LE RAZ DE MER OU LA MALE MARÉE
Pour asseoir leur ville dans une position tout à fait commerciale, pour que les vaisseaux fussent mieux abrités, les premiers habitants du Havre avaient lutté contre les flots , et avaient poussé des ouvrages avancés j usque dans la mer;... la mer s'en était irritée , mais le génie de l'homme l'avait refoulée à distance... Une nuit tous les Havrais reposaient; la journée leur avait été grandement profitable , le vent avait fait entrer dans leur port bon nombre de navires tout chargés de riches denrées ; presque sous chaque toit on faisait des rêves d'or,... quand tout à coup une grande voix s'éleva grondante et terrible. C'est celle d'un ouragan dans les airs , d'une tempête sur les flots;.. . jamais encore ils n'ont battu si furieux contre les nouvelles murailles! Les tours, les bastions en sont ébranlés, et, comme si la terre même tremblait , les maisons chancellent et s'entre-choquent; la frayeur a chassé le sommeil de partout; les cris des matelots qui sont restés à bord , apportés par l'orage, viennent se mêler aux
cris des habitants. Et si, comme pour reprendre haleine un instant, la tempête rugit avec moins de fureur, on entend les cloches du tocsin unir leurs coups répétés à l'épouvantable fracas. Les câbles se brisent , les ancres sont levées par la furie des vagues ; les vaisseaux chassent , se heurtent , les voiles fouettent , claquent, se déchirent, s'envolent, et vont retomber au loin comme de grands linceuls pour de si vastes funérailles ; les mâts craquent , cassent, et dans leur chute enfoncent les ponts des navires.
La mer, semblable à un ennemi qui veut reprendre une position dont il a été chassé , avance toujours,... monte, monte, et déjà est parvenue aux créneaux dentelés des murailles d'enceinte... S'arrètera-t-elle là? Non, voilà que l'ouragan redouble, les flots victorieux ont tout franchi. Les voilà qui sautent par-dessus les remparts, les voilà qui déferlent, qui retombent, qui s'étendent dans les rues , qui entrent dans les maisons et qui portent des barques sur les places publiques à côté des chariots ! maintenant le terrible ennemi est au cœur de la place. Partout le trouble, le désordre, l'épouvante, la ruine, la mort! Les trois quarts des habitants périssent, les charpentes des maisons s'écroulent , les ballots de marchandises flottent avec des cadavres de vieillards, de femmes, d'enfants, de
soldats , de matelots, de négociants, de prêtres ; tous ces corps paraissent, s'engouffrent, remontent à la surface des eaux , s'entre-choquent dans un affreux pèle-mèle , et la furie de la mer n'est point encore apaisée... Vingt-huit grands bateaux de pêcheurs sont poussés par elle, par- dessus les murailles, à travers les ruines, à travers les champs, jusqu'au château de Gra ville.
A la gloire des Ha vrais , il faut le dire, si grand désastre n'abattit point le courage des survivants , et ce fut avec une patience et une ténacité dignes des Hollandais qu'ils se mirent de nouveau à lutter contre la mer et à lui reprendre , pied à . pied , les terres qu'elle avait envahies dans ses fureurs du 15 janvier 1525.
Au bout de quelque temps, les flots furent refoulés dans leur lit, et le Havre éleva derechef des murailles pour leur servir de digue... Une seconde fois elles furent impuissantes; la mer fit dans la ville rajeunie une nouvelle invasion, mais moins terrible que la première : alors les Havrais se ressouvinrent de ce passage des saintes Écritures : C'est en vain que les soldats veillent mr les murs de la cité : si le Seigneur ne la défend, la ville sera mal gardée.
Et, plaçant leurs demeures et leurs richesses sous la garde du Ciel, ils firent un vœu public et insli-
tuèrent une procession annuelle en honneur de saint Félix.
Un voyageur anglais ( Leith Ricthie) dit, en parlant du Havre, que cette ville n'a pas été seulement en butte aux assauts de l'Océan, mais encore aux plaisanteries de Rabelais ; et il cite cette grande nau françoise, si immense navire, construit sous le règne de François P% qu'il fut impossible aux Havrais de le lancer à la mer.
c( Mais, ajoute l'auteur anglais, de ce même port du Havre, frappé de ridicule par la moquerie d'un satirique, il sortit bientôt après une flotte si formidable, qu'elle força l'Angleterre à la paix. »
Nos divisions intérieures, nos guerres de religion sous le roi Charles IX , ouvrirent les portes du Havre à six mille Anglais commandés par le comte de Warwick, et appelés sur le sol de la patrie par les novateurs religieux. Ils n'y restèrent pas longtemps, la valeur française les en chassa.
Du promontoire de la Héve, du sommet d'un des phares bâtis sous Louis XV, on aperçoit le clocher de Formigny, où Charles VU porta le dernier coup à la puissance anglaise. De ces hauteurs, la vue est aussi magnifique qu'immense, Tœil découvre les rochers du Calvados, contre lesquels les vaisseaux de la terrible Avînada vinrent se briser, ce qui a fait donner à un de ces écueils le nom de
tombe d'Espagne, et à une des frontières de la Normandie, à un de ses départements, celui de Calvados , nom que portait un des navires de Vinvincible flotte.
De ces coteaux qui dominent le Havre, on vous montre aussi la belle haie de Goleville, où un seul Normand, pendant une nuit de brouillard, à l'aide d'un vieux tambour, mit en déroute deux escadrons anglais.
On me fit aussi remarquer l'embouchure de la Dive, d'oïl Guillaume de Normandie s'élança pour la grande conquête. « C'est de là, dit un vieil historien de Neustrie , que le Bâtard partit avec le vouloir et la résolution de passer sur le ventre des plus résolus; dessein qui ne fut pas sans effet, car l'eau le porta, les vents le poussèrent, et la fortune lui fit chemin. »
Le grand fleuve de Seine, avec la puissance de ses ondes , avec ses nombreux vaisseaux , pour quelques instants n'occupait plus ma pensée : c'était cette petite rivière de la Dive vue à distance, c'était ce point de départ du Conquérant , qui avait saisi mon esprit , et je me mis "a relire ce passage de Gabriel Dumoulin, curé de Mavreval :
« Les soldats de Guillaume disoient tout haut, dans leurs tentes, qu'il estoit vn fol d'entreprendre la conqueste d'vn royaulme estranger, puisque Dieu,
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qui tient les vents en bride , n'abattoit celle du su pour les pousser en Angleterre... Que le duc Robert , son père , avoit autrefois eu pareil dessein , d'où les vents contraires le détournèrent; et, pour dire tout , que telle entreprise seroit fatale aux Normands , puisque Dieu mesme sembloit le défauoriser.
« Telles cajoleries estoient combattues par les prédictions d'vn astrologue, qui promettoit vn heureux abord en Angleterre. Le duc, fasché de leur mauuaise opinion, tient conseil, pour sauoir ce qu'on deuoit faire pour les retenir et obtenir la faneur du Ciel. . . On y arrête , par l'avis d'vn bon ermite, qu'un tireroit le corps de sainct Valéry de son abbaye, qu'icelui exposé sur vn drap d'or à la veue de toute l'armée, chacvn feroit prières à Dieu, au nom du dit sainct, et accompagneroit ses vœux de quelque offrande, pour enrichir la châsse, et impétrer, par la faneur de ses prières, vn bon et fauorable vent. Bien ordonné, bien exécuté, et le vent, dès le soir, tourné du midy.
« Lors, le duc, trouuant la saison propre à nauiger, fit attacher une lanterne au coupeau du mast de son vaisseau, commanda de leuer les voiles et de flotter de compagnie; il alla la nuit de la feste de sainct Michel, ange gardien de Normandie , mouiller les ancres à Penensy, en la comté de Suthsex. Y des-
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cendant, tomba sur les mains, et (pour détourner l'opinion de quelque malheur, dont beaucoup tiroient vn présage par cet accident) cria tout haut; Je /)rm(/s possessmi de V Angleterre!
« Vn de ses caualiers, mesme. courut à la couuertvre de la prochaine maison et en apporta vne poignée de chaume qu'il lui bailla, disant : « Sire, je « vous ensaisme du royaulme d'Angleterre, et vous « proteste que dans vn mois voslre chef sera chargé « de la coronne. »
« De toute cette grande flotte , partie de la Dive , ne périrent que deux nauires, en F vne desquelles estait l'astrologue. De là le duc prit sujet de blasmer les hommes de cette profession qui prédissent le bon-heur d'autruy et ne voyent pas le mal qui les talonne... »
Je ne sais quel écrivain anglais a eu soin d'écrire que du haut des tours de Héve on voyait le point de la côte où Edouard d' Angleterre avait pris terre, et le champ où il avait battu Philippe de Valois. J'ai été bien aise de rétorquer tout de suite souvenir historique pour souvenir historique, et c'est ce qui m'a fait transcrire le passage du vieil historien normand. Edouard a eu de grands , de cruels succès , mais sa conquête n'a pas duré ; celle de Guillaume tient encore.
Le Havre, aujourd'hui entièrement commercial.
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a un petit aspect guerrier; du côté où les eaux ne la défendent pas , des fossés ont été creusés , et des remparts élevés. Aujourd'hui on ferait bien d'ôter à la ville cette inutile ceinture, mal entretenue, et insalubre par l'eau croupissante des douves.
Le Havre, avec ses vaines fortifications, pourrait être comparé à un commis de magasin avec de longs éperons et des moustaches.
Dans mes courses par la ville, je n'ai pas trouvé de vieille et gothique église à visiter; celle dans laquelle je suis entré est à l'extérieur et à l'intérieur d'une architecture lourde, et qui rappelle beaucoup, par sa façade, celles que les jésuites et les oratoriens faisaient bâtir. Les statues placées entre chaque arcade et l'orgue ont été donnés par le cardinal de Richelieu. Derrière l'autel, on voit une image de la sainte Vierge qui montre du doigt l'endroit où des boulets inofFensifs sont tombés dans l'église.
Comme autour de toutes nos vieilles églises, il y a eu longtemps autour de celle du Havre un cimetière; il n'existe plus ; et là où autrefois il y avait eu des tombes, on a établi un marché aux fleurs;... et c'était chose qui me souriait, que tous ces arbustes, ces rosiers, ces althaeas, ces dahlias fleuris, tapissant par étages les murs de la maison de Dieu,
du Dieu qui les fait naître. Certes , le cimetière était moins gracieux , mais il était plus moral ; pour arriver à une église , il est bon de marcher entre des tombes ; les morts parlent du Dieu vivant.
De l'église et de son marché aux fleurs , je suis allé voir la maison de Bernardin de Saint- Pierre. L'auteur de Paul et Virginie était logé comme tout le monde ; une plaque de marbre indique la demeure du célèbre écrivain.
Casimir Delavigne est aussi né au Havre, mais on ne montre pas encore son berceau. J'avais hâte d'admirer par moi- même une rue très -vantée par lui, un aspect dont il a dit : Après Conslanlinople , il 71 est rien déplus beau!
Les amis qui me faisaient les honneurs de leur ville me menèrent sur la place Louis XVI , certes une des plus magnifiques places du monde, et qui méritait un autre monument que celui qu'on a cru élever en dépensant quinze cent mille francs, pour bâtir une salle de spectacle qui ressemble à une fdature de coton , bâtiment profond sur ses côtés , mais à façade étroite , étranglée et vulgaire.
C'est du foyer de cette salle que l'on a la vue du grand bassin... Eh bien! le croiriez -vous? on ne jouit de cet aspect imposant et magique qu'à travers des vitres; car l'architecte n'a pas jugé à pro-
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pos de faire un portique ?i terrasse découverte, où, dans les belles soirées d'été, on aurait pu venir respirer et s'appuyer sur une galerie à balustres pour regarder la lune se lever sur cette forêt de mâts.
Ce n'est pas sans saisissement que l'on pénètre sous les voûtes sombres d'un grand bois. Ces mille et mille arbres qui se dressent comme de hautes colonnes ont leur majesté... C'est une autre sensation, mais une forte sensation que l'on éprouve à la vue de cette forêt de mâts du grand bassin. Là, sans doute, point de branchages verdoyants, point de sombreur mystérieuse; mais là, des voiles à demi déroulées et formant par leurs plis des draperies gracieuses ; aux forêts, des chèvrefeuilles sauvages , des vignes folles , des lianes appendent d'un arbre à l'autre leurs mobiles festons; là des milliers de cordages se croisent en tous sens; aux forêts, les tiges des hêtres, des ormes et des chênes se balancent dans l'air; là des pavillons de différentes nations, d'étroites flammes, de gracieuses banderoles se déroulant, s'agitant, s'allongeant , se recourbant comme des serpents de diverses couleurs , jouant à la pointe des mâts, se dessinent sur le ciel; aux forêts, les bruits sublimes, quand le vent s'élève sous les grands arbres; à la mer, le mouvement perpétuel des vagues et des grandes voix de l'abîme. Sous la sombreur des bois, il y a mille émotions
pour l'âme; dès en entrant sous la voûte verte et frémissante, on s'est senti saisi comme lorsqu'on avance sous la nef d'une antique cathédrale ; en visitant les docks de Londres et les bassins des grands ports, si le cœur reste froid, si l'esprit ne s'imprègue pas de je ne sais quelle tristesse, il y a peu à espérer de l'homme qui demeure ainsi sans émotions, là où tant de choses doivent en faire naître !
Cette ville flottante, qui la compose? Des vaisseaux de tous les peuples, de tous les points du monde; avant d'être réunis au port, que d'écueils à échapper, que de périls à éviter, que de tempêtes à essuyer ! . . . Si les anges de Dieu n'avaient pas veillé sur tous ces navires, la science humaine aurait vainement tenu le gouvernail. Car les mers sont pleines d'embûches et de déceptions. . . Et les hommes de tous ces équipages qui vivent ici en concitoyens , ils appartiennent aux nations les plus diverses, les plus opposées... Le Chinois et le Français, l'x\nglais et le Russe, l'Espagnol et le Suédois, F Américain et le Maltais, le Danois et le Portugais, le Napohtain et le Hambourgeois, le Turc et le Brésilien, se voient, se parlent, se touchent, se serrent la main, sous un même morceau de ciel, sous une même nappe d'eau. Et qui a pu opérer cette grande fusion, ce rapprochement des extrêmes?...
Le commerce !
Oui , tous ces hommes de nations et de mœurs si diverses vivent en bonne harmonie sous son sceptre d'or... Parmi les puissances du monde, il faut donner une place honorable au commerce; quand il s'appuie sur la bonne foi et la loyauté, il est, après la religion, un des meilleurs moyens de civilisation. Un commerçant selon le cœur de Dieu est respecté presque à l'égal d'un roi : voyez comme des bouts du monde on obéit à sa signature ! comme on lui fait honneur! Les denrées les plus rares, les produits les plus précieux lui arrivent sur un simple mot. Ses navires sillonnent les mers, et s'ils apportent à la patrie ce dont elle a besoin et ce que le luxe réclame, ils repartent de nos ports chargés de vêtements pour des peuplades sauvages, et d'instruments aratoires pour des terres qui n'ont besoin que d'être entr'ouvertes pour devenir fertiles et payer au centuple les travaux du cultivateur... Le négociant qui a gardé dans son âme le trésor des croyances catholiques, veut le partager avec les nations les plus lointaines et les plus inconnues; aussi, bien souvent, il donne place sur ses vaisseaux aux intrépides missionnaires qui ont consacré leur vie à la propagation de la foi ; gagner de l'or ne lui semble point assez, il veut gagner des âmes au Christ, à Celui qui a dit: Je sim la lumière et la vie...
Ce que les étrangers arrivant au Havre s'empressent d'aller voir, c'est la côte d'Ingou ville. Certes, leur curiosité est bien motivée : de cet élégant faubourg , de ces hauteurs habitées par l'aristocratie commerciale , des terrasses de ces pavillons , de ce vrai château qu'avait fait bâtir M. Begouin, quel admirable aspect!... La ville, la campagne, le fleuve, la mer à vos pieds, et tout cela vous le voyez du milieu des arbustes et des fleurs des jardins anglais qui revêtent comme de velours vert la cime de la cote élevée.