‹ Souvenirs et impressions de voyageChapitre 29 sur 44 · LE HAVRE · texte numérisé non relu

LE HAVRE

C'est sans doute une belle chose qu'un ciel bien bleu, qu'un soleil bien rayonnant; mais il y a aussi beaucoup de charme dans un jour gris ; c'est le temps qui convient aux personnes rêveuses; Pâme est moins distraite sous un ciel de nuages que lorsque la lumière d'or d'en haut étincelle et chatoie de toutes parts. C'est par un de ces jours que je suis parti de Graville pour me rendre au Havre.

Voilà que j'allais comme tant d'autres admirer la jeunesse et la prospérité; voilà que j'allais comme un heureux du monde saluer le bonheur et l'opulence , moi , fureteur de ruines ; moi , explorateur de débris, de vieilles églises et d'historiques châteaux. En partant de Graville, c'étaient des amis

qui m avaient [ait la conduite; en arrivant au Havre, c'étaient des amis que je trouvais venant au-devant de moi pour me {aire réception. A tout homme je souhaite pareil bonheur; des amis en commençant la vie , des amis quand la vie décline , des amis aux deux bouts de la carrière ; avec pareille part , il faut louer Dieu.

Ce fut en vain que des troupes de commissionnaires m'offrirent tous ensemble leurs différents hôtels ; j'avais mieux que des auberges pour me reposer.

Mon compagnon de voyage m'expliqua à merveille le site de la ville de François P''.

Un plateau bas et marécageux (1) formé par les atterrissements de la mer et de la rivière , ayant deux lieues d'étendue de l'ouest à Test et une demilieue de largeur, borné au nord par les cotes de Sauvie, d'Ingouville et de Gravi lie : voilà le théâtre très- circonscrit oii existèrent, dans les temps antiques , des villes et des ports célèbres ; le cultivateur ensemence les places où ils furent, et ne se doute guère qu'en ces lieux, où règne un profond silence, s'agitaient les passions bruyantes de peuples barbares et dévastateurs, qui s'en en tr' arrachaient la possession.

^1) Manuscril (!<' M. Piiiel.

On crie souvent contre les gentilshommes qui veulent repousser le plus loin possible dans le passé l'origine de leurs familles. Les villes sont comme ces gentilshommes que l'on accuse d'orgueil, elles aussi veulent repousser leur naissance dans la nuit des âges.

Ainsi le Havre ne se contente nullement du temps de François P% il lui faut mieux que cela, il veut faire remonter plus loin son commencement.

Ce fut en 1520 que François F"" donna une charte qui ordonnait qu'il serait construit une ville fortifiée, à l'embouchure de la Seine, au Port- de- Grâce : ce lieu avait déjà été choisi par ses commissaires , qui l'avaient préféré à Touques et à Étretat. Il y existait donc une crique , un port , nommé Ilavre-de-Grâce y et cet ancien nom a prévalu sur celui de Franciscopole , ou ville française , qu'on voulait lui donner en mémoire du prince qui l'avait comblée de privilèges, pour y attirer des habitants.

A l'appui de son opinion, M. Pinel produit d'anciens comptes. d'ouvriers et de mariniers : ces comptes datent de 1491, et le nom de Havre-de- Grâce y est plusieurs fois mentionné.

Et puis il reste encore aujourd'hui un respectable témoin pour prouver que le Havre existait avant l'année 1520 : c'est une vieille maison, au coin de

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la rue Royale et de la crique , dont la construction est antérieure à l'année 1516. C'était une auberge, et elle porte, sur le Poteau cornier, la sculpture d'un homme achevai, et, vers le bassin, qui l'ut jadis la grande crique, celle d'un batelier, pour indiquer qu'on y louait et logeait des chevaux, et qu'on s'y adressait pour le passage de la crique.

Il y a dans ce petit bas-relief, dans les figures sculptées de V homme à cheval et du batelier, tout un trait de mœurs. Autrefois, ces enseignes, on les faisait durables , parce que dans ce temps - là le fils tenait à honneur de faire ce qu'avait fait son père. Alors la maison de famille se décorait du signe de la profession de famille : c'étaient presque des armoiries.

11 y a encore à Rouen plusieurs de ces enseignes sculptées, entre autres dans la rue Eau-de-Rohec. Sur la façade d'une maison aujourd'hui occupée par un teinturier, on voit un bas -relief qui indique clairement que là a été anciennement une hôtelletie. On y voit encore , au-dessus de la porte , un logis sur le bord d'un chemin, un homme sur le seuil accueillant des voyageurs à pied et à cheval, et des servantes et des valets qui prennent le bagage.

Je reviens au Havre, et je vais essayer de redire l'effet que cette ville toute brillante de jeunesse et de prospérité a produit sur moi : ce qui m'a frappé

surtout, c'est la rue de Paris... Oh! oui, c'est bien là une rue de Paris. Quelle vieî quel mouvement! que de monde affairé! que de groupes de trois ou quatre personnes, parlant, gesticulant ! Et ici il n'y a point à demander qui fait mouvoir, parler et agir tous ces hommes ; ailleurs ce peut être le plaisir, ou le goût des arts, ou Fétude, ou l'ambition qui mettent en agitation , en circulation tous les allants et venants ; au Havre , c'est une seule et même pensée qui anime toute la population : Gagner le plus iV argent possible... Mais, du reste, n'est-ce pas là aujourd'hui la devise générale?

Oui , et il faut dire tout de suite que si au Havre on gagne beaucoup d'argent, on en dépense aussi beaucoup : cette jolie ville n'a pas seulement le luxe de Paris, elle a un peu du luxe de toutes les grandes villes de l'Europe : on retrouve dans ses mœurs nouvelles des usages de Manchester et de Rotterdam, de Cadix et de Hambourg, de Stockholm et de New- York. Chaque étranger qui est venu s'y établir y a implanté quelque chose de son pays... Toutes ces importations ont banni du Havre le bon marché; tout y est plus cher qu'à Paris. Malgré le luxe commercial de cette place impcrrtante, MM. les négociants n'ont pour traiter leurs affaires et échanger dt;s millions qu'une bourse d'un bien pauvre aspect ; elle est placée près de la tour grisâtre de François I

er

qu'en arrivant par eau on aperçoit la première et avant tous les édifices modernes.

Sur la jetée , j'ai remarqué des bancs en fer portés sur des caducées, qui sont là tout à fait à leur place. Pendant que je me promenais sur cette allée de granit , j'entendais le floc floc des vagues, qui venaient, je ne dirai pas bntb^e, mais baise?' doucement les larges dalles de pierre. Souvent une chose que vous voyez vous fait penser à son contraste; ainsi le calme que je voyais dormir au-dessous de moi me faisait penser à la mâle marée du 15 janvier 1525 : grande et terrible tempête, dont les tempêtes subséquentes n'ont pu éteindre le souvenir.

Cependant, dans le cours ordinaire des choses, un malheur efPace un malheur, une joie fait oublier une joie.

Tant mieux quand il n'en est pas ainsi.

Tant mieux quand les flots des âges n'étendent pas l'oubli sur Fesprit des hommes, comme les vagues de la mer poussent le sable sur la fertiUté du rivage.

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