d'herbe et de mousse , que le pied ne bruit plus sur la pierre. Le temps a fait bien davantage : si vous pouviez mettre à nu le vieux fort^ si vous lui ôtiez son vêtement de verdure, vous trouveriez encore, à ce que l'on assure, de gros anneaux de bronze rivés dans les murs.
Ces anneaux servaient à amarrer les vaisseaux de haut bord ; car, où vous voyez aujourd'hui ce gentil petit ruisselet courir entre des corbeilles de marguerites et de dahlias , se soulevaient autrefois de rugissantes vagues : la mer était là, là où s'étendent tous ces champs bariolés de cultures diverses.
Où ces cygnes jouent gracieusement dans des eaux endormies et limpides, il y eut des tempêtes et des naufrages!... Oii î que les siècles sont de puissants travailleurs , et que nous sommes peu de chose comparés à eux !
Ces réflexions sur notre inanité, je les faisais dans un confortable salon, et j'ajoutais, à part moi : Si
nous sommes si peu de chose dans le tout immense de la création, faisons en sorte que ce peu de chose ne soit pas souillé. Pour le passé ayons respect , pour le présent patience, pour l'avenir espoir; et, misérables grains de sable que nous sommes , ne déchirons , ne blessons le pied de personne ! . . .
Les savants ne sont pas d'accord sur l'emplacement de l'ancien Carocotinuni; quelques-uns veulent que cette ville romaine , qu'Antonin a nommée dans son Itinéraire, ait existé au lieu où se voient aujourd'hui Tabbaye de Graville et le vieux fort enseveli sous l'herbe, fort dont je parlais tout à l'heure et qui a jadis porté le nom de Crétin; des étymologistes voient de grands rapports entre ce mot de Ct'etin et celui de Caracotinum. Le château de Graville se nommait, dans le moyen âge, Crétin, de Caracotinum on aura fait Cratinum, et de Cratinum, Crétin.
Moi , inhabile , je laisse aux savants à prononcer. Des débris d'urnes funéraires, des briques romaines, des pièces de monnaie , des tronçons d'armes se trouvent quand on creuse la terre aux environs de l'antique abbaye de Graville.
Le soleil était au moment de se coucher^ nous quittâmes le salon , et allâmes demander des émotions et des rêveries à l'historique église de Graville. Elle est située à mi-côte, et domine la grande route ainsi que les bâtiments de l'abbaye ; elle est portée
sur de hautes terrasses, et la masse de pierres que présente l'ensemble de l'église et du couvent est imposante par sa hauteur et son étendue.
Les religieux qui ont vécu et prié sur ces hau teurs, les ont aussi plantées de bois, et aujourd'hui de beaux arbres étendent leurs rameaux sur leurs tombes.
Je crois que c'est Charles Nodier qui, dans son voyage en Normandie, a prétendu avoir trouvé dans l'église de Graville une tète de Jupiter Tonnant; c'était un fameux témoin du premier ordre, que ce Jupiter, pour les antiquaires qui veulent qu'une ville romaine ait existé sur l'emplacement de l'abbaye. . . Mais , malgré sa longue et belle barbe , malgré son large front et son air sévère , c'était un faux témoin , ce n'était pas Jupiter !
Cette tête, que nous avons vue, et qui est aujourd'hui cachée par une boiserie qui s'ouvre à volonté, pour que les voyageurs puissent voir ce vieux débris, est tout bonnement la tête d'un saint Christophe; je l'ai bien regardée, bien examinée, et j'ai vu des deux côtés du cou deux petites jambes d'enfant : on sait que saint Christophe est toujours représenté comme un géant à longue barbe, portant l'enfant Jésus sur ses épaules et traversant un fleuve. Quelques-uns ont voulu voir dans ces images de saint Christophe (porteur du Christ) une allégorie du chris-
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tianisme fort et puissant, traversant les âges comme un géant traverse un fleuve, et portant au loin le nom du divin Sauveur.
Comme on voit, rien de païen là dedans, tout y est bien catholique.
L'extérieur de l'église de Graville rappelle beaucoup celle de Saint-Georges de Boscherville ; nous les croyons toutes les deux filles du même siècle ; mais celle de Graville est cent fois mieux située : de la terrasse l'œil embrasse un horizon aussi poétique qu'étendu. C'est, certes, une des plus belles vues de France, et le curé, qui habite une partie de l'abbaye , n'a pas dans tout le royaume un confrère mieux logé que lui.
Sainte Honorine est la patronne vénérée de Graville ; elle est représentée sous les traits d'une jeune vierge répandant d'une corne d'abondance des fruits, des fleurs et des épis. Ce nom à' Honoyine , ces emblèmes d'abondance m'ont rappelé que saint Honoré est le patron des boulangers. N'y aurait-il pas quelque affinité entre ces deux saints , ces deux noms et ces épis répandus? Il n'y a pas que la religion qui évoque de beaux noms à Graville , la chevalerie y a aussi les siens. Ce nom de Graville est, sans contredit, un des mieux sonnants de Normandie ; et parmi les chevaliers qui ont le mieux manié la lance , on doit toujours citer un sire de Mallet : « Un chevalier
de ce nom est porté le sixième sur le catalogue des fjrands seigneurs normands qui passèrent la mer et coînballirent pour le duc Guillaume, ([uand il conquesta rAîigleterre. »
PierreMallet, quis'étaitattachéà la cause deCharles le Mauvais, et qui, pom^ ce fait, avait été condamné comme traître, avait laissé un fils, nommé Guillaume Mallet, sire de Graville. Le fils du décapité n'avait jamais cherché à bannir de son âme le souvenir de la mort sanglante de son père ; au contraire , il l'y avait nourri pour mieux le venger un jour. De sa jeunesse il avait constamment éloigné tout plaisir et toute distraction , disant à ses amis : (( Ne me distrayez pas , je ne veux sourire que lorsque mon épée aura bu. y)
Roulant dans son esprit des projets de vengeance, Guillaume de Graville résolut de faire tomber le château d'Evreux (alors point important de la Normandie) aux mains des partisans de Charles de Navarre. Pour parvenir à semblable résultat, il fallait hardiesse et patience ; ni patience ni hardiesse ne faillirent au fils du décapité.
Pierre Oudard tenait ledit château pour le roi de France, et, chevalier de courage et de renom, vivait solitaire en sa forteresse, comme moine en sa cellule; on eut dit un ermite sous un vêtement de fer.
Comme tout homme, Oudard avait une passion.
passion si secrète qu'aucun œil encore n'avait pu Ja découvrir. Cependant, pour parvenir jusqu'à lui, pour parvenir dans l'enceinte de ces hautes murailles, il fallait la découvrir, celte passion.
Connaître le goût d'un ennemi, c'est presque avoir la clef de sa demeure.
Guillaume de Graville pensait ainsi , et, avec cette persuasion , il avait étudié de loin le caractère du capitaine Oudard. Sans sortir de son château , le rigide commandant aimait à se promener sur ses remparts , et de leurs hauteurs crénelées se complaisait à regarder au dehors.
Une fois, il remarqua un homme de bonne mine qui allait et venait autour de la place, et qui levait souvent la tète comme pour en mesurer la hauteur; tout est événement pour celui qui vit dans la retraite. Le lendemain de ce jour, et puis encore le lendemain du lendemain, Oudard fut frappé de la vue du même promeneur solitaire.
« Je le connaîtrai, » se dit -il, et, pour pouvoir échanger quelques paroles avec lui , le commandant descendit de derrière ses créneaux et ses mâchicoulis, et vint s'asseoir sur un hanc de pieri'e placé près de la poterne extérieure. L'inconnu le salua en passant devant lui , et le capitaine lui rendit son salut : ce fut là tout ce qu'il y eut entre eux le premier jour. Le jour qui suivit, l'étranger était
revenu à sa promenade habituelle, et Oudard à son banc.
« Vous vous promenez par un temps bien chaud , sire chevalier.
— Et vous, messire gouverneur, vous êtes à la fraîcheur. »
Oudard fit signe qu'il y avait place près de lui, et Guillaume Mallet, sans faire aucune façon, alla s'asseoir à ses côtés. Dans ce temps , comme aujourd'hui , il y avait assez d'événements par le monde pour fournir à la conversation. Les deux hommes de guerre se mirent à deviser de batailles. Tous deux à l'envi rappelaient leurs souvenirs , quand un roulement de tambour fit rentrer le gouverneur.
A demain, pensèrent-ils tous deux, mais aucun d'eux cependant ne voulut donner rendez -vous à l'autre. Le rendez-vous eut été inutile, car le lendemain tous deux se trouvèrent au même endroit. Et ce fut presque comme si la conversation de la veille n'avait pas été interrompue.
Bientôt, pour le commandant du château d'Évreux, ce fut une habitude prise, et, quand l'étranger tardait à venir, il en ressentait un mouvement d'impatience, et répétait : « Il y a des gens qui ne savent nullement régler leur journée. »
Un jour, les nouvelles que l'étranger racontait au
commandant semblèrent si extraordinaires à celui-ci, qu'il témoigna quelque doute.
« Elles sont positives, reprit Guillaume de Graville, et la personne qui me les a redites m'a aussi apporté , de la part de mon oncle , le confesseur du roi, notre seigneur et maître, un magnifique jeu d'échecs.
— Un jeu d'échecs!... vous jouez aux échecs? s'écria avec un visage tout rayonnant de joie le gouverneur du château.
— C'est ma passion.
— C'est mon bonheur.
— C'est le jeu des hommes de guerre.
— C'est le jeu des fortes têtes.
— Avez-vous quelquefois le temps d'y jouer?
— Oh ! mes journées sont longues dans mon château, mais je n'ai personne;... voilà plus de deux mois que je n'ai touché à un échiquier;... à présent, par exemple, j'aurai le temps;... mais vous?
— Je cours chercher le présent de mon oncle le prieur. Vous verrez, sire gouverneur, commentées échecs sont merveilleusement ouvragés.
— Ce sera perdre du temps que d'aller à votre logis. Mon jeu n'est pas beau, mais il est complet, et nous servira tout de même... Voulez -vous entrer chez moi ? »
Oli ! il faut que l'homme qui veut se venger ait une grande puissance sur son âme et sache hien composer son visage, car la joie infernale qui venait de naître au cœur de Graville n'éclata point sur ses traits.
« Passez , passez , Messire , » dit Oudard ; et messire passa devant ; mais il avait encore le pied sur le seuil, qu'il se retourna soudain, et, ayant tiré de dessous son mantel une hachette, il en frappa le gouverneur, au moment où il haissait la tète pour passer sous le guichet,... et il frappa si bien, dit Froissart, qvHl le pourfendit jusqu' aux dents.
Une fois pénétré dans l'intérieur du château , grâce à cette sanglante trahison , Guillaume de Graville hissa sur l'une des tours un signal convenu, et au lieu de soldats d'ivoire et d'ébène, ce furent des hommes de guerre en chair et en os , tout résonnants de fer et portant couleurs de Navarre, qui entrèrent dans la forteresse normande.
Il faut que les princes qui veulent des justices sanglantes prennent garde ; le sang versé fait surgir vengeance, et vengeance qui vient d'entre les pierres d'un tombeau est d'autant plus redoutable , qu'elle semble sainte à ceux que la passion égare.
Guillaume de Mallet rendit, certes, un important service à son parti, en s'emparant de la for-
teresse d'Évreux ; mais , je le déclare , je ne puis me résoudre à l'admirer. Ce n'est point en trompant que l'on peut gagner une vraie gloire. Les succès que la trahison achète, il faut en faire peu de cas.
Cette histoire de la prise du château d'Évreux m'a été racontée à Graville, sous une vieille arcade , espèce de tonnelle de pierres qui se trouvait au bout du jardin des moines. Là ils venaient s'asseoir;... quelques-uns regrettant le monde, d'autres s'applaudissant de s'en être séparés, d'autres rêvant au ciel... La voûte de cette arcade, sous laquelle nous étions si bien assis , serait depuis longtemps croulée, si un énorme lierre ne soutenait aujourd'hui, de ses branches velues et contournées, ces pierres qui lui ont prêté un appui quand il était jeune. On dit que le lierre fait tort aux murailles : ce n'est pas toujours vrai; quelquefois il peut disjoindre les pierres, mais il les soutient souvent. Celui qui appendait devant nous comme une draperie mobile , et qu'agitait la brise qui venait de la mer, était peuplé d'oiseaux; d'abord ils eurent peur de nous et s'envolèrent ; mais le ciel devenant de plus en plus noir, ils revinrent à leur verdoyante demeure , et nos voix racontant des histoires ne les etfrayèrent plus.
Oh ! c'était une belle heure et un beau Heu pour dire les histoires,... en face de tous les bâtiments
déserts et à demi ruinés de Tancien couvent; un peu à droite de nous , l'église avec sa tour carrée et son toit pointu; et des ouvertures du clocher, les sons de la cloche du soir descendant sur le cimetière , comme si les morts comptaient encore les heures , venant jusqu'à nous graves et solennels;... puis, par delà ces premiers plans, une immensité de paysage, de mer et de ciel ; tout cela se fondant dans une teinte grise générale qu'amenait la nuit.
Au-dessous des hautes terrasses qui dominent la route et qui attestent les richesses de la vieille abbaye, les maisons éparses que l'on aperçoit composent le village d'Eure... Il existait à Eure un singulier usage, et qui dénote bien la bizarrerie de certains droits féodaux. Chaque marchand verrier qui arrivait au port d'Eure (autrefois la mer venait jusqu'à la grande route), était obligé de donner au prévôt le plus grand de ses verres ; on le remplissait de vin, qu'il fallait que le marchand vidât tout d'une haleine. S'il y manquait, soit pour savourer la douceur du breuvage, soit pour faire la grimace si le vin était mauvais , on le forçait à donner un second verre.
On se doute bien que le vin que versait le prévôt n'était pas le meilleur de sa cave, et qu'en homme fiscal il rendait le déboire si insupportable, que le
pauvre marchand se résignait à donner le second verre, pour ne pas être obligé de vider le premier.
Près d'Eure , il y a une chapelle de Notre-Dame des Neiges, dont j'ai jadis raconté l'histoire. Je regrette presque de l'avoir dite, j'aurais voulu l'avoir gardée pour vous.