‹ Souvenirs et impressions de voyageChapitre 32 sur 44 · NAUFRAGE DE LA BLANCHE-NEF · texte numérisé non relu

NAUFRAGE DE LA BLANCHE-NEF

Pour venir voir le phare de Catteville, j'étais parti de Cherbourg avec mes amis de Sesmaisons et la Tour du Pin, et nous arrivâmes à Barfleur vers les onze heures du matin. C'était à Barfleur que tous les ducs de Normandie , rois d'Angleterre , s'embarquaient quand, après avoir passé quelques mois au pays natal, ils retournaient régner sur leurs possessions d'outre -mer et loger à la Tour de Londres, premier palais que Guillaume le Conquérant leur ait bâti. J'ai vainement cherché à Barfleur quelques vestiges de grandeur; ce n'est aujourd'hui qu'un assez vilain bourg. J'allai visiter le port, et n'y vis que quelques barques. A peu de frais , ce port aurait pu devenir un des plus sûrs de

la côte normande; autrefois il avait vu les barques dorées des rois mouiller dans ses eaux .

Un loueur de voitures nous mena à Catte ville. Pour bien peindre la région aride et désolée que nous eûmes à traverser, il me faudrait des couleurs prises aux palettes de Vernet et de Gudin;... cependant ce que nous voyions à notre droite , en nous rendant au phare, ce n'étaient pas ces vagues verdàtres qui se meuvent , qui déferlent, qui se brisent et qui blanchissent; ce n'était rien d'animé, rien sur lequel la lumière aime à jouer ; c'étaient trois lieues d'écueils mis à nu, car la mer était basse et faisait voir tout un désert de granit. Là les rochers ne s'élèvent pas ; mais ils se prolongent à plat dans une immense étendue, présentant du côté des flots mille dangers , dangers qui ont vu de grands naufrages , et dont on se souvient encore après six cents ans ! Je ne puis bien redire quelle tristesse saisit Pâme devant cette plage désolée; là les yeux ne rencontrent que la couleur fauve du varech, qui revêt les rochers de ses feuilles brunâtres et de ses longues lanières, ressemblantes à du cuir; d'espace en espace le roc se montre là où les goémons n'ont pu le recouvrir. Alors on dirait d'énormes ossements et des crânes de géants ! Vue d'en haut , cette nappe d'écueils, par ses teintes et ses ondulations, ressemble assez à la cime d'une forêt dans les derniers

jours d'automne ; les nuances de celte plage avaient beaucoup de rapport avec celle des bois quand approche le jour des Morts.

A gauche, et séparée par une espèce de chaussée que suivait notre voiture, c'était une tout autre nature ; là nous ne voyions aucun arbre , aucune trace de culture, mais s'élevant de grands étangs d'eau salée , des forêts de roseaux , et, derrière cette haie mobile, des îles peuplées d'oiseaux sauvages. Un Anglais est venu planter sa tente parmi eux pour leur faire la guerre. Dans cette humide et sauvage sohtude , il passe une grande partie de sa vie-

En cheminant entre cette région de roseaux et la plage d'écueils, la tristesse du paysage nous avait tous saisis , et nous gardions le silence , chacun livré à ses pensées. Moi je me disais :

Cette mer si terrible, et qui n'a l'air d'agiter ses flots que pour battre et pour détruire, quand elle se tourmente jusqu'au fond de ses abîmes, obéit au Père commun de tous les hommes. Elle apporte après la tempête toute une récolle de varech à des populations entières qui n'ont pas de terres à ensemencer. Ce qui croissait sous les vagues dans les profondeurs de l'Océan, déraciné par la tourmente, est apporté par les flots aux hommes qui ont bâti leurs cabanes sur ces rochers. Pour une famille de paysans des environs de Barfleur, il y a toute une

fortune dans ces tas de varech que vous voyez çà et là sur la côte aride ; savez - vous qu'il y a des ménages qui en vendent aux propriétaires avancés dans les terres pour douze et quatorze cents francs par an!

Ainsi la bonté de Dieu se retrouve partout ; et lui , qui fait pousser la mousse sur le tronc des arbres des champs pour que le petit oiseau en puisse tapisser son nid, a mis le varech et les plantes marines au fond des mers, non-seulement pour que les poissons puissent y trouver des abris , mais encore pour que le flux apporte à l'homme qui n'a pas un morceau de terre à cultiver de quoi donner du pain à sa famille. Faire de la soude en brûlant les varechs est la grande et productive industrie de la plupart des paysans qui vivent sur le bord des flots; aussi ne croyez pas qu'ils s'attristent quand la mer se fait un peu grosse : en agitant ses vagues elle travaille pour eux.

C'est sur ces écueils, où se fait cette moisson de varech , qu'en H 20 la Blanche - Nef a sombré avec une grande partie de la cour d'Angleterre. Vous avez peut-être oublié ce grand naufrage, je vais vous le redire; à chaque monument j'aime à nouer une histoire, cela donne une âme aux pierres. Écoutez :

Les joies et les fêtes qui avaient suivi les noces

splenclicles célébrées à Lisieux pour le mariage de Guillaume Adelin , fils de Henri P', roi d'Angleterre, s'étaient prolongées plusieurs mois, et le coup de vent des morts avait emporté les feuilles jaunies , qu'elles duraient encore.

Guillaume, fier de sa jeune épouse, qui n'avait pas quinze ans , et que Ton citait pour son savoir, ses grâces et sa vertu, voulait la montrer à toute la Normandie et aux seigneurs et princes de la cour de France. Alors joutes et tournois avaient été ouverts, et, à ces nobles fêtes chevaleresques, c'était toujours Mathilde qui présidait comme reine du tournoi. L'héritier de la couronne d'Angleterre disait souvent au roi, son père, qui voulait retourner à Londres : « Mon père, encore une semaine en Normandie, encore un carrousel, encore une passe d'armes! » et le roi cédait, car il aimait le fils qu'il venait de marier... Henri avait aussi besoin de fêtes pour ne pas trop entendre une voix qui s'élevait au dedans de lui , et qui, dans le silence et l'inaction, lui reprochait la mort de son frère ; pour faire rechercher les bruyantes distractions , il y a souvent autre chose que l'amour du plaisir ; le besoin de se fuir soi-même, de s'étourdir, pousse et retient dans l'agitation du monde, autant que Pentraînement des fêtes.

Cependant Henri, se souvenant de la politique

234 SOUVENIRS ET IMPUESSIONS

de son père, Guillaume le Gonquéraut , pensait qu'il ne fallait pas perdre longtemps de vue les Anglais; le joug sous lequel le glorieux bâtard les avait courbés les faisait saigner et les rendait impatients. Il était temps de retourner au palais de la Tour de Londres, et de montrer que, si Guillaume était mort, son esprit vivait encore.

Le départ pour le royaume d'outre -mer fut donc arrêté, et toute la brillante jeunesse de la Normandie et de l'Anjou , qui venait de se lier pendant huit mois de fêtes et de réjouissances, qui s'était vue sur le sable du carrousel et sur les tapis des palais , sous le soleil des tournois et sous la lueur des lustres, ne voulait pas que semblables journées de plaisirs et de nobles passe -temps fussent écoulées si vite. Aussi entre le prince et toute cette fleur de chevalerie il y eut invitation et engagement de transporter la joyeuse union de l'autre côté de la mer, et le roi Henri lui-même dit aux jeunes seigneurs et gentilshommes : « Venez , beaux sires , venez avec mon fds et ma fdle, venez enseigner à mes sujets d'Angleterre belles et courtoises manières; ils ont besoin de vos leçons, car ne savent gracieusement sourire ni gaiement s'amuser.

Le départ fut fixé au 25 novembre ; la cour et tout l'essaim parfumé et doré des jeunes courtisans arriva la veille à Barfleur. Jamais cette ville n'avait

DE VOYâGK. 235

été si joyeusement animée. Jamais tant de chevaliers, tantd'écuyers, de pages et de varlets n'avaient habité ses hôtelleries , et le peuple de la contrée s'était ébahi, dans les rues, des magnificences et des somptuosités qu'il apercevait : cependant il était accoutumé à des passages de ducs, princes et rois; car, ainsi que je vous l'ai dit , c'était presque toujours de Barfleur que les rois d'Angleterre partaient quand ils quittaient la Normandie pour retourner en Angleterre.

Le roi Henri P' était arrivé dans la ville le 1 3 au soir; le lendemain, à son réveil, un de ses officiers vint lui dire qu'un marin demandait à être introduit auprès du roi.

« Nous sommes ici chez les marins, il faut les entendre , répondit Henri ; faites venir celui qui demande à me parler. >»

Alors entra Thomas, fds d'Etienne, qui, fléchissant le genou devant le prince , lui offrit un marc d'or, et lui parla ainsi : « Etienne, fds d'Ayrard, mon père, a servi toute sa vie le tien sur mer; c'est lui qui conduisait le vaisseau sur lequel ton père , de glorieuse mémoire , monta pour aller à la conquête ; seigneur roi, je te supplie de me bailler en fief le même office; j'ai un navire appelé la Blanche- Nef, et appareillé comme il faut. »

Henri répondit qu'il avait déjà choisi le bâtiment

sur lequel il voulait passer; mais que, pour faire droit à la demande d'un serviteur de son père, il confierait au fils d'Etienne ses deux fils , sa fille et tout leur cortège.

Le vaisseau qui portait le roi mit le premier à la voile par un vent du sud, au moment où le jour baissait. Un peu plus tard, quand la lune commença à répandre sa lumière d'argent sur la crête des vagues, la Blanche- Nef, parée de ses plus beaux agrès, tout ornée de guirlandes de verdure et de banderoles flottantes, toute retentissante de cent instruments et des refrains d'une jeunesse folâtre, leva l'ancre.

Le roi Henri avait emmené dans le même vaisseau que lui la jeune épouse de son fds; Guillaume avait hâte que la Blanc fie -Nef fendît rapidement les flots pour voguer à côté du navire sur lequel se trouvait Mathilde; il se rapprocha donc du pilote fils d'Etienne Ayrard, et lui dit : « Ça m'est une peine de me voir si loin de l'autre nef; coupe donc au plus court.

— Messire, répondit le sage pilote, je suis dans la meilleure voie.

— La meilleure voie , repartit le prince avec impatience , c'est la plus courte.

— Messire, ne vous déplaise, je connais ces eaux comme le champ de mon père, et si j'allais par la

passe que vous me montrez, je manquerais à mon devoir ; car j'ai juré à votre royal père de veiller à votre sûreté. »

Du pilote, le prince alla aux rameurs, et les exhorta chaudement à redoubler d' efforts pour rattraper l'autre vaisseau. « Alors, dit le vieux chroniqueur Dumoulin, curé de Maneval, chacun mit la main aux avirons , et le navire , commençant à fendre les flots plus légèrement que la flèche ne part des mains de l'archer, faute d'adresse (car les mariniers avaient le jugement noyé dans le vin), se va fendre le côté sur le rocher appelé carte rase, aujourd'hui ras de Catteville. A cet instant, les jeux, les rires, les chansons prirent subite et lamentable fin, et le cri de terreur cjue poussa l'équipage fut si fort, si haut, si terrible, que l'autre vaisseau l'entendit. La Blanc JieiVe/* faisant eau, les uns demeurent noyés dedans, les autres se jettent ou tombent à la mer;... Guillaume, fds du roy, se jette dans la nacelle et se fust heureusement sauvé ; mais , entendant sa sœur Mahaud, femme de Rotrou, comte de Mortaigne, laquelle, disputant avec la mort, implorait son secours, il commanda d'approcher la nacelle afin de la sauver. La nacelle proche du grand vaisseau fust incontinent si chargée de personnes, qu'elle coula au fond, et tous pour jamais perdirent la douce lumière du jour.

« Les principaux furent Guillaume Adelin, fils du roy; Richard, son frère naturel; Mahaud, comtesse de Mortaigne, leur sœur; Richard, comte de Cestre, et Mathilde, sa femme, niepce du roy; Geoffroy Bidel, Rohert Mauduit, Guillaume Bigot, Guillaume Piron, escuyer tranchant; Hugues de Moulins, le petit Théodoric, nepveu de Henry, empereur des Allemagnes ; les fds de Yves de Grante-Mesnil , Guillaume de Rodolent, Raoul Leroux, Gillebert d'Hiesmes; tous les chapelains du roy, tous les jeunes seigneurs, cent cinquante braves soldats, dix dames, toutes filles, sœurs, niepces ou femmes de roys, de ducs et de comtes. »

Deux hommes seulement se retinrent à la grande vergue qui resta flottante sur l'eau; c'était un boucher de Rouen , nommé Bérault , et un jeune homme de naissance, appelé Godefroy, fds de Gillebert de Laigle .

Thomas, le patron de la Blanche-Nef, si belle, si coquette, si heureuse jusqu'à ce jour; Thomas, désespéré , après avoir une fois plongé , revint à la surface de Peau, et apercevant les deux têtes des hommes qui tenaient la vergue , leur cria :

« Et le fils du roi , et le fils du roi , qu'est-il arrivé de lui? »

Ces deux hommes ayant répondu : « Il n'a point reparu, ni lui , ni son frère , ni sa sœur, ni personne de leur compagnie.

— Ah ! malheur à moi ! Jésus sauveur, ayez pitié d'eux et de moi! » s'écria le fils d'Etienne, et il replongea pour ne plus reparaître.

Cette nuit de novembre fut extrêmement froide, et le plus délicat des deux hommes qui survivaient, perdant ses forces, lâcha le mât qui le soutenait, et descendit au fond de la mer en recommandant a Dieu son compagnon.

Bérault, le plus pauvre de tous les naufragés, dans son justaucorps de peau de mouton, se soutint à la surface de l'eau, et fut le seul qui vit revenir le jour; les autres, avec leurs atours et leurs chaperons de fleurs, étaient descendus dans la nuit de la mort.

Quand le soleil se leva, Bérault fut aperçu par des pécheurs, qui le recueillirent dans leur barque, et ce fut lui qui raconta tous ces détails, qui allèrent briser le cœur du roi Henri , et qu'a recueillis l'histoire.

Sur ces écueils de Catteville, au pied du rocher 011 s'élève le phare que j'ai essayé de décrire, le 26 novembre 1120, on ne voyait que de jeunes et blancs cadavres encore parfumés des senteurs de la cour; sur des têtes appesanties par la mort on trouvait encore des couronnes de roses, et des robes de pourpre au lieu de suaires enveloppaient les membres des princesses et des grandes dames qui avaient S(ju-

dainement passé de vie à trépas^ au milieu des chants et des pensées profanes.

Plus loin, des corps de soldats et de mariniers. Eux avaient lutté plus longtemps contre les vagues et s'étaient plus rapprochés de terre ; mais de tous, je Pai dit, le boucher de Rouen fut sieul sauvé !

Au moment du choc de la Blanche -Nef, quand son flanc entr'ouvert avait laissé entrer Teau et la mort dans son intérieur doré et orné comme un palais , les aumôniers du roi qui se trouvaient à bord élevèrent leurs mains au-dessus de ceux et de celles qui s'enfonçaient déjà dans les eaux , et leur donnèrent l'absolution des mourants. Puis eux-mêmes moururent avec les chrétiens qu'ils venaient de bénir.

Depuis ce jour, personne ne vit jamais le roi Henri sourire ; et la jeune épouse de quinze ans , se souvenant toujours de ce grand naufrage mêlé aux fêtes de son entrée dans le monde, se dégoûta des grandeurs de la cour, et revint en Anjou les échanger contre le voile et la paix du cloître de Fontevrault, dont elle fut la seconde abbesse, Pétronille de Chemillé en ayant été la première.

DE VOYAGE. ^ii

LA TOUR DE FRANÇOIS I^r

Je reviens au Havre , après cette longue digression ; et j'y reviens, mes jeunes amis, pour vous raconter une autre histoire.

Je vous ai dit que, dans la ville toute jeune, toute blanche et toute coquette du Havre, on saluait, à l'entrée du port , la tour de François 1^^ ; elle est là comme pour faire souvenir des temps passés, dans une ville qui ne s'occupe que du présent et qui rêve peu de chevalerie, comme vous le pensez bien. Je suis allé la visiter; elle parlait plus à mon imagination que toutes les usines modernes. Cette tour, qui a sa base dans les flots, et dont les murailles sont fortes et épaisses, a été prise par un seul homme et défendue par lui seul contre toute la garnison ; cet homme était Français , et s'appelait Aignan Lecomte.

Écoutez :

C'était pendant la guerre des trois Henri , Henri de Guise, Henri de Navarre et Henri ÏII, époque aventureuse si jamais il en fut. Un jeune homme des environs de Caen s'ennuya de son repos, et,

quoique sa fortune et sa position dans le monde le missent à même de rester chez son vieux père , sans être , comme tant d'autres, obligé de guerroyer pour vivre, Aignan Lecomte s'engagea... Mais, devenu simple soldat, il avait gardé plus d'un sentiment de son éducation première ; au dedans de lui il avait conservé plus d'orgueil qu'il n'en aurait fallu à sa situation nouvelle... Et puis, dans la vie de garnison, il trouvait de trop longs loisirs.

Quand le corps auquel il appartenait vint au Havre, ses journées lui passèrent plus vite; aller voir la mer, aller s'asseoir sur ses rivages, regarder les vagues venant se briser une à une à ses pieds, lui furent des plaisirs.

La mère et la sœur d'Aignan, d'après tout ce qu'il leur avait écrit du Havre, étaient venues s'établir dans la ville de François I*^*^; toutes deux avaient pris une maison sur les côtes de la Hève , et quand l'exercice, la parade et la revue étaient finis, Aignan s'empressait d'aller chercher sa sœur pour faire avec elle ses promenades de mer. Mathilde Lecomte avait, comme son frère, une sorte de passion pour la mer. Sa jeune imagination s'exaltait devant l'immensité des flots, c'était avec délices qu'elle s'abandonnait dans un léger esquif au balancement des vagues ; ainsi bercée ou poussée par la brise, elle composait , elle chantait des barcarolles; et quand Aignan était

à ses côtés, tenant la rame et l'aviron, il ne lui manquait rien ; car, après Dieu et sa mère, ce qu'elle aimait le pins, c'était son frère, né le même jour qu'elle.

La jeune fille avait une grande exaltation dans Pesprit; une fois, sa mère avait voulu qu'Aignan entrât comme clerc dans l'étude d'un tabellion , et elle avait apporté à son frère l'épée de leur père, et lui avait dit : a Ne sois jamais que soldat , si tu veux que je t'aime toujours. » Aussi, quand il eut pris la cuirasse et le casque , elle s'attacha encore davantage à lui, et, pour les grandes revues, elle prenait plaisir à lui faire de beaux nœuds d'épaules et h arranger son panache blanc sur son casque.

Un jour, elle passait avec sa mère sur une place de la ville, elle y vit une grande foule rassemblée ; alors les armées n'étaient pas ce qu'elles sont aujourd'hui , et la discipline devait être beaucoup plus sévère, car des aventuriers turbulents composaient plus d'un corps. Cette foule, que Mathilde venait de voir sur la place , était venue là pour voir donner la bastonnade à un soldat, camarade d'Aignan; et Aignan avait été obligé d'assister, l'arme au bras, à cette exécudon militaire; il en souffrait, il en rougissait, quand ses yeux, se détournant du malheureux condamné . rencontrèrent ceux de Ma-

thilde. .. Oh! alors il devint rouge et tremblant, et fut torturé presque à l'égal de son infortuné compagnon.

« Il y a honte à recevoir des coups de bâton , il y a honte à les voir donner, sans se révolter contre cette barbarie!... »

C'était Mathilde , qui , parvenue jusque auprès de son frère, lui avait adressé ces mots et avait disparu.

Dès le soir, Aignan se hâta de courir à la demeure de Mathilde: il avait besoin de lui jurer qu'il mourrait plutôt que de se soumettre à la dégradante humihation qu'elle avait vu le matin même exercer contre un de ses compagnons d'armes.

Il y a une grande puissance dans les paroles , dans les assurances de la personne que Ton aime; aussi la jeune fille finit par croire Aignan, et par lui pardonner d'avoir assisté sans se révolter à l'exécution du matin.

Pour avoir des ennemis, il ne faut pas toujours être méchant. Ainsi Aignan, dont le caractère était si inofFensif , le cœur bon et l'humeur enjouée, avait été pris en antipathie par un sous -officier du corps, nommé le Tournois. Une après-dînée, ce sous-offîcier dit au frère de Mathilde : a J'ai vu ta sœur, elle t'attend ce soir pour faire une promenade en mer ; tu vois que je suis bon camarade.

— Merci ! merci ! » répondit l'heureux soldat , et , rapide comme la jeunesse et l'amour du plaisir, le voilà sur le chemin de la Hève. Gomme il arrivait chez sa mère , la servante lui dit : « Mes maîtresses sont sorties, elles vont rentrer tout à l'heure, attendez-les... » il attend, le temps marche, marche, et Mathilde ne revient pas. Il est près de six heures, c'est à sept heures précises qu'il doit être de faction à la tour ; Mathilde tarde encore, . .. il va partir.. . Comme il allait franchir le seuil , il les aperçoit toutes deux.

« Oh ! que vous venez tard !

— La soirée est superbe, il va faire frais sur l'eau.

— Je n'ai plus que trois quarts d'heure , c'est trop peu de temps.

— Ainsi tu ne veux pas profiter de cette petite nef qu'on m'a prêtée pour ce soir.

— Mathilde , écoute , voilà le quart après six heures qui sonne.

— Ah! mon frère, tu as peur que je ne te gronde ; tu ne veux pas venir avec moi.

— Tu sais bien, Mathilde, que c'est ma plus grande joie.

— Eh bien ! vois comme la mer est belle ; j'ai fait une barcaroUe, je te la chanterai au large.

— Au large ! pas pour ce soir, il faut retourner au quartier.

— Je te reconduirai en canot.

— Partons donc tout de suite. »

Les voilà tous deux dans la petite barque, leur mère reste sur le rivage, et leur recommande de ne pas perdre de temps pour regagner la tour, où sou fds doit être de faction.

Aignan a saisi les rames , Mathilde chante , et son frère Fécoute et la regarde;... cependant, malgré le plaisir qu'il ressent à être ainsi auprès d'elle , par une belle soirée et sur une mer tout éclatante des derniers rayons du soleil couchant, il a le cœur serré,... il pense qu'il arrivera trop tard à la tour.

« Ciel ! voilà la demie.

— Ami, redouble de force, tu rames mal;... donne-moi, je vais t' aider. Notre voisin, le vieux marin, m'a enseigné à tenir l'aviron. Donne -moi une de tes rames.

— Tes mains délicates souffriront ; regarde les miennes , elles sont déjà tout enflées.

— Mains de soldats, mains inaccoutumées à l'aviron; moi, je te le répète à présent, je suis habile;... le capitaine a fait de moi une espèce de matelot.

— Oh ! je sais que tu es ardente et intrépide en mer; aussi j'aime à te voir aider le pauvre et vieux pêcheur de la Hève.. . Ciel ! voilà les trois quarts.

— Oui, j'ai entendu l'horloge.

— Nous n'arriverons jamais dans un quart d'heure.

— Courage, courage, ami! redoublons de force.

— Regarde mon front, il ruisselle de sueur; j'ai beau faire , le canot n'avance pas ; . . . tu le vois , ma sœur, chacun de ces coups de rame est bien donné , et cependant nous avons l'air d'être à l'ancre.

— Je n'y conçois rien. Il y a comme un mauvais sort jeté sur la barque.

— Mathilde, tu connais le châtiment,... si j'arrive une seconde après sept heures...

— Oh! oui, l'affreuse, l'ignominieuse bastonnade... Aignan, mon frère,... rame, rame donc!

— Malédiction ! la nef semble clouée aux flots ; vois, elle ne marche pas. »

Parlant ainsi, le malheureux Aignan se penche au dehors, cherche avec la main sous les flancs du petit canot... 0 désespoir! ô trahison! c'était le Tournois qui avait procuré cette barque à Mathilde , et le traître avait cloué une planche à la quille du canot, pour se venger d'avoir été dédaigné d'elle.

Aignan ne perd pas une seconde, se jette à la mer, arrache la planche , rentre dans le bateau et se ressaisit des rames.

c< Écoute, crie Mathilde.

— C'est l'avant-quart; entends-tu le roulement du tambour qui précède l'heure?

— Non.

— 0 Ciel! écoute.

— Rien.

— Oui , oui, j'entends.

— Rien, mon ami , rien.

— J'ai donc le délire ?

— Nous voici à la jetée.

— Mathilde, me vois-tu déshonoré?

— Tais-toi; rame.

— Rattu comme mon pauvre camarade !

— Aignan! Aignan ! encore quelques coups d'aviron, nous voici arrivés. »

Mathilde disait vrai, la barque a touché les pierres du quai , Aignan s'est élancé... En deux bonds il va être à son poste... Mais la cloche a sonné,... sonné sa punition, sa honte, sa mort, car il ne se soumettra pas à l'odieux châtiment... Il ne franchira le seuil de la tour qu'après l'heure fixée. .. Mathilde lui adresse quelques mots , lui fait signe de revenir, il ne voit rien, il n'entend rien... Oh! oui, il entend toujours la fatale cloche, dont chaque tintement lui répète : Déshonneur ! désho7ineur!

c( Tu es mon prisonnier, lui dit le Tournois avec un infernal sourire, rends-moi ton sabre.

— Mon sabre ! traître ! . . . il te passera à travers le corps ; » et comme il le disait, il l'aurait fait, si d'autres soldats ne s'étaientj étés entre lui et le sous-officier.

Ceci se passait devant la iour de François P^ Les hommes qui s'y trouvaient descendent sur la petite place qui y touche, pour séparer Aignan Lecomte et le Tournois. Aignan, acculé à la porte, ne voulant pas se rendre, car la dégradante punition était toujours présente à sa pensée, franchit subitement le seuil de l'entrée de la tour, et pousse l'énorme et épais battant de chêne doublé de fer entre lui et les hommes qui voulaient le désarmer. Le Tournois et ceux qu'il commande font de vains efforts pour rouvrir la porte du fort, les gros verrous ont été poussés par Lecomte, et le voilà seul dans la tour de François P^

Je me figure que si le roi chevalier avait pu revenir à la vie et voir Aignan Lecomte s'apprêter à soutenir seul un siège , il lui aurait souri comme à un brave soldat !

c( Rendez-vous! rendez-vous! lui crie-t-on du dehors.

— Jamais! jamais! vous ne m'aurez que mort. »

Le Tournois écume de rage. Mathilde remercie Dieu : elle ne sait pas ce qui adviendra à son frère; elle ne sait qu'une chose : il est sauvé du déshonneur.

La foule est devenue grande devant la tour, et déjà des paris se font : le soldat se rendra-t-il , ou ne se rendra-t-il pas ? On a envoyé dire au gouverneur

du' Havre que la tour de François l"" vient d'être prise , . . . prise par un seul homme !

Le gouverneur arrive, la générale bat, les troupes se rassemblent, de nouvelles sommations sont faites, toutes sont vaines. La garnison,... c'est-à-dire Aignan Lecomte, tient toujours.

Enfin des coups de fusil sont tirés de part et d'autre ; Aignan a trouvé des armes toutes chargées au corps de garde , quelques-uns des assaillants sont blessés. ^

« Des échelles ! des échelles ! à l'assaut ! à l'assaut! »

Et les échelles sont appliquées contre les flancs bosselés de la tour. Mais Aignan se multiplie et va de l'une à l'autre, les pousse, les renverse et fait pleuvoir des pierres sur les hommes du dehors... Quelques-uns ont voulu pénétrer par une étroite ouverture, la hallebarde de f assiégé les a reçus.

On se battait encore quand la nuit vint, et le peuple faisait des vœux pour qu' Aignan ne fût pas vaincu. Il y avait dans son audace quelque chose qui s'était emparé des sympathies de la multitude.

Le lendemain , lorsque la petite lueur du jour parut, Aignan monta sur la plate-forme de la tour et regarda du côté de la mer. Quand le brouillard du matin commença à se dissiper, il vit une barque et une femme , il leva le bras de ce côté , agita son

mouchoir. Mathilde... (c'était elle) répondit à ce signe; il avait voulu lui dire : Tu le vois, faime mieux la mort que le déshonneur.

Elle avait voulu lui répondre : Awi,je C approuve et C admire.

Puis le brouillard redevint épais, et Aignan ne vit plus rien... « Ce n'était point une vision, dit-il, c'était bien elle... Elle m'approuve, je ne me rendrai pas... Je mourrai... Elle me pleurera, elle me regrettera ; car j'aurai tenu le serment que je lui avais fait de mourir plutôt que de me soumettre aux coups flétrissants du bâton... » Quand Mathilde avait apparu dans la nef éclairée par le premier rayon du soleil, c'avait été une grande joie pour le vaillant soldat. . . c'avait été sa dernière. . .

Le Tournois avait vu Aignan paraître sur la plateforme et se rapprocher souvent du parapet du côté de la mer. Plus d'une fois le malheureux soldat s'était penché par- dessus les créneaux pour tâcher d'apercevoir encore sa sœur bien-aimée.

Et le rancuneux le Tournois s'était dit : Il reviendra regarder encore. Alors il était descendu dans un des bateaux au-dessous de la tour, et là il guettait le moment favorable... Aignan revint en eff'et au parapet, agita encore son mouchoir;... à cet instant, le Tournois ajusta son arme, le coup partit, et le brave Lecomte tomba frappé d'une balle à la tète!

Ainsi péril Aignan, mais il ne se rendit pas, et, mourant sur la tour du roi chevalier, à son dernier souffle, lui aussi put dire : Ai tout perdu fors rhoîineur.

Le lendemain, le corps d' Aignan Lecomte fut porté au cimetière, une grande foule de peuple suivit son cercueil. Un de ses camarades, en l'ensevelissant, avait trouvé sur sa poitrine un scapulaire... La mère de Mathilde le sut , et vint pour l'acheter au soldat.

« J'aurais honte de le vendre, répondit à la mère le camarade du mort, mais je suis heureux de vous l'offrir;... vous le remettrez, au nom du pauvre Aignan, à sa chère Mathilde. »

Ce don fut apporté à la sœur désolée ; elle le baisa, le suspendit à son cou, et puis elle passa l'eau, alla à Notre-Dame-de-Grâce, et là fit un vœu;... puis, bien triste, elle revint auprès de sa mère, tâcher de vivre à higouville. . . Elle resta ainsi pleurant et souffrant l'espace de deux années, et, sa mère étant morte, elle tint le vœu qu'elle avait fait dans la chapelle de Grâce, et se rendit à Caen, où elle était née le même jour qu' Aignan, entra chez les sœurs hospitahères, et s'y consacra à Dieu et aux soldats blessés pour le reste de ses jours.

Page 1