‹ Souvenirs et impressions de voyageChapitre 3 sur 44 · L'AMI DE COLLÈGE · texte numérisé non relu

L'AMI DE COLLÈGE

J'avais fixé ma seconde couchée à Gisors, oîi j'avais un ami de collège à aller voir.

Un ami de collège ! c'est une des plus douces bénédictions du Ciel , une des meilleures consolations de la vie! Vous donc pour qui j'écris ces pages,

pendant vos jours d'études et de classes, tâchez de former, sous les yeux de Dieu et de vos maîtres , une de ces pures et douces amitiés qui durent bien plus que celles qui naîtront plus tard pour vous dans les plaisirs du monde. Une amitié de collège, rien ne Fuse , rien ne l'affaiblit , elle est à l'épreuve de la mauvaise fortune et des vicissitudes du sort. Les plus grands hommes, au miheu de leur prospérité et de leur gloire , aimaient à retrouver les camarades de leurs premières études. Napoléon, parvenu à la suprême puissance, recherchait ses compagnons de rÉcole militaire , et leur donnait des grades et des emplois.

Se faire une amitié au collège , c'est prendre une assurance contre les malheurs et les rudes épreuves qui viendront plus tard; c'est se donner un frère de plus.

J'avais hâte de retrouver mon ancien camarade de classe; je stimulai donc le postillon par Fespoir d'un double pourboire, et j'arrivai à Gisors au moment du coucher du soleil ; ses derniers rayons étaient beaux à voir colorer de leurs teintes chaudes les tours de l'église, qui s'élevaient bien au-dessus de tous les toits grisâtres des maisons. Il est bien que les temples oii Dieu est adoré dominent de beaucoup les habitations des hommes. Nos pères ne manquaient jamais de donner une grande hauteur

iO SOUVENIRS ET IMPRESSIONS

aux églises qu'ils bâtissaient , et il y avait dans cet usage une belle pensée religieuse : c'était établir dans le paysage , comme dans le monde moral , Dieu au-dessus de tout.

Sur le chemin poudreux, après la dévorante ardeur du jour, le pauvre piéton aperçoit de loin la maison de prières , qui est aussi un lieu de repos ; à cette vue , il secoue la poussière de la route , et , essuyant la sueur de son front , il se répète : « Voilà le temple de Celui qui a dit : Vous qui êtes fatigués, venez à moi, » et il reprend courage. Pour tous les hommes en général , la vue de nos églises est salutaire; elle rattache la terre au ciel; elle montre au voyageur le véritable but de son voyage, et la croix du cimetière est tout près, pour lui dire que le pèlerinage n'est pas long.

J'avais, avant de quitter Paris , écrit à mon ami , pour lui annoncer que j'arriverais chez lui deux jours après ma lettre ; aussi , avant la barrière de l'octroi, je vis, assis sur le bord de la route, un homme que je reconnus autant avec le cœur qu'avec les yeux : c'était Théodore de Ronaud ; comme aux jours anciens, il était venu aux portes de la ville pour me donner la bienvenue. Il indiqua au postillon oîi il devait arrêter ; nous nous embrassâmes avec des larmes de joie dans les yeux, et tous deux nous nous rendîmes à pied à sa jolie maison. Entre

nous, c'était comme un feu roulant de questions; depuis tant d'années nous ne nous étions pas vus, nous avions donc bien des choses à nous demander, à nous répondre.

« As-tu vu Louis depuis quelque temps?

— Oui , il est marié et fort heureux.

— Et Anatole?

— Mort...

— Et Philippe?

— Tué à Dresde.

— Et Armand?

— Ruiné.

— Et toi, comment te trouves-tu ici?

— A merveille.

— Tu es donc heureux?

— Autant qu'on peut l'être en ce monde.

— Comment fais- tu ?

— Je me contente de peu.

— Toi qui étais si riche autrefois !

— J'oublie ce que j'ai perdu , et je remercie Dieu de ce qu'il m'a laissé... A tant d'autres tout a été ôté , que ma médiocrité me semble de l'opulence. Je partage mon temps entre mes enfants, mes amis, mes livres et mes fleurs. Ma bibliothèque et mon jardin voient couler la plupart de mes heures... Aujourd'hui que je te reçois sous mon toit, rien ne me manque, »

La veillée fut longue entre nous. Quand la famille fut retirée, Théodore de Ronaud me conduisit à ma chambre, et là notre conversation recommença... Appuyés sur le balcon de ma fenêtre, pendant que la lune s'élevait dans le ciel et que le rossignol chantait dans les ébéniers et dans les acacias en fleur, nous nous remîmes à causer de tous ceux avec lesquels nous avions étudié, joué et grandi. Le charme que nous goûtions tous deux à causer de notre jeune temps ne se composait pas que de joies, il avait aussi de ces tristesses qui s'élèvent dans l'âme quand , en évoquant nos souvenirs , nous voyons les vides nombreux que la mort a faits parmi ceux que nous avons connus et aimés.

Enfin l'horloge de l'église, au miheu du silence de la nuit calme, sereine et parfumée, sonna onze heures.

(( Va-t'en, lui dis-je; car, si nous ne nous faisons pas violence, nous passerons la nuit entière en causeries ; notre passé est déjà long ; si nous le remontions tout entier, ce serait aller trop loin. »

Le lendemain matin , mon réveil fut plein de douceur; au lieu d'entendre sous ma fenêtre des voix rauques et enrouées crier : Vieux chapeaux, vieilles bottes et vieux habits! j'entendis les oiseaux chanter dans le jasmin qui croissait autour de ma fenêtre ; à travers son léger feuillage et ses flexibles

branches, les rayons du soleil venaient donner sur les rideaux de mousseline de mon lit. Oh! comment ne pas remercier Dieu quand un beau jour se lève pour nous , et cjuand il nous trouve sous le toit de l'amitié !

Après le déjeuner nous allâmes visiter l'église. Elle est l'ouvrage de plusieurs rois et reines; la partie du sanctuaire, la plus ancienne de toutes, est du temps de la reine Blanche. Toute cette contrée environnante, Gisors, Nanfle et Estrepagny, est pleine du souvenir de la mère de saint Louis.

La nef principale est Touvrage de Louis XII , le coté du nord est de François P' , le coté méridional a été bâti par les habitants de toutes classes, fjui y ont sculpté les insignes de leurs différents métiers.

La tour méridionale et le portail sont de Louis XIV; ainsi on pourrait dire Cjue les différents siècles se sont mis en rivalité pour savoir lequel d'entre eux ornerait le mieux la demeure du Roi des rois.

Quand on a visité cette belle et curieuse église, ce qu'il faut alors voir, c'est la tour du prisonnie7\

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